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Quelques contrecoups de l’appréciation récente et significative de la gourde

À un moment donné, il fallait bien mettre un frein à la chute vertigineuse de la gourde. Il fallait bien qu’elle retrouve une valeur décente qui permette aux faibles exportations du pays d’avoir encore une certaine signification économique, une certaine valeur qui justifie les investissements en temps, en labeur et en rémunérations, consentis pour produire ces quelques biens et les acheminer vers l’étranger. Une juste valeur de la gourde, c’est un jeu d’équilibre qu’il faut savoir doser avec minutie, pour éviter de passer d’un travers à un autre. Malheureusement, les dernières décisions économiques et monétaires du gouvernement ne semblent pas avoir été aussi minutieuses qu’elles auraient dû l’être. De sorte que, maintenant, le pays semble être menacé par d’autres périls, tout aussi importants que ceux engendrés par une dépréciation galopante de notre devise.

Les mesures préconisées et adoptées par le gouvernement sont assez simples, pour ne pas dire simplistes. Je m’y suis déjà penché dans un article publié dans ce journal, dans son édition du 10 septembre 2020 et qui était intitulé: «La remontée soudaine de la gourde: ce qu’il faut en penser». Alors, je n’y reviendrai pas. Néanmoins, il est intéressant de constater leurs effets nocifs, immédiats, sur l’environnement social, économique et politique du pays. Et ils sont assez majeurs.

En bref, l’une de ces mesures, la Circulaire 114-2 de la Banque de la République d’Haïti, intimait, particulièrement aux agences de transfert de fonds, l’obligation de verser en gourde les fonds transférés à leurs destinataires au pays, selon les taux du jour, fixés par la BRH, exception faite pour les bénéficiaires détenant un compte bancaire et dont les versements seront effectués en dollars américains, directement sur leur compte. Ces décisions prenaient effet à partir du 1er octobre 2020. Immédiatement après leur publication, l’Union Nationale des sous-Agents de Transferts d’Haïti (UNATAH) décrétait une grève générale de ses membres et ce, à partir du 27 septembre et jusqu’à nouvel ordre. Comme pour beaucoup d’autres choses, ce mot d’ordre n’a pas été pleinement respecté par les propres membres de l’UNATAH, dans la région métropolitaine particulièrement, mettant, une autre fois, en exergue, notre incapacité à comprendre et à respecter des consignes en provenance d’instances auxquelles nous sommes pourtant censés avoir adhéré et dont nous devrions être solidaires des décisions prises dans notre meilleur intérêt collectif. On se rabat facilement sur le sauve-qui-peut, le chacun-pour-soi. Je me perds un peu dans les arguments et contre-arguments échangés entre l’UNATAH, d’un côté, et le Gouvernement, de l’autre. Toujours est-il que, ces derniers jours, on pouvait constater de longues files d’attente de bénéficiaires de transferts, malgré l’insécurité galopante, malgré la criminalité croissante et en dépit de l’épidémie de coronavirus qui ne s’est pas évanouie dans la nature, contrairement aux déclarations d’un certain ponte politique étranger qui s’érige allègement en expert en toutes matières, y compris médicale. Un vrai génie omniscient, celui-là… Et comme on estime la valeur de ces transferts à environ 2,5 milliards de dollars par an, en moyenne, avec le redressement rapide de la gourde, sans ajustement en conséquence des engagements pris à moyen et long termes, cela devrait se traduire par une perte de pouvoir d’achat, équivalent au regain de la gourde, pour les bénéficiaires de ces transferts qui devront servir à payer le train-train quotidien, certes, mais aussi l’écolage des enfants et le loyer (affermage des résidences), ces dernières dépenses étant prévues par contrat pour être payées en gourdes, mais en référence à des prix fixés généralement en dollars américains, sur une base annuelle et selon des taux de référence basés sur une gourde alors en forte dépréciation. Par exemple, un loyer de 2 000 dollars par an, signé en août, vaudra 240 000 gourdes, au taux de 120 gourdes pour 1 dollar, même s’il est payé, en octobre, avec un transfert dont le taux est de 65 gourdes pour 1 dollar, en valeur courante. Ainsi, le manque à gagner pour le locataire, avec un même transfert de 2 000 dollars U S, sera substantiel, de l’ordre de 110 000 gourdes environ. En d’autres termes, ce sont les petites bourses qui trinquent avec cette gourde renforcée, pour des dépenses contractées du temps où la gourde s’échangeait à 120 gourdes pour un dollar mais payables aujourd’hui à un taux qui frise 65 gourdes pour un dollar.

Également, des milliers de petits cambistes qui trouvaient leur compte et qui tiraient leur pécule aux coins des rues, au péril de leur vie, en revendant des dollars avec une commission en prime, viennent de se faire mettre un corset par la Circulaire 114-2 de la BRH qui fixe le taux de leur transaction, sans nécessairement tenir compte de la commission qu’ils retenaient dans cette transaction à haut risque, par le temps qui court.

Parallèlement, un autre secteur transversal de notre économie semble réagir aux dispositions prises par le Gouvernement, dans sa quête d’une cure pour revigorer notre gourde. Le secteur pétrolier, il est vrai, est en pleine convulsion, depuis quelque temps déjà. Bizarrement, malgré une chute significative des cours des produits pétroliers sur le marché international, leurs prix étaient restés immuables chez nous. En dépit de tout cela, des raretés ponctuelles survenaient à la pompe et, de temps à autres, on pouvait voir fleurir des bidons jaunes aux abords des pompes, tout au long de files d’attente de clients de tous ordres, incapables de se ravitailler aisément en ce carburant précieux. Je ne sais pas si cela se rapporte directement aux mesures prises par le gouvernement, mais l’Association Nationale des Propriétaires de Stations-Services (ANAPROSS) a décrété la fermeture des pompes de ses membres pour protester contre des compagnies pétrolières qui refuseraient de leur verser une ristourne que celles-ci leur devraient. Au fait, ce conflit est relié aux fluctuations de la gourde, si l’on en croit le Ministre du Commerce et de l’Industrie, M. Jonas Coffy et aussi le Ministre de l’Économie et des Finances. «Quand la marge était en gourdes et que le taux changé était élevé autour de 125, leur marge avait réduit. Avec l’appréciation de la gourde, je ne dis pas que le problème soit résolu à 100 % mais il l’est à 70, 80%… Cela fait un gain entre 50 et 60 % », a précisé le ministre de l’Économie et des Finances, M. Michel Patrick Boisvert, s’exprimant sur ce conflit. Comme dans le cas des agents de changes, fort heureusement pour les consommateurs, la grève n’a pas vraiment fonctionné car les stations d’essence affiliées à l’ANADIPP, association également membre de l’ANAPROSS, ont fait bande à part. Cela devient un modèle transversal dans notre société, cette incapacité de faire front commun et d’être solidaire dans une lutte pour défendre des intérêts, pourtant communs, à la base. Le Ministre Coffy a recouru illico à la menace ultime: l’annulation immédiate des certificats d’opération des stations grévistes, si celles-ci ne rouvraient pas sur-le-champ leurs stations-services, conférant ainsi un avantage certain à l’Association des Professionnels du Pétrole (APPE) qui avait décidé de retenir ces ristournes dues à certains propriétaires des stations-services, depuis le 1er août 2020, en raison de la réduction significative de leurs revenus par la structure de prix des produits pétroliers, décrétée par le Gouvernement.

Un autre pan de l’économie adversement touché par le redressement spectaculaire de la gourde est celui du secteur manufacturier, plus particulièrement le secteur textile, associé à la sous-traitance. De l’avis de Fernando Capellan, président de Grupo M, propriétaire de la Compagnie de Développement Industriel (CODEVI), ce secteur fournit environ 55 000 emplois manufacturiers, associés à la sous-traitance, dans la zone frontalière du Nord-Est, tout particulièrement à Ouanaminthe. Les contrats de sous-traitance, négociés par la CODEVI, seraient largement basés sur un taux déprécié de la gourde, ce qui augmentait la compétitivité d’Haïti, par rapport, notamment, à la République Dominicaine voisine dont la devise, le peso, se négocie à environ 58 pesos pour 1 dollar américain. Aujourd’hui, avec une gourde à quasi-parité avec le peso, l’avantage comparatif d’investir en Haïti, ne tiendrait plus la route. Par ailleurs, les coûts d’opération et en salaires viennent d’augmenter de façon directement proportionnelle, par rapport à l’appréciation de la gourde, aggravant d’autant la compétitivité du pays par rapport à ses voisins. Si la situation devait perdurer, de l’avis de M. Capellan, Haïti perdrait une bonne partie de ces emplois délocalisés dans la région de Ouanaminthe. Cette perspective n’est pas exclusive à la CODEVI. À divers degrés, il en est de même pour le Parc Industriel de Caracol (PIC) et pour le Parc Industriel Métropolitain (PIM) à Port-au-Prince. Tous ces emplois seraient donc à risque réel d’une délocalisation à moyen terme, si une solution n’est pas apportée aux problèmes provoqués par l’appréciation rapide de la gourde, surtout pour ce secteur. Au départ, les avantages comparatifs d’Haïti par rapport à ses voisins étaient largement concentrés sur la faiblesse de sa monnaie et la faible rémunération consentie aux employés. Des exportations de 800 millions de dollars par an, supportées par le travail des ouvriers payés en moyenne 500 gourdes par jour par personne, c’était très rentable, tant que la gourde ne valait, par exemple, qu’environ 90 gourdes pour 1dollar. Mais, lorsque ces dépenses augmentent brusquement de 35 à 40% en environ 2 mois, juste en raison de la fluctuation de la monnaie nationale, la donne change tout à coup et les investisseurs ne flairent plus la bonne affaire. Ils pourraient se retrouver devant beaucoup moins de bénéfices, voire même un certain manque à gagner.

Avec la menace d’une délocalisation éventuelle, il faut commencer à envisager une perte significative d’emplois dans un pays où sévit un taux de chômage déjà très élevé, plus des deux tiers de la population en âge de travailler n’auraient pas un emploi formel, selon une estimation glanée sur le compte de The World Factbook, concernant le chômage en Haïti. De plus, les parcs industriels, gérés par la SONAPI à travers le pays, génèrent des retombées économiques et infrastructurelles importantes, en raison même de leur fonctionnement dans leur zone d’implantation. Par exemple, les voies d’accès pour amener les employés aux usines et pour acheminer les produits vers les ports d’exportation, l’électrification requise pour le fonctionnement des ateliers, l’eau courante et bien d’autres services fondamentaux qui font encore défaut dans bien d’autres zones, et qui sont des prérequis pour leur installation, seront mis également en péril par une désaffectation même momentanée de ces grappes industrielles. Dans ce système économique qui est aussi le nôtre, la circulation de l’argent fait foi de tout. Il est donc important d’en assurer le flot continu et, surtout, d’éviter de prendre des mesures intempestives, même avec les meilleures intentions au monde, afin de ne pas trop bouleverser la situation et de ne pas créer encore plus de problèmes, en tentant de résoudre quelques phénomènes périphériques, plus conséquentiels que radicaux. Généralement, la valeur de la monnaie d’un pays résulte de l’état des fondamentaux de son économie. Elle est l’expression de la vitalité de celle-ci.

Mais, en toute chose, il faut considérer la fin, disait Lafontaine. La gourde piquait dangereusement du nez et menaçait de s’effondrer dans une dévaluation grandissante et incontrôlée, tel un avion, avec un pilote inexpérimenté aux commandes, qui a perdu son horizon. Il était donc important de redresser la barre pour lui permettre de reprendre de l’altitude, progressivement, jusqu’à atteindre un plateau, une certaine stabilité, qui lui permette de traverser, sans trop de heurts, des zones de turbulences occasionnelles qui arriveront, inévitablement. Point n’était besoin de s’engager dans un parcours en montagnes russes, avec des descentes vertigineuses, presque en piqué, suivies de remontées à couper le souffle. Dans les parcs d’amusement, surtout pour des jeunes en quête de sensations fortes, cela peut être indiqué, mais pour des économies malingres, comme la nôtre, il ne faudrait pas se hasarder trop souvent à faire tanguer le frêle esquif de notre économie, de peur de le faire chavirer, avec tous les risques et tous les dégâts que cela peut comporter. Le redressement de la gourde était sans nul doute une nécessité. Mais fallait-il le faire aussi rapidement et l’augmenter d’autant? Les contrecoups initiés par de tels soubresauts ne risquent-ils pas de compromettre les gains et les avantages du remède administré à notre gourde moribonde, il n’y a pas si longtemps? Ces questions s’imposent à nous, à la lumière des bouleversements provoqués par ces changements et qui semblent autant de menaces graves qui se profilent à notre horizon. Après tout, cela relèverait-il d’une simple question de manque de compétence, de manque de doigté, de la part de celles et de ceux qui sont aujourd’hui dans la cabine de pilotage, au timon des affaires du pays?

Pierre-Michel Augustin

le 13 octobre 2020.

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