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Haïti: d’un président de facto à un «premier-ministre président» de facto

On entend souvent les critiques du gouvernement du premier ministre, Dr Ariel Henri, le qualifier de «de facto». Rappelons que l’homme, tenant les deux positions de premier ministre et de ministre de la Culture et de la Communication, est un héritier du pouvoir PHTK du feu président Jovenel Moïse, assassiné dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, dans des conditions jusqu’à date mystérieuses. Ce magnicide a laissé le pays dans un vide institutionnel et constitutionnel qui inquiète les citoyens et citoyennes de toutes catégories sociales. L’appareil de l’État est devenu plus dysfonctionnel que jamais. Les déclarations des politiciens démagogues d’avant comme: chak koukouy klere pou je w; naje pou sòti; gade m nan je; suivez mon regard, etc., aussi inappropriées et insensibles qu’elles puissent sembler, sont encore des phrases prophétiques de cette société décadente où les forces du désordre et les agents du mal font la loi. Quelle institution, quel leader pourra un jour restaurer une certaine forme de légitimité et de légalité dans les affaires publiques?

Haïti va de mauvais choix aux pires choix. L’ancien président Jovenel avait déclaré caduque la législature, le 13 janvier 2021. Après le renvoi de la Chambre des Députés et des deux tiers du Sénat, l’ancien président dirigeait le pays sans le pouvoir législatif. Déclaré lui-même de facto par les secteurs de la société civile et l’opposition politique, l’ex-président n’avait pas pu trouver un consensus sur le terme de son mandat. Plusieurs voix du pouvoir judiciaire étaient favorables à un transfert de pouvoir, le 7 février 2021, et d’autres s’appuyaient sur les cinq ans définis comme la durée du mandat présidentiel. Dans ce brouillard juridique, l’ancien président, avec peu d’alliés, avait tenté de créer un nouveau gouvernement, en se débarrassant de son dernier premier ministre dont le mandat s’était automatiquement renouvelé tous les mois.

Avec l’élimination brutale du président Jovenel Moïse, dans le cadre d’un complot dont les participants sont la République Dominicaine, la Colombie, l’Équateur et même les États-Unis, le climat politique était encore plus sombre en Haïti. Après 13 jours, dans la confusion avec cet incident malheureux, monsieur Ariel Henri a eu gain de cause dans la lutte qui opposait deux docteurs, pour le contrôle de la Primature. Depuis 1957, le feu dictateur, autoproclamé président à vie, le docteur François Duvalier, faisait croire au peuple haïtien que, dans un pays malade, seul un docteur en médecine était capable de le sauver du pire. On dit: aux grands maux les grands remèdes. Tristement, chez nous, les politiciens-docteurs et les docteurs-politiciens sont devenus eux-mêmes les responsables de beaucoup de nos malheurs. Le docteur en diplomatie, Dr Claude Joseph, fut écarté pour faire place à ce grand médecin qui allait, supposément, offrir un aller-mieux au peuple haïtien, le Dr Ariel Henri.

Un an après, les conditions sécuritaires se sont aggravées, la misère s’est accrue dans les rangs des plus vulnérables de notre société, la police est sur la défensive, les entrepreneurs sont aux abois, les quartiers occupés par les groupes terroristes se multiplient, la gourde dégringole, la production agricole au niveau les plus bas, les routes et artères principaux reliant les départements à la capitale sont contrôlés par les militants lourdement armés, etc. Quelles sont les missions du premier ministre, aujourd’hui président de facto? Après 12 mois, il réclame deux ans pour organiser des élections. L’ancien président provisoire, monsieur Jocelerme Privert, avait organisé des élections jugées acceptables, en moins de 12 mois. Pourquoi attendre 3 ans pour monter des bureaux de votes, quand la Constitution accorde tout simplement 90 jours, en cas de vacances présidentielles (forcées)?

On comprend que certaines situations ne sont pas prévues par nos lois. L’ancien premier ministre de facto de 2004 à 2006 dirait: «à l’impossible nul n’est tenu». Comment plonger aveuglément dans ce régime de facto, sans un président, sans le Parlement, avec les tribunaux assiégés et attaqués par des terroristes, sans des forces publiques capables de restaurer la paix et la sécurité dans tous les coins du pays? Pendant combien de temps on va laisser un citoyen occuper de facto les postes de premier ministre, ministre de la Culture et de la Communication et jouer le rôle de président, en signant des accords au nom du pays?

Il est temps de réclamer un bilan au régime en place. Je ne prône pas la formule du «rache manyòk» qui s’accompagne souvent de «wete nat pou mete pay». On ne remplace pas un corrompu par un incompétent, et vice-versa. Ceux qui ont les rênes de l’État doivent donner des comptes au peuple. La mission principale de tout gouvernement, provisoire ou pas, est de restaurer un État de droit, capable de créer les conditions nécessaires au progrès et aux développements sociaux. Le renforcement des institutions étatiques devrait être une priorité. La Justice et la Police ont des besoins urgents en logistique et financements, pour faire face aux terroristes. Quand est-ce que le gouvernement du Dr Ariel Henri (et alliés) va décréter un état d’urgence pour mettre toutes les forces de sécurité : les Forces Armées d’Haïti (FAD’H) et la Police Nationale d’Haïti (PNH) avec le soutien de la population, à pied d’œuvre pour affronter les ennemis de la nation?

Sans une équipe dynamique, sans un plan de bataille solide, sans une vision patriotique de la gestion des institutions publiques, ni deux ans, ni dix ans ne suffiront pour sortir de cette transition de facto. La situation humanitaire et sécuritaire ne dépend pas d’un homme ou d’une femme siégeant de facto au Palais national. Nous avons tous été témoins de la dégradation économique avant et après l’assassinat de l’ancien président de facto, Jovenel Moïse. Les 10 sénateurs siégeant au Parlement, de facto, sans quorum, ne peuvent contribuer nullement au bien-être du pays. Les présidents et ministres de facto qui nomment à leurs tours des maires, les directeurs généraux, les commissaires de gouvernement, les juges nommés de facto, ne font qu’empirer la crise politique et économique haïtienne. Il est temps de sortir de ce système de facto!

Si rien de concret n’est fait dans la gestion du pays, on ne parlera pas uniquement de l’échec d’un ancien président de facto, mais surtout des mésaventures d’un premier ministre-président de facto. Haïti deviendra un État de facto dans la région et aux yeux du monde. Monsieur le premier ministre, Dr Ariel Henri, aidez-nous à corriger les erreurs du passé, sinon, votre nom sera placé dans la section des errata de nos livres d’histoire.

ingalmazor@yahoo.com

Culture et Société

Jacmel, Haïti

Août 2022.

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