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La saison des accidents politiques serait-elle arrivée?

Un autre citoyen est tombé sous des balles assassines, ce vendredi 28 août 2020. Il était un homme important dans notre société. Ce n’est pas que la mort du commun de nos compatriotes soit moins affligeante ou moins grave en soi. Néanmoins, lorsqu’on ose s’attaquer à des piliers de nos institutions, on se rend facilement compte de la vulnérabilité de tout le monde aux alentours. Du plus grand au plus faible, tout le monde est menacé et peut-être frappé, jusque dans sa demeure réputée inviolable, l’ultime retraite de tout un chacun.
Le Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince, élu encore tout récemment, en février dernier, au timon de cette institution, Maître Monferrier Dorval, rentrait chez lui, vendredi dernier, après une autre journée bien remplie. Il était déjà tard, les ombres du soir avaient déjà couvert la capitale et ses banlieues. Le Bâtonnier, comme il se doit, n’habitait pas n’importe où. Sa résidence se trouve à Pèlerin 5, quartier cossu, lové dans les hauteurs de Pétion-Ville, quadrillé par la Police et les forces de sécurité de l’État, en raison de la proximité de la résidence privée du Président de la République, S.E.M Jovenel Moïse et sa famille. De ce qu’on rapporte, il existerait un point fixe de police à l’entrée et à la sortie de ce quartier stratégique et important, de sorte que n’y entre ni n’en sort pas qui veut, sans être dûment vérifié et validé. Une fois à l’intérieur de cette zone contrôlée et réputée protégée, Maître Monferrier devait se sentir en sécurité, en rentrant finalement chez lui. Il aurait ouvert lui-même la barrière de sa résidence pour garer son véhicule dans la cour. Et, en allant refermer la barrière, il aurait été abattu, dans sa cour, de deux balles, vite fait bien fait. On aura ensuite pris le temps d’inspecter son véhicule pour subtiliser son portable et son téléphone, avant de repartir tranquillement sans être inquiétés le moindrement par des forces de police, opportunément absentes de leurs postes fixes, paraît-il, au moment de l’assassinat de cet éminent avocat et professeur d’université.
Il était bruit qu’il subissait d’énormes pressions. De la part de qui exactement? Il ne l’aurait pas dit de façon explicite et publique, paraît-il. Mais il se serait confié à quelques collègues et amis proches, tout en jurant que les hommes de Port-au-Prince ne le forceront pas à se commettre dans des entreprises que sa morale et son éthique réprouveraient. Lesquelles exactement, il ne l’a pas dit explicitement, ni publiquement, mais il s’en serait confié à des collègues et à des amis proches. D’où le soin de son ou de ses assassins de récupérer son téléphone et son portable afin, sans doute, de remonter la chaîne de celles et de ceux qui en sauraient trop et dont il faudra éventuellement s’assurer du silence, d’une façon ou d’une autre. D’ailleurs, un de ces collègues rapportait publiquement avoir noté que son ou ses assassins qui avaient dérobé son téléphone s’étaient donné la peine de prendre connaissance des messages qu’il avait destinés au défunt et que l’appareil de ce dernier était en fonction jusqu’aux petites heures de la nuit.
C’est bizarre, mais il me revient à l’esprit la funeste mésaventure d’un autre membre de la Basoche, l’Honorable juge, feu Jean Serge Joseph, si je me souviens bien. Lui aussi subissait beaucoup de pressions, avant de mourir, de causes naturelles, paraît-il. Sans doute qu’il était déjà rongé par des morbidités préexistantes qui auraient précipité son décès fort regrettable. La vie d’un être humain est si fragile… À l’époque, on avait indexé le président d’alors qui aurait voulu que l’Honorable juge Joseph prenne une décision qui mettrait des membres de sa famille hors de cause dans un procès pour corruption qu’on leur avait intenté. Sa morale et son éthique ne lui permettaient pas de marchander ses principes, et on connaît la suite. Le juge Joseph est bel et bien mort, et une cause naturelle suspecte avait opportunément fait l’affaire. Comme par hasard, le Président de l’époque, S.E.M. Michel Martelly, aurait participé, quelques jours auparavant, à une rencontre arrangée par un des collègues de l’Honorable doyen du tribunal. À l’époque, l’ex-sénateur Moïse Jean-Charles avait allégué un empoisonnement du juge. Il y eut beaucoup de bruit, beaucoup de boucane, mais la poussière est finalement retombée sur ce dossier. Ce fut une affaire d’État, et entre États amis, on a su trouver des solutions accommodantes. Un rapport d’enquête, produit à l’étranger, avait conclu à un accident vasculaire cérébral. C’était tellement plus commode ainsi, n’est-ce pas? Ce genre d’accident arrive assez souvent dans la vie normale, sans crier gare, même à un juge parfois.
Cette fois aussi, comme par hasard, le Bâtonnier aurait fait l’objet de pressions indues. Le Président Jovenel Moïse confesserait, de lui-même, avoir échangé, tout récemment encore, avec le Bâtonnier mais sur la Constitution qu’il veut changer. Serait-ce le seul objet des échanges présidentiels avec le Bâtonnier, alors que l’urgence est portée sur la tenue éventuelle et à courte échéance des élections législatives pour reconstituer les deux Chambres et trouver un semblant de normalité au fonctionnement de l’État? Cette urgence est publique aujourd’hui, puisqu’on le sait maintenant, que Luis Almagro, Secrétaire général de l’Organisation des États Américains, a déjà décrété que les élections législatives doivent se tenir en Haïti, d’ici la fin de janvier 2021. Le hic dans tout cela, c’est qu’il faudra mettre sur pied un nouveau Conseil Électoral Provisoire pour mener à bien ces élections et, avec la démission en bloc du dernier CEP dirigé par Léopold Berlanger, en juillet dernier, le Président est bien en mal de trouver des partenaires crédibles pour accepter de se commettre dans cette autre aventure. Il est bruit que les tractations en cours, du côté de la présidence, viseraient surtout à reconstituer cet appareil pour conduire des élections-bidon, d’abord au niveau législatif, et il lui faut trouver, impérativement, quelques figures de proue, assez crédibles, pour asseoir ses prétentions de tenir des élections potables auxquelles accepteraient de participer quelques figurants. Qui de mieux alors que ce constitutionaliste de grande réputation, connu pour être non-aligné sur aucun des partis politiques, donc assez neutre pour conforter la Communauté Internationale qui validerait volontiers quelque résultat, le moindrement cautionnable qu’on lui présenterait.
Le problème c’est encore cette affaire de conscience, cet intangible que certaines gens n’arrivent tout simplement pas à cerner, étant habitués au terre-à-terre, au bon vieux matérialisme qui fait abstraction de tout ce qui peut être éthique ou moral. C’est ce qui explique les propos souvent désarçonnants et crus du Président Moïse, lorsqu’il s’exprime sur certains dossiers, à bâton rompus. C’était le cas lorsqu’il avait avoué publiquement, sans paraître comprendre la portée de ses déclarations, qu’il avait installé son monde dans les rouages de la machine judiciaire et administrative et que, sous son gouvernement, il n’y aurait pas de chasse aux sorcières concernant le dossier PetroCaribe. Il allait pouvoir tout bloquer. Il avait récidivé lorsqu’il avait déclaré, à l’étranger également, qu’il avait été contraint de nommer une cinquantaine de juges réputés corrompus dans la magistrature. Tout récemment, il poussait son audace et son franc-parler jusqu’à annoncer «des accidents» à ceux qui lui barreraient la route et qui refuseraient de prendre le bas-côté pour lui laisser la voie libre, car personne ne pourra l’arrêter en chemin. Le pouvoir, il l’a bien en mains et personne ne pourra le lui ravir. Pardonnez-moi ma traduction libre mais l’essentiel de ses propos est là.
Partant de tous ces indices et remontant l’écheveau des similarités frappantes, je laisse le soin au lecteur de deviner à qui profite ce dernier crime odieux. Après tout, ce serait bizarre que cette opposition, aussi désarticulée, puisse faire une quelconque pression sur qui que ce soit, par les temps qui courent. Ce serait encore plus bizarre que de simples brigands choisissent d’attendre le Bâtonnier, dans sa propre cour, dans un quartier hypersécurisé, à quelques pas des agents de sécurité renforcée du Président de la République. Pour comble de coïncidence, au moment précis de cet assassinat crapuleux, les forces publiques de faction n’auraient plus été sur place, paraît-il. Mieux encore, un black-out, aussi rare qu’inopiné dans un tel quartier stratégique, aurait plongé tout le secteur dans le noir, facilitant ainsi le déplacement de criminels qui n’auraient plus à se préoccuper d’être découverts au moment de leur forfait. Enfin, on n’était ni à Noël, ni au Jour de l’an mais il y aurait eu, dans ce secteur, au même moment, semble-t-il, un feu d’artifice dont le crépitement aurait pu servir à couvrir le bruit des tirs qui ont fauché le Bâtonnier. Lorsqu’on ajoute, un à un, tous ces éléments, lorsque l’on considère la minutie avec laquelle l’opération avait été menée et l’objet de l’intérêt précis de ces assassins, il est clair qu’ils étaient en service commandé, avec un but bien défini: celui de récupérer des éléments incriminants, pouvant relier certains interlocuteurs du Bâtonnier à ce crime sordide. Un téléphone, c’est toujours un élément «jouda», capable de raconter bien des histoires que l’on croirait inexistantes. Il en est de même pour un ordinateur portable. Il fallait bien s’assurer de les recueillir pour effacer les traces qui pourraient conduire jusqu’aux auteurs intellectuels de ce complot criminel, et pas seulement aux exécuteurs de ces basses œuvres.
Je suis aussi perplexe devant la rapidité avec laquelle l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince a siégé pour nommer son remplaçant à titre intérimaire. Comme le faisait remarquer Maître André Michel, il est très rare que l’Ordre agisse avec autant de célérité, d’autant plus qu’il dispose d’autres membres au Conseil de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince qui pourraient expédier les affaires courantes, au moins, d’ici aux funérailles du défunt Bâtonnier. Il sera intéressant de suivre ce nouveau titulaire du Bâtonnat, Maître Suzy Legros et son Conseil, pour voir quelles seront les décisions qu’elle aura à prendre dans les grands dossiers pour lesquels, selon toute vraisemblance, on faisait pression sur Maître Dorval pour agir en fonction de certaines volontés toutes-puissantes.
La vague de répression, qui s’abat sur Haïti, ne fait plus dans la dentelle. On ne fera plus dans la demi-mesure. Comme le disait si bien le Président Jovenel Moïse certains seront mis de côté. Ceux et celles, qui refusent de comprendre le message, seront poussés vers le bas-côté, sans ménagement. Et qui sait, peut-être qu’il y aura quelques accidents à déplorer. Sans doute que la saison de ces accidents, fortuitement planifiés, vient de débuter, avec le départ soudain de Maître Monferrier Dorval, Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince, assassiné dans la cour de sa maison, non loin de la résidence privée du Président Jovenel Moïse, dans la soirée du vendredi 28 août 2020, à Pèlerin 5, à Pétion-Ville, en Haïti.
Pierre-Michel Augustin
le 1er septembre 2020

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