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«Par la culture, Ayiti renaîtra de ses cendres»

Si même les plus grands critiques d’art et esthètes du 20e siècle, tels André Le Breton et André Malraux, se sont émerveillés devant le génie créateur et l’âme culturelle ayitienne, ce n’est certes pas sans raison et encore moins par simple flatterie. Car, s’il nous reste encore quelque chose de valeur, parallèlement aux prouesses de nos ancêtres dont je suis fier sans aucun «malgré tout», c’est notre culture, source inépuisable de notre survivance, de notre résilience, notre essence en tant que peuple et, bien sûr, de notre salut. Malgré ses moments de déboire, Ayiti continue à avoir ses petits instants de gloire. Et il n’y a pas mieux que ce qui émane du terroir et de notre âme, donc de l’art et de la culture, pour accomplir un labeur si monumental.

Contre toutes attentes et hésitations, la nouvelle est tombée, et parcourt comme de la poudre, tous les médias internationaux, la «Soup joumou» ayitienne (Soupe au giraumon) désormais baptisée Soupe de la liberté, dont la première préparation remonte au 1er janvier 1804, pour célébrer avec éclat notre indépendance, finalement occupe la place d’honneur qu’elle a toujours méritée dans le concert des patrimoines de l’humanité. Le jeudi 16 décembre 2021, 30 ans après la tenue des premières élections qui devraient mettre le pays sur la voie de la démocratie, comme par coïncidence la «Soup joumou» ayitienne est officiellement déclarée patrimoine immatériel mondial, au cours de la 16e session intergouvernementale de l’UNESCO, réalisée par téléconférence.

S’il est vrai que le pays connaît des jours sombres depuis belle lurette, l’art et la culture sont nos seules consolations, car ils viennent toujours à notre rescousse, et ce, à maintes reprises, en une même période et dans les mêmes circonstances, alors qu’un grand nombre de malheurs s’abattent sur nous comme jamais avant, tout au long de notre histoire de peuple.

Du Prix du Public TV5 monde, 3ème Édition du concours international d’éloquence, tenu à l’Université Paris 1, (Panthéon-Sorbonne) remporté par l’étudiante finissante ayitienne de la Faculté de Droit, des Sciences Économiques et de Gestion du Cap-Haïtien (Université d’État d’Haïti – UEH), licenciée en Sciences administratives et de gouvernance locale à l’Université Publique du Nord au Cap, Rose Lumane Saint-Jean, le mardi 25 mai 2021;

En passant au prestigieux prix littéraire, Grand Prix de la Francophonie, dans le cadre du Palmarès 2021 de l’Académie française, remporté par Frankétienne, âgé de 85 ans, le plus prolifique écrivain ayitien de tous les temps, le mardi 24 juin 2021, le deuxième Haïtien à recevoir cette distinction après Jean Métellus en 2010;

Au prix théâtre de Radio France internationale (RFI) remporté le dimanche 26 septembre 2021 par Jean D’Amérique, poète, dramaturge et romancier, l’une des voix les plus influentes de la littérature d’Ayiti déjà à 26 ans pour sa pièce «Opéra poussière» qui fait ressusciter la figure oubliée de l’histoire de Sanite Bélair, sergente puis lieutenante de l’armée révolutionnaire ayitienne, résistante anticolonialiste, exécutée en 1802, à l’âge de 21 ans, par les soldats français» pouvait-on lire, sur le site internet de la radio françaises;

Aux prix du meilleur film TV5 Québec-Canada, prix mention au festival de films CINEMANIA à Montréal et le prestigieux Étalon d’argent à la 27e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fescapo), remportés par l’actrice et réalisatrice Gessica Généus, le 25 octobre 2021, le palmarès culturel ayitien pour cette année, malgré la situation désastreuse du pays, fait des envieux. De surcroît, l’œuvre de Gessica offre au monde un regard différent sur une Ayiti hors de tous clichés politiques et stéréotypes sociaux racistes. «Freda» est donc le récital poétique et cinématographique mitigé des malheurs incommensurables et des instants éphémères de bonheur de tout un peuple, livré à son triste sort. Un peuple qui, malgré la somme de ses calamités de son désarroi et de ses déboires n’entend point céder ni abandonner la lutte pour sa survie, et qui, en lieu et place de donner le gain à la mort, chante, danse et tourne en dérision ses malheurs. C’est le récit poignant de la vivance au quotidien du peuple ayitien, dans sa quête d’un lendemain meilleur, entre exil chez soi ou ailleurs.

«Fréda», le premier long métrage de fiction de Gessica Généus, continue à cueillir des galons, là où elle passe sur tous les champs de représentation cinématographique. Ayant effectué son entrée sur la scène internationale avec un prix en France, l’œuvre se veut le miroir du drame actuel ayitien au quotidien. Elle a également été récompensée au festival du film CINEMANIA au Canada, et a remporté le Prix du meilleur film TV5 Québec-Canada et du Fespaco Silver Standard, entre autres. Elle continue de faire son petit bonhomme de chemin avec sa nomination aux Oscars 2022 International Long métrage où il ne fait aucun doute elle fera très belle figure.

Comment est-il possible que, même dans ses moments les plus sombres, Ayiti continue à briller quand même ? En effet, la chose la plus inconcevable pour ceux qui observent Ayiti de loin, c’est comment un peuple peut continuer à vivre, bien qu’il faudrait dire au fait survivre, dans des conditions aussi exécrables et d’une si grande inhumanité et indignité.

En effet, nous ne cessons d’étonner et d’émerveiller le monde. Et, si à leur tour, les écrivains français André Breton, le co-fondateur du surréalisme, et André Malraux, pour ne citer qu’eux, ont participé à révéler la force poétique et culturelle d’Ayiti au monde, ce n’est point le fruit du hasard. «Un peuple d’artistes y habite», tout en notant «que sur cette île, tout est sujet à transcription picturale», lors de sa visite en Ayiti. Breton, pour sa part, visite le Centre d’art, une première fois en 1945, puis revient en 1948 pour acheter une douzaine de toiles d’Hector Hyppolite.

L’extraordinaire richesse de la création artistique et la force culturelle et spirituelle ayitiennes se passent donc de présentation, bien que le réel imaginaire ou le réalisme merveilleux ayitien constituent des notions pas tout à fait trop bien compris par les sujets non-ayitiens, en ce sens qu’ils se révèlent des notions de critique littéraire ou de critique d’art qui se réfèrent à des productions artistiques dans lesquelles la représentation du réel est fortement teintée par le merveilleux, au fait, une sorte de transposition ou de transmutation du train-train quotidien impénétrable par l’observateur extérieur. Pour saisir Ayiti dans toutes ses dimensions, comprendre pourquoi le pays continue à habiter tous ceux-là qui croient le visiter puis s’en aller, il ne faut pas se contenter de le considérer comme ce coin de terre qu’on voit de l’extérieur, mais il faut aussi et surtout le vivre de l’intérieur. C’est la seule façon qu’on parviendra à découvrir le mystère de ses particularités qui permettront de comprendre pourquoi une fois qu’on y est allé, on ne peut s’empêcher d’y revenir. Et à défaut d’y revenir, elle continue à vous habiter. D’une part, il y a cette magie du paysage et celle tant de l’humeur que l’humour des gens captive, au point de laisser dans l’âme, un gout de revenez-y, jusqu’à se dire : «Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine, je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.» En effet, ici, la vie vous dit : «allons-y, sans trop savoir où elle vous emmènera. Et ce, que ce soit au matin ou au soir de votre vie. Peut-être à danser ? À vous régaler ? À pleurer de joie ? Ou à rire, à rougir et bleuir de peine et de douleur ? Ou encore à regarder d’yeux les gens danser leur malheur sans perdre leur sourire, leur charme et leur essence de gaîté ? Bien sûr, peut-être, faute de leur trouver un sens, cela aide plutôt à découvrir votre propre essence.

La production ou l’industrie culturelle constitue un facteur de reconnaissance d’Ayiti sur le marché international, par sa profondeur et sa diversité mais également par des vecteurs clés pouvant contribuer au développement économique du pays. Notre histoire, en elle-même, fait partie des greniers de production pour le monde de richesses culturelles, à la fois tangibles et intangibles. Il est donc grand temps que ces richesses soient connues et reconnues de par le monde, et ce, de génération en génération. S’il a fallu 217 ans pour que la Soupe de la liberté, notre «Soup joumou» entre triomphalement dans le rang de patrimoine immatériel de l’humanité, maintenant il ne reste plus que le 1er janvier soit déclaré Journée internationale de la liberté ou de la lutte des peuples pour la liberté, et que nos pères fondateurs, nos héros en soient reconnus comme étant les pères, à la fois naturels et légitimes.

Jean Camille Étienne, (kmi-lingus)

Architecte et Master en Politique et Gestion de l’Environnement

17/12/2021

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