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Les réfugiés haïtiens traqués au lasso par les cowboys américains

On dirait un sombre spectacle de Rodéo où les habiles cowboys, bien chevauchés, lasso à la main, montrent leurs talents au grand public, en capturant à la course des animaux indomptés. Malheureusement, aujourd’hui ce sont des dizaines d’Haïtiens qui font objet de pareille capture par les agents frontaliers américains. En ce moment, au Texas, plusieurs milliers de réfugiés sont amassés sous un pont, après avoir traversé illégalement la rivière «Rio Grande». En guise d’un accueil favorable à leur quête d’entrée aux États-Unis, la grande majorité, spécialement les Haïtiens, risque une déportation immédiate.

Après les images choquantes des dramatiques captures de nos frères par les cowboys américains qui ont fait la Une des journaux internationaux et nationaux, les avions américains déversent sur le sol haïtien leur cargaison de réfugiés haïtiens, déportés par la force. Les réactions des concitoyens et sympathisants de la cause haïtienne, face à cette humiliation, n’ont pas tardé. Mais, devrions-nous dicter aux Américains comment protéger leurs frontières ou la méthode la plus appropriée pour arrêter les personnes qui entrent illégalement sur leur territoire ? N’est-ce pas toujours la même réaction d’indignation des Haïtiens nationalistes, dans ce genre de tragédies ?

Il est légitime de se poser des questions pertinentes sur les méthodes appliquées dans la capture, l’emprisonnement et le rapatriement immédiat des réfugiés haïtiens. Cependant, devons-nous attendre à chaque fois que nos frères et sœurs se trouvent dans des circonstances pareilles pour s’étonner et se lamenter autour des mauvais traitements des étrangers ? Il n’est un secret pour personne que si les droits fondamentaux, comme le droit à la vie, à la sécurité, à l’éducation, à l’investissement, au travail et surtout à la santé étaient respectés en Haïti, le nombre de réfugiés haïtiens seraient 5 fois à 10 fois moindre.

En fait, les mots de sympathie de notre Ambassadeur à Washington, monsieur Bocchit, et de notre Premier Ministre, Docteur Ariel Henri, qui exigent des Américains le respect des droits des réfugiés haïtiens, ne sont que cosmétiques. Car, de telles déclarations informelles n’auront aucun impact sur le devenir de nos compatriotes en difficulté au Mexique et au Texas. D’ailleurs, l’ambassadeur lui-même était le ministre des Affaires Étrangères pendant plusieurs années. N’est-ce pas le moment idéal pour lui demander un rapport sur les actions concrètes de son ministère pour prévenir et résoudre ces crises ? Similairement, le docteur Ariel Henri avait les rênes du ministère des Affaires Sociales. Où sont les améliorations apportées au peuple haïtien dont les conditions sociales ne font que s’aggraver tous les jours ? Qui viendra nous sauver ?

Cette catastrophe humanitaire est tout d’abord haïtienne. Les crises politiques, les catastrophes naturelles et l’insécurité chronique forcent nos compatriotes pauvres et moins pauvres à quitter le pays, sans trop se soucier des destinations et des dangers sur les voies empruntées pour y arriver. Notons que l’irresponsabilité de nos gouvernants, ces dix dernières années, est spectaculaire. Tout comme les duvaliéristes vendaient leurs propres frères comme «braceros» aux Dominicains dans les «bateys», sous les yeux de l’ancien Président Michel Joseph Martelly, des dizaines de milliers de jeunes hommes et femmes partaient pour les nouveaux purgatoires Chiliens et Brésilien, à défaut du paradis américain. Les avions étaient bourrés de compatriotes qui ne voyaient aucun futur, aucun espoir de trouver un boulot chez eux, d’étudier et de pratiquer des carrières techniques et professionnelles. On estime à environ 85 000, le nombre d’Haïtiens immigrés au Chili, au Brésil et en Argentine, en moins de 10 ans, entre 2011 et 2016. Entre-temps, des centaines de millions de dollars du projet PetroCaribe disparaissaient dans des projets bidon, sans de vrais impacts sociaux.

Si les premières vagues d’immigrés haïtiens vers le Chili avaient la chance de s’installer et de trouver des petits boulots, les autres arrivées n’avaient pas cette chance. Plusieurs milliers ne pouvaient pas trouver un logement, un boulot, quelqu’un pour les accueillir. Ce problème s’aggravait à mesure que le nombre d’Haïtiens augmentait sur le sol Chilien. Au point que le gouvernement chilien avait dû intervenir pour tenter de régulariser cette situation. Malheureusement, l’État ne pouvait pas fournir les documents requis par les services d’immigration au Chili. Obtenir un passeport, produire un casier judiciaire se convertissent en des obstacles géants. Avec les frustrations qui s’accumulent, plusieurs milliers d’Haïtiens avaient exigé un rapatriement. Le gouvernement PHTK d’alors avait fait la sourde oreille et, encore une fois, c’était au gouvernement chilien d’organiser quelques vols humanitaires avec leurs propres avions militaires, pour rapatrier des centaines de nos compatriotes.

Les Haïtiens, en situation irrégulière au Chili, qui ne voulaient pas rentrer au pays qu’ils considéraient comme l’enfer sur terre, choisissent, comme nouvelle destination, les États-Unis. Le rêve d’un paradis américain serait l’unique formule capable de leur offrir un nouveau départ, après les cauchemars au Chili. Des sentiments et projets similaires étaient partagés par nos camarades qui vivent au Brésil, dans des conditions difficiles. Cette migration avait commencé, il y a plus de 5 ans. Plusieurs documentaires traitent le problème de ce long voyage périlleux du Brésil et du Chili, jusqu’aux frontières sud des États Unis. Alors, pourquoi s’étonner chaque fois que 5, 10, 15 mille Haïtiens s’aventurent sur des terres étrangères de façon irrégulière, espérant une vie meilleure ?

Nombre de nos compatriotes avaient raté l’opportunité d’une régularisation pour leurs enfants nés à Saint-Domingue, pour les mêmes raisons : l’État haïtien peine toujours à donner les documents nécessaires à ses propres filles et fils. Aux Bahamas, à La Providence, aux Îles Turques, au Chili, au Brésil, à la République Dominicaine et même aux États-Unis, l’assistance reçue des gouvernements haïtiens est souvent absente. Le voyage de plus de 1 600 kilomètres à pied, dans les forêts, à travers les territoires infestés de gangsters et de criminels qui s’enrichissent dans le trafic humain, montre la désespérance et la désinformation qui motivent ces aventures. Après avoir traversé 5, 6, 7 pays, les raisons évoquées par les demandeurs d’asile haïtiens ont très peu de chances d’être acceptées, surtout pour ceux qui sont détenteurs de résidence au Chili et au Brésil, selon les lois internationales qui traitent le cas des réfugiés et des demandeurs d’asile.

Quels sont les bilans du gouvernement intérimaire face aux milliers de déplacés ou réfugiés locaux qui ont fui les quartiers de Bel-Air, de bas-Delmas, de Croix-des-Bouquets, de Martissant, de Fontamara, pour citer quelques exemples ? Si nous ne respectons pas les droits des Haïtiens, dans leur propre pays, comment s’attendre que ce soit au Texas que cela doit commencer ?

Il est important de se rappeler que récemment, plus de 150 000 Haïtiens bénéficient du programme de TPS, leur offrant une bouffée d’air temporaire, contre toute tentative de déportations initiées par l’ancienne administration Trump. Avec les déportations en masse, ordonnées par la nouvelle administration de Biden, le message reste clair: c’est aux Haïtiens de résoudre leurs propres problèmes. Nos voisins sont fatigués de nos reproches et de notre ingratitude.

Les problèmes en Haïti sont traités médiocrement par nos dirigeants incompétents. Le peuple, naïvement, ridiculise nos dérives, oubliant de fait qu’ils sont les vraies victimes. De plus, les catastrophes naturelles: comme le tremblement de terre dans les départements du Sud, de Nippes et de la Grand’Anse, rendent notre situation plus désespérée, en créant des milliers de sinistrés qui ne savent pas où aller pour recevoir les assistances nécessaires.

Dans les rares cas où certains blessés avaient l’opportunité d’être évacués pour recevoir les soins médicaux non existants dans ces zones, il fallait demander permission aux chefs de gangs qui contrôlent et bloquent à volonté la route nationale numéro 2. Les réfugiés aux centres sportifs de Carrefour, pourront-ils retourner chez eux après ? Les problèmes sur les points frontaliers avec la République dominicaine empirent tous les jours. Les visas dominicains se vendent jusqu’à 400 dollars américains. Et malgré ça, des dizaines de milliers de familles ont cherché refuge chez nos voisins dominicains. Tôt ou tard, la nouvelle des déportations en masse viendra perturber les esprits patriotiques.

Nous devons cesser de miser uniquement sur la philanthropie des Américains, à chaque tragédie. Les organismes qui œuvrent dans le respect des droits des réfugiés, les associations et organisations de la diaspora haïtienne doivent se mobiliser pour faire pression sur les représentants de leurs États pour un meilleur traitement des migrants haïtiens, en insistant sur la garantie que les cas des enfants et femmes vulnérables, soient traités avec priorité. Les médias haïtiens ne doivent pas centrer leurs bulletins sur le sensationnalisme mais plutôt pour informer mieux nos compatriotes sur les dangers de ces aventures migratoires.

Les cowboys, au Texas, continueront à patrouiller, à appréhender et à faire appliquer les lois américaines, à leurs manières, et, surtout, selon les intérêts américains. Ils protègent la frontière terrestre entre le Texas et le Mexique, en s’assurant que les personnes qui la traversent soient dûment inspectées et autorisées. Les États-Unis ne vont pas ouvrir leurs frontières pour recevoir des dizaines de milliers d’Haïtiens dont la majorité vivait déjà dans un pays tiers. Il est temps que le peuple haïtien prenne son destin en main. La solution, face à cette crise, n’est pas pour bientôt, tant qu’on adopte les mêmes attitudes sentimentales, sans jamais avoir une politique extérieure et un plan de développement social, capables de défendre les intérêts d’Haïti et de ses citoyens, à la fois chez nous et à l’étranger.

Franck LesagePolitologue & Écrivain.

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