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Quand pleuvent encore d’autres tuiles, sur Haïti

La journée était déjà bien entamée et le soleil assez haut dans le ciel. À 8h29 du matin, heureusement, les gens sont, pour la plupart, dehors et vaquent à leurs occupations, en ce samedi 14 août. Et puis, tout d’un coup, la terre tressaille et gronde. Les gens, dans les rues titubent et chancèlent. Une peur panique s’empare de tout le monde. Une partie du pays sombre, une autre fois, dans un désastre sans nom, comme celui du 12 janvier 2010. Et, encore une fois, cela nous a surpris. Nous étions encore mal préparés.

Pourtant, le spot de l’ingénieur géologue, Claude Prépetit, tourne régulièrement à la radio. Depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010, il ne cesse de nous rappeler que la science ne permet pas encore de prédire le moment exact des tremblements de terre mais qu’il importe, néanmoins, de s’y préparer. Mais nous ne l’avons pas fait. Nous avons tellement d’autres chats à fouetter, tant d’urgences à régler, tant de démons à conjurer, que le temps nous manque, même pour commencer le travail.

Par exemple, cela fait une éternité que nous savons que la Grand’Anse est difficilement accessible par voie terrestre, même en temps normal. Les cordons routiers qui le relient aux Nippes et au reste du pays sont très vulnérables et fragiles. Il en est de même pour ceux qui relient les départements des Nippes et du Sud-Est, ainsi d’ailleurs que pour les liens terrestres entre les départements du Nord-Ouest et du Nord. Tout récemment encore, lors du passage de l’ouragan Matthew, les Nippes étaient extrêmement difficiles d’accès, et beaucoup de petites localités ont été isolées pendant plusieurs jours, avant qu’on ne puisse y parvenir, pour porter secours à leurs habitants. Les causes de cette situation sont, bien sûr, multiples. Mais ne cherchons pas midi à quatorze heures. Nous n’avons tout simplement pas investi nos maigres ressources dans le contrôle et l’accessibilité en tout temps de tous les points du territoire du pays. De sorte qu’entre Jacmel et Côtes-de-Fer, il n’y a aucun lien direct, même pas par cabotage organisé. C’est un peu le même constat, à travers le pays. La construction des voies de pénétration qui assureraient la fluidité de la circulation des biens et de la population n’a pas été une priorité nationale, faisant partie d’un plan de développement global, ni d’un plan de sécurité, en général.

À défaut de construire toutes les routes qui nous sont nécessaires, dans un délai trop court pour le faire comme il faut, nous aurions pu nous munir de moyens de transport adéquats pour acheminer, d’urgence, des produits de première nécessité aux populations sinistrées et isolées, sans liens terrestres, non encore construits ou tout simplement en raison de leur bouleversement provoqué par un séisme, un éboulement soudain ou n’importe quelle autre catastrophe naturelle. Il existe bien des hélicoptères ou des camions tout terrain, de type militaire, susceptibles de satisfaire cette exigence. Après le passage de Matthew, il était évident que ces équipements devenaient une nécessité impérative car le pays sera confronté, un jour ou l’autre, à de tels périls, et que nous aurons à faire face au défi de transporter, rapidement, de la nourriture, des médicaments, des tentes et des machines pour tenter de rescaper nos compatriotes, encore en vie mais prisonniers des décombres. Combien de ces équipements nous sommes-nous procuré, depuis le passage dévastateur de l’ouragan Matthew? Force est de constater que nous revoici à la remorque des pays voisins pour nous donner, pour acheminer et distribuer l’aide, en toute matière, qui nous est offerte, généreusement. Ce sont là des attributions élémentaires de tout pays digne de ce statut de souverain dont on s’enorgueillit. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, feu le président Jovenel Moïse, paix à son âme, du haut des tribunes des Nations Unies, proclamait au monde entier, que le pays était maintenant prêt à faire face à n’importe quelle catastrophe naturelle. C’est une chance que personne ne s’en soit esclaffé, sur le coup, ni ne s’en souvienne aujourd’hui, pour nous ignorer complètement, dans notre nouveau malheur. Quelle stupide forfanterie!

Ce qui alourdit le bilan, lors d’un tremblement de terre, nous disent les experts, c’est la faible qualité de nos infrastructures, la solidité et la fiabilité douteuses de notre habitat, en général. Pour nous préserver des bourrasques des ouragans qui nous visitent fréquemment, assidument même, nous nous sommes convertis à un modèle d’habitat en dur, en béton. Mais l’usage du béton, dans un environnement exposé à des aléas sismiques importants, exige un code du bâtiment adapté à la sévérité de ces risques. Avant 2010, on pouvait peut-être prétexter leur ignorance, pour ne pas mettre à jour notre Code du Bâtiment, et nous y conformer, strictement. Mais en 2021, si nous ne l’avons pas encore fait, onze ans après Goudou-Goudou, en tant qu’autorité responsable de la sécurité de la population, cela relève tout simplement de la négligence criminelle dont les titulaires de ce poste ministériel devraient avoir à répondre. Là encore, on peut le constater, si le tremblement de terre du 14 août dernier a causé beaucoup de dégâts matériels, les pertes de vies humaines sont surtout tributaires de la fragilité de notre habitat. Ce sont nos maisons qui, en s’écroulant sur les résidents, comme des crêpes, les assassinent, les mutilent et les estropient. Entre 2010 et 2021, qu’avons-nous fait pour y remédier, pour nous préparer, non pas à l’éventualité de ce séisme, mais à la certitude de son avènement ? Avons-nous seulement adapté notre Code du Bâtiment aux risques sismiques que nous ne pouvons plus feindre d’ignorer, depuis 2010?

Nous sommes assez forts pour copier des idées d’organisations, sans pouvoir vraiment les opérationnaliser, concrètement. En effet, nous avons mis sur pied une Direction Générale de la Protection Civile qui relève du Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales. Sous l’obédience de cette Direction Générale de la Protection Civile opère le Centre d’Opération d’Urgence Nationale (COUN) qui coiffe les 10 COUD, soit les dix Centres d’Opération d’Urgence Départementale qui, eux, supervisent les COUC qui opèrent au niveau des communes. Sur papier, cet organigramme est très cohérent et paraît absolument fonctionnel. Dans les faits, l’opérationnalisation technique et effective d’un tel agencement nécessite un personnel adéquat, une logistique efficiente et un pré-positionnement de matériel en quantité et en diversité suffisantes pour satisfaire les besoins essentiels, en temps réel, pour une certaine partie de la population sinistrée. Cela demande des logisticiens en mesure de calculer le nombre de tentes, de couvertures, la quantité de nourriture, de médicaments d’urgence à prépositionner dans des secteurs, pour répondre à certaines urgences, localement, et la capacité du COUN, de venir en renfort pour assister les COUD et les COUC, aux prises à une situation d’urgence qui nécessiterait un appel à l’aide nationale, régionale et internationale. Cela implique de l’organisation, des entraînements réguliers d’un personnel dédié à cet exercice ponctuel. Jovenel Moïse nous avait claironné que le faible effectif de l’Armée, qu’il remettait en service, allait pouvoir justement être utile en cas de catastrophe naturelle. Jusqu’à présent, personnellement, je n’en ai pas encore entendu parler, depuis ce samedi matin fatidique. Nul ne sait vraiment à quoi nos militaires peuvent nous servir, dans cette situation d’urgence, entre autres.

Entre temps, l’aide afflue vers Haïti. La République Dominicaine nous a livré 27 tonnes d’aide humanitaire. Ses avions (4) et hélicoptères (2) font la navette pour amener des blessés graves, des polytraumatisés, pour la plupart, vers nos hôpitaux à Port-au-Prince, mais aussi aux leurs, à Jimani où leurs médecins orthopédistes auraient déjà opéré plus de 1 300 blessés, originaires principalement de la Ville des Cayes. La Colombie n’est pas en reste, elle annonce l’envoi de 18 tonnes de matériels d’urgence, entre autres: des kits de toilettes, des kits de cuisine, des draps, des moustiquaires, des tentes, des kits de biosécurité. Les États-Unis sont déjà sur le terrain, rapporte-t-on, avec aussi du matériel d’urgence et des moyens logistiques pour leur livraison sur les lieux précis de leur utilisation. Le Venezuela de Maduro, oui, celui que Jovenel et le PHTK avaient lâché et contribué à isoler politiquement, pour faire plaisir au Président Trump et à ses alliés, accourt également à notre chevet. Dans le malheur, point de rancœur. Parions que Cuba, le Canada et la France, tous ces pays amis seront au rendez-vous de cette grande messe de la solidarité internationale. Mais pourrons-nous seulement mieux la coordonner, cette fois-ci? J’ai encore en mémoire, les bavures et les gabegies effectuées au détriment des bénéficiaires légitimes de cette aide offerte généreusement par des peuples touchés par nos malheurs, lors du séisme de 2010. La première fois, on pouvait être excusé d’avoir fait confiance, ingénument. La deuxième fois, avec Matthew, on apprenait peut-être encore les ficelles du «business» de la coopération internationale et à détecter certains fauves, de vrais caméléons, qui sont passés maîtres prédateurs, dans cette jungle. Mais une troisième fois, en un peu plus d’une décennie, si cela arrivait, alors: honte à nous, si on se laissait encore rouler. Nous nous se révélerions alors, pas très futés, un peu «nonos», de vrais demeurés, quoi.

Pour couronner le tout, voilà que la tempête tropicale: Grace, s’invite chez nous et déverse des trombes d’eau sur les décombres que nous commençons à peine à explorer pour trouver des survivants. Cela ne peut qu’empirer la situation et rendre encore plus instables les maisons lézardées dont les murs menacent de crouler, à tout moment. Cela ne peut que rendre encore plus intenable et douloureuse, la situation des milliers de rescapés, logés à la belle étoile, agglutinés sous un ciré, les pieds dans l’eau et incapables de s’allonger à même le sol détrempé. Et toutes les rivières de la presqu’île du Sud se gonflent de ce nouvel apport d’eau, non souhaité. Certaines de ces rivières auront quitté leurs lits habituels, les mornes dont ils s’abreuvent des bassins versants, ayant bougé. Certaines rivières seront probablement détournées et leurs eaux apparaîtront soudainement, là où on ne les attendait pas, causant ainsi plus de dommages et de destruction. De l’avis de l’économiste Fritz Alphonse Jean, c’est plus de 25% de la production agricole du pays, fourni par le grand Sud, qu’on aura perdu pour cette saison estivale, une autre soustraction à opérer à notre Produit Intérieur Brut (PIB), déjà sur le déclin.

Haïti est une terre fragile, une île posée en équilibre, sur des plaques tectoniques qui prennent leur temps pour bouger mais qui le font, presque, à coup sûr, à tous les 200 ans. La faille Enriquillo, c’est ainsi qu’on baptise celle qui traverse toute la presqu’île du Sud, était due pour bouger, nous disent les experts, et cela depuis longtemps déjà. Un jour ou l’autre, elle allait rattraper son retard, avec d’autant plus de fracas qu’elle aura mis du temps à le faire. Et c’est arrivé samedi dernier. Je ne veux pas jouer à l’oiseau de mauvais augure, mais celle du Nord, baptisée faille Septentrionale, elle aussi est due pour bouger, nous disent les mêmes experts. Son dernier tressaillement d’importance remonte à 1842 et avait ravagé la ville du Cap-Haïtien. Cela est déjà arrivé et notre coin de terre continuera de tressaillir, de temps en temps, à intervalles plus ou moins réguliers. Nous sommes donc condamnés à nous préparer à subir ses sautes d’humeurs, comme tant d’autres pays qui vivent avec les leurs, encore plus souvent que nous. Il faudra bien s’y faire et apprendre la parade. Non, ce n’est pas une malédiction. C’est juste une réalité de notre situation géographique particulière, combinée à un laxisme politique et organisationnel, le tout résultant en une catastrophe annoncée qui survient de temps en temps, mais ce n’est pas inéluctable. Toutefois, aussi longtemps que nous n’aurons pas appris à adapter nos comportements pour mieux conjuguer avec ces aléas, la Nature continuera à sévir contre nous. Mais on s’en relèvera et l’on rebâtira, espérons-le, en mieux. On apprendra non pas à dompter Dame Nature et notre environnement mais à conjuguer avec ses aléas, comme font les autres pays qui vivent nos mêmes conditions et qui les ont apprivoisées.

Pierre-Michel Augustin

le 17 août 2021

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