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Présentation de l’ouvrage: «Femme, identité et chrétienté aux temps modernes»

Les femmes chrétiennes, longtemps dépossédées de leur identité et traitées comme des esclaves, deviennent peu à peu conscientes de ce fait. L’un des changements les plus importants, intervenus ces dernières années, réside dans leurs capacités à contester le destin providentiel. Ce faisant, l’émergence progressive d’un leadership féminin religieux, associé à une identité nationale, est observée. Sandy Larose et Ginette Francilus Sanon nous entraînent sur des sentiers où les femmes chrétiennes présentent un nouveau discours sur le fait d’être chrétiennes. Avec une fougue communicative et analytique, ces chercheurs-res arrivent à décortiquer les éléments-clés de l’identité des femmes chrétiennes, dans sa diversité.

Ces auteurs-res se lancent dans la production de nouveaux savoirs sur l’identité nationale, culturelle et religieuse. Au-delà des réalités complexes des identités de genre, ces deux chercheurs-res tentent aussi de présenter le vécu quotidien des femmes chrétiennes, sous ses multiples aspects. Loin de mesurer leurs engagements dans le développement de leurs communautés, leurs analyses font ressortir leurs attentes, leurs perceptions et leurs combats pour une véritable ascension sociale. Leur amertume et leur profond désarroi les conduisent parfois vers des espaces sociaux qui les font perdre tout espoir dans l’avenir.

Certes, l’étude s’attarde sur les femmes chrétiennes, mais elle analyse les mécanismes de production et de reproduction de l’identité sociale et de genre, ainsi que les principaux enjeux qui les déterminent. En cela, l’identité sociale et de genre s’entremêle et constitue le point de mire de différenciation des individus dans leur environnement physique et social. Et, en se basant sur le cadre général de conceptualisation de l’identité sociale, ces chercheurs-res essaient d’ausculter les formes d’interactions entre les acteurs décisionnaires religieux dominants et les femmes chrétiennes. Il se développe, en filigrane, tout un schéma conducteur, associé aux modes de relations de genre qui conduisent à la construction de l’identité des chrétiennes. De manière générale, leurs analyses se sont focalisées sur les différentes approches de l’identité qui peuvent contribuer à cerner tous les facteurs essentiels, dans le processus de refondation de la société haïtienne. Le prototype que représente la femme chrétienne haïtienne ne peut être exclu dans les mesures relatives à la protection et au respect des droits des femmes.

Une masse d’arguments, susceptibles de prouver que les représentations sociales des femmes chrétiennes d’elles-mêmes et de leur environnement social commencent à subir des changements profonds, est mise à la portée de tous les lecteurs et lectrices. Généralement considérées comme vertueuses, et privées de leur liberté de penser et d’agir, les femmes chrétiennes étonnent par leurs propos et par la compréhension de leur vécu quotidien.

L’identité des femmes chrétiennes, telle qu’elle est révélée dans cette recherche, démontre les soubresauts de la vie des femmes dans les églises. Les faits ne sont pas ceux généralement admis. Comme toutes les femmes, celles chrétiennes font également face aux préjugés et discriminations liées à leur sexe. Leur émancipation demeure un objectif à atteindre, bien qu’elles commencent à s’impliquer dans des activités tant sociales que politiques. Leur accrochement à un Sauveur, qui peut tout faire à leur place, est révolu. Les perceptions du Sauveur tout puissant, à qui il faut tout remettre, sans le moindre effort, laissent la place à l’autonomie, à la recherche de soi et à la reconnaissance de son identité. L’étude révèle que l’obéissance aveugle à laquelle on se réfère pour camper les chrétiennes ne peut plus être soutenue comme argument justificatif de leurs attitudes et comportements.

La finesse de l’analyse des auteurs-res et leurs réflexions profondes autour des femmes chrétiennes démontrent que ce schéma traditionnel, longtemps implanté dans les imaginaires sociaux, est en train de subir des changements importants. Outre le contexte social, les témoignages dégagent de nouvelles valeurs de luttes susceptibles de mettre en évidence leur personnalité et leur identité propre. Elles ont foulé aux pieds certaines étiquettes géantes de la doctrine religieuse, axées sur des relations féodales et patriarcales. Il apparaît au grand jour une sorte de détachement processuel des normes imposées. Ainsi, l’engagement social des chrétiennes devient un grand choc, au regard de leur socialisation. En ce sens, cette recherche confirme largement un déséquilibre entre leur dynamisme dans la lutte contre l’exclusion sociale, la marginalisation et les perceptions sociales qui les classent dans la catégorie de femmes dociles, silencieuses, obéissantes. L’époque moderne voit déployer ainsi, une nouvelle génération de femmes chrétiennes, attachées à leur culture d’origine. Elle laisse transparaître une sorte d’affrontement entre les pratiques culturelles nationales et religieuses. Les préceptes de l’Évangile imposés, tombent en désuétude. En effet, les auteurs ont fait ressortir les échos des femmes et leur détermination à surmonter l’obscurantisme religieux, les discriminations et la mentalité coloniale qui tendent à les dégrader comme personne. Cette obligation d’agir est surtout liée à leur compréhension d’une autonomie individuelle assumée et affirmée. Les analyses produites par les chercheurs-res permettent d’avancer que les femmes chrétiennes ont pu briser des tabous, afin de faire émerger leur propre identité. Ces femmes subissent les effets d’une croyance messianique qui tente à les opprimer. Un certain malaise, généralement source de conflit familial et religieux, s’y installe.

Les femmes, pour fuir les multiples formes d’humiliations occasionnées par le refus de leur obéissance servile, serpentent divers lieux de cultes. L’on comprend bien que le matraquage de leur cerveau est si féroce, qu’elles continuent à s’attacher à certaines valeurs, même si celles-ci compromettent leurs libertés individuelles. Il existe une sorte d’ambivalence identitaire qui les empêche d’avoir une posture éthique.

Par-delà ce dilemme existentiel, cette recherche fait ressortir la force des injustices subies par les femmes ainsi que les causes de l’effacement de leur identité. À bien des égards, elle souligne la profondeur de la violence psychologique, exercée à leur égard dans leur environnement social. Il se dégage une compréhension subtile des espaces institutionnels d’exercice de l’oppression et de la colonisation de la pensée.

En réalité, ce travail de recherche vient alimenter la littérature scientifique sur la problématique de genre en Haïti. Il permet de comprendre la souffrance des femmes chrétiennes, trop longtemps réduites au silence. Pour agir en tant qu’Haïtienne, il faut se reconnaître en tant que telle, d’où la nécessité de se fixer sur les référents culturels nationaux. Une prise de conscience grandissante s’impose et il faut se battre pour se faire entendre. Concrètement, le défi consiste à assumer son identité et à combattre les mentalités rétrogrades et coloniales, propulsées par les églises. Si l’on veut que le mouvement pour l’émancipation des droits des femmes soit un succès, il est primordial d’y insérer les élans des femmes chrétiennes. Il paraît opportun de considérer cette recherche dans une perspective orientée vers la décolonisation de la culture haïtienne.

Rose Esther Sincimat Fleurant

Professeure à l’Université d’État d’Haïti

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