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Un peu comme un document de prestidigitation économique et financière

Le budget annuel de la République d’Haïti fonctionne selon un exercice qui débute le 1er octobre et qui se termine au 30 septembre de l’année suivante. Ainsi, le budget actuel a débuté au 1er octobre 2021 et se terminera donc au 30 septembre 2022. Au 1er octobre dernier, ne disposant pas techniquement des moyens administratifs, prévus par la Constitution encore en vigueur, pour adopter un nouveau document budgétaire, plus adapté à nos besoins et à nos moyens, le gouvernement en place avait tout simplement opté pour reconduire le budget antérieur qui, lui également, avait été adopté selon cette même procédure. C’est une démarche régulière, prévue à la Constitution. En fait, le budget actuel du pays, si je ne me trompe pas, avait été adopté par le Parlement, il y a près de 3 ans. Depuis lors, les gouvernements qui se sont succédé n’ont fait que le reconduire, sans trop tenir compte de l’évolution de notre situation économique et financière qui s’est considérablement dégradée, depuis lors.

Comme il en est coutume, quelque part au milieu de l’exercice financier, le ministre de l’Économie et des Finances révise le budget, en fonction des résultats obtenus, et propose de nouvelles projections plus en adéquation avec le portrait économique et financier qui se dégage après 6 ou 7 mois d’opération. Ce nouveau budget ajusté est régulièrement appelé Budget Rectificatif. Il est réputé plus précis et plus fiable, compte tenu de l’expérience économique et financière, enregistrée durant les premiers mois de l’exercice en cours, et des perspectives réalistes qui se profilent à l’horizon. Justement, le lundi 16 mai, donc sept mois et demi après le début de cet exercice financier, le Grand Argentier du gouvernement a mis ses devoirs au propre et a fixé les résultats et les perspectives économiques et financières du pays pour cet exercice. Désormais, il n’y aurait plus de doute possible. Selon le Numéro 13, Spécial du Moniteur, et après la lecture fastidieuse d’un long chapelet de 48 articles, le décret adopté en Conseil des Ministres, le 12 mai dernier, établit à 210 588 000 000 de gourdes, le Total des Voies et Moyens de ce budget. Il serait intéressant de décortiquer, dans le menu détail, ce document, pour déterminer les vraies orientations prioritaires de ce gouvernement. Mais telle n’est pas notre prétention dans cet exercice. Qu’il nous suffise de démontrer l’irréalisme du ministre Boisvert ainsi que de l’ensemble de ce Conseil des Ministres dont tous les membres ont accepté d’apposer leur signature au bas de ce document.

Tout d’abord, le montant total des revenus anticipés pour cet exercice, à cette étape, est supérieur à ce que l’on avait anticipé au départ, avec la reconduction du budget de l’année antérieure, et ce, par la marge substantielle de 17 588 000 000 de gourdes. On peut se demander comment un pays en proie à autant de difficultés de fonctionnement interne: blocage intermittent et récurrent des voies de communication donnant accès à la capitale du pays et de celles conduisant vers pratiquement tous les départements, puisse envisager une augmentation aussi relativement importante de ses ressources internes. On se serait attendu à constater l’effet contraire. De même, ce budget envisage également une augmentation des revenus en provenance des impôts et des droits de douane, passant de 29,839 milliards de gourdes, l’an dernier, à 36,552 milliards, pour cet exercice. On peut se poser, là encore, ces mêmes questions. Comment peut-on arriver à une augmentation de 6,71milliards de recettes de ces sources, soit une augmentation de 22,5 %, juste par rapport à l’an dernier, dans un contexte où des entreprises envisagent la fermeture de leurs opérations, en raison de l’insécurité publique, de la rareté récurrente de pétrole et des longues pannes d’électricité. Cela parait, pour le moins, tout à fait contre-intuitif. Il n’empêche que le Conseil des Ministres, à l’unanimité de ses membres, a accepté de contresigner ce document pour autoriser sa publication dans le Moniteur et sa mise en application subséquente par chacun d’entre eux, en ce qui concerne leur champ de responsabilité respective, sans trop se poser la question de sa validité.

Toujours dans le chapitre des revenus de ce budget de 210,588 milliards de gourdes, le strict montant des recettes internes ne dépasse pas 120,135 milliards de gourdes, soit 57,05% des revenus totaux. Tout le reste, et il est relativement très important, soit 42,95% du budget, repose sur des emprunts internes: des Bons du Trésor (12,483 milliards de gourdes), sur le financement des déficits par la BRH (46,470 milliards de gourdes) et sur des promesses de dons étrangers et de financement de projets (7,175 milliards de gourdes). Pour le moins, il est très hasardeux de baser un document aussi important sur des aléas aussi substantiels. Et encore que les montants prévus aux recettes internes soient très optimistes. On prévoit que les recettes internes augmenteront de 24,6%, alors que tous nos indicateurs économiques tendent à la baisse, y compris les transferts de la diaspora vers Haïti, au cours des derniers trimestres (moins 9,6% au 2e trimestre de l’exercice par rapport au précédent, source Le Nouvelliste, 5 mai 2022). Le Grand Argentier semble se confondre en contradictions pourtant évidentes. Il apparait des déconnexions importantes entre ce qu’il dit prévoir au cours des 4 à 5 prochains mois, pour boucler cet exercice financier, et les grandes orientations macroéconomiques qu’il dit envisager. Dans les Grandes orientations du Projet de Budget 2021-2022, document publié le 27 avril 2022, on prévoyait une croissance du PIB de l’ordre de 0,3%, une pression fiscale de l’ordre de 6,4%, en augmentation de 0,7% par rapport à celle de l’exercice précédent qui était de 5,7%. Comment comprendre alors cette augmentation très importante des recettes internes qui résulteraient d’abord d’une si faible croissance d’une part, et d’autre part d’une augmentation si marginale de la pression fiscale à laquelle elle serait assujettie? Encore que ce serait un scénario, tout en rose, envisagé dans le meilleur des cas, car d’autres observateurs plus objectifs et crédibles, comme le FMI, par exemple, anticipent une autre année de croissance négative pour le pays en 2022. Le FMI l’avait établi à -0,7% pour l’exercice 2020-2021 tandis que le même ministre des Finances anticipait une augmentation de 1,3% à 2%. Et ce même M. Boisvert nous annonce, une autre fois, des chiffres ronflants mais qui ne sont étayés par aucun élément crédible pour ses projections, tout en signalant au passage que le pays fera face à des difficultés en raison de la conjoncture internationale qui nous est défavorable : augmentations des cours du pétrole sur le marché, augmentation des prix des produits de première nécessité dont nous importons la presque totalité pour satisfaire nos besoins. On ne parle pas encore de l’effet boomerang de ces situations sur la population en diaspora dont les transferts semblent se diminuer, au lieu des augmentations anticipées.

Dans le secteur des dépenses, ce budget prévoit aussi, comble d’ironie, une enveloppe substantielle, réservée à la Présidence: 1,521 milliard de gourdes. Je comprends bien qu’il soit nécessaire de maintenir une administration minimale pour la coquille vide qu’est devenue cette instance, depuis l’assassinat du dernier président. Mais faut-il, dans un pays où il manque de tout, consacrer autant de ressources à l’équivalent d’un mausolée présidentiel ? Après tout, ce lieu est réputé désaffecté, depuis le 7 juillet dernier, et on n’envisage pas son occupation par un représentant légitime avant au moins une autre année, et encore… Alors, 500 millions de gourdes pour la surveillance des lieux et leur époussetage régulier, je me demande si cela ne suffirait pas amplement. Une autre perle trouvée parmi tant d’autres, ce sont les crédits alloués à la Chambre de Députés. Oui, vous avez bien compris. Des allocations budgétaires sont tablées dans ce document pour cette institution vacante depuis un bail. Cela fait au moins deux bonnes années que ces élues et élus de la Nation ne représentent plus leur circonscription et vaquent à leurs affaires privées, et, tout compte fait, leur retour au Parlement n’est pas prévu avant le 1er octobre de cette année, au plus tôt. Et encore, il s’agit d’une de ces fables qu’entretiennent les tenants du pouvoir actuel, notamment le Premier Ministre de facto, Ariel Henry, et la plupart des membres de son gouvernement. Alors, comment expliquer ces crédits zombis, alloués à cette instance, au montant de 1,648 milliard de gourdes. Je sais bien qu’il ne s’agit que de crédits, donc que de provisions pour des allocations éventuelles de dépenses, et, en conséquence, pas nécessairement des dépenses à envisager. Il n’empêche que ce bourrage de postes, relativement fictifs, dans ce document officiel, m’amène à penser que le ministère de l’Économie et des Finances est peu soucieux de présenter un document sérieux et fiable et s’est contenté de reproduire, avec une certaine désinvolture, avec en prime quelques majorations plus ou moins réalistes, les différents postes budgétaires généralement présentés. Peu lui importait donc qu’il soit pertinent et encore moins justifié, puisqu’il n’allait pas avoir à le défendre devant une quelconque instance, plus ou moins sérieuse et qualifiée, et qu’il lui suffisait juste d’obtenir la signature des copains et copines du Cabinet ministériel, eux-mêmes peu intéressés à aller au fond des choses et à établir la justification et la pertinence de chacune des rubriques budgétaires, des montants qui leur sont alloués, et du budget en général sur lequel ils apposent leur signature. En fait, ce faisant, ils se portent tous, conjointement et solidairement, garants de sa validité et de son bien-fondé en général, même s’ils ne sont responsables que strictement de l’enveloppe qui est confiée à leur administration respective.

Tout bien considéré, ce budget est un autre exercice de futilité et de cogitation vaguement académique, sans ancrages sur la réalité que vit la population. Nous perdons notre temps et nos énergies en vains discours et en projections irréalistes qui passent bien loin de nos vrais problèmes qui crèvent pourtant nos yeux. Pour augmenter les recettes internes du pays, ce n’est pas très sorcier à comprendre : il faut augmenter la production locale et accroître la fluidité de la circulation des biens, des capitaux et des personnes, sur le territoire du pays. Comment peut-on raisonnablement envisager ces perspectives, quand des gangs de bandits, fédérés par le pouvoir public et par des instances internationales, investissent les voies publiques, rançonnent les voyageurs et les marchands, et s’approprient les produits de leurs labeurs ? Ceci est d’autant plus vrai qu’aujourd’hui, des compagnies de transport terrestres, locaux, nationaux et internationaux se résignent progressivement à diminuer leurs opérations, voire à les discontinuer indéfiniment, en raison de l’insécurité sur nos voies publiques. Il me semble que la priorité numéro un de tout gouvernement, le moindrement raisonnable et responsable, aurait été de prendre tous les moyens à sa disposition pour rétablir la situation et ramener un semblant d’ordre et de sécurité sur le territoire. Au lieu de cela, on s’épivarde, on improvise et l’on gaspille nos ressources dans quelques chimères et éléphants blancs, incapables de nous être d’une quelconque utilité, dans la conjoncture qui nous taraude l’existence. À quoi peuvent bien servir des semblants de forces armées auxquelles on ne consacre que 786,82 millions de gourdes, soit environ 7 285 355 dollars US, au taux du jour établi à 108 gourdes pour un dollar US ? San compter qu’il n’est prévu aucune provision pour un investissement quelconque pour cette armée déjà dépourvue de toute infrastructure, de tout armement plus ou moins important, et jusqu’au moindre moyen logistique.

On peut tenter de nous faire croire n’importe quoi dans des discours décousus et distraits de la réalité, comme celui de vouloir «renforcer la capacité opérationnelle des forces de l’ordre pour lutter contre le banditisme et la prolifération des gangs armés», comme il est écrit dans «Les Grandes Orientations du Budget 2021-2022.» Mais comment concilier l’atteinte d’un tel objectif avec si peu de moyens (150 millions de gourdes) qui lui sont consacrés, environ 1,389 million de dollars US. Comme on peut le constater, il est difficile de tordre le cou aux chiffres et de les faire chanter dans un registre qui n’est pas le leur. Invariablement, ils ont tendance à étaler devant nos yeux, nos réalités, sans filtres et sans fards, dans toute leur tragique et lamentable faiblesse, et à souligner, à grands traits, toute la stupidité, toute l’inanité des démarches de celles et de ceux qui s’imaginent nous gouverner et surtout nous berner. Ce budget, comme bien d’autres gesticulations de ce gouvernement, est encore un autre effet de manche, un autre tour de passe-passe non réussi et qui ne trompe plus personne, du moins, plus personne qui ne le veuille à tue-tête. Ce n’est qu’un autre geste de prestidigitation, ma foi, assez grotesque et malhabile, mais qu’ils osent affubler du titre trompeur de «Budget».

Pierre-Michel Augustin

le 24 mai 2022

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