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Tout un «chalbari» après Ariel Henry…

Un nouvel ouragan, politique celui-ci, se dirige sur Haïti, et il pourrait atteindre les instances du pouvoir actuel, incessamment. Il y a effectivement un risque de voir, prochainement, le Dr Ariel Henry, forcé de remettre sa démission, dans la foulée de ces rumeurs persistantes de complicité avec ceux qui ont perpétré l’assassinat de Jovenel Moïse. Il s’en défend, bien maladroitement, cela dit. Mais, à ce niveau, il ne suffit plus de ne pas être coupable ou de clamer son innocence. Il faut encore en convaincre l’opinion publique de son pays, certes, mais aussi celle de pays partenaires dont les autorités, bien que tolérantes par rapport à leur dernier poulain, hésitent généralement à s’associer à des personnages en disgrâce ou suspectés d’être coupables de crimes graves. Et aujourd’hui, le Dr Ariel Henry semble avoir beaucoup de difficulté à réussir le tour de force de se défaire de cette image de lui qu’on nous façonne de plus en plus dans les réseaux sociaux et dans la presse internationale.

Dès le départ, le courant ne passait pas entre le Dr Claude Joseph, revenu précipitamment à la Primature après avoir été remplacé in extremis par le Dr Ariel Henry, juste quelques heures avant l’assassinat de Jovenel Moïse à son domicile, à Pèlerin-4. Le Dr Claude Joseph avait alors tout fait pour retenir son poste mais avait dû baisser pavillon, après que la bénédiction de ses parrains étrangers ait été transférée finalement au neurochirurgien. Entre les deux docteurs, ce n’était pas l’amour tendre (tout un euphémisme). Le Dr Joseph aurait même échappé publiquement son trop-plein d’amertume à l’égard de son adversaire pour le titre de P. M. de facto, lors de l’une de ces séances de conciliation pour former un gouvernement, sous la supervision d’émissaires de l’Oncle Sam, entre autres. Il faut croire que ceux-ci sont devenus membres à part entière de la famille et qu’on peut se permettre de laver nos linges sales, en leur présence. On avait fini par éteindre les flammes de ce conflit ouvert entre ces deux personnages, en laissant le Dr Joseph dans son fief d’avant, à la Chancellerie, alors que le Dr Henry s’emparait de la Primature. Mais ce n’était que partie remise. La bisbille allait se poursuivre de plus belle, avec quelques allégations, des rumeurs, sans plus, en provenance du Dr Claude Joseph et de quelques-uns de ses alliés au cabinet. Celui-ci laissait croire que le Dr Henry faisait obstruction à la poursuite de l’enquête où, plus précisément, qu’il ne faisait rien en soi, pour la faciliter.

Le 4 août 2021, juste quelques semaines après son installation à la Primature, le RNDDH publiait un rapport partiel de son enquête sur l’assassinat de Jovenel Moïse. Il y était dit que le Premier Ministre Ariel Henry avait reçu deux appels en provenance de l’un des suspects recherchés par la police, dans le cadre de cet assassinat, quelques heures après le fait. Bien sûr, le Dr Henry nia alors tout en bloc. Faux! Il n’a eu aucune communication avec le soi-disant suspect identifié au nom de Joseph Félix Badio. Mais, le RNDDH persista et signa. Le directeur du RNDDH semblait bien sûr de son coup. M. Pierre Espérance précisait pour le public les durées exactes de chacune d’entre elles, les numéros de téléphone utilisés pour ces communications et même les tours qui avaient servi à leur transmission, ce qui permettait de géolocaliser les interlocuteurs. Confronté à ces précisions mettant en cause les numéros de téléphone privés de ces deux personnages, dont le sien, Henry fit alors volte-face et se contredit. Il aurait peut-être parlé à ce Félix Badio, mais il ne se souvient plus du sujet de ces entretiens. Il avait tellement reçu d’appels en ces moments tragiques, qu’il ne pouvait pas se souvenir de tous ses interlocuteurs qui s’inquiétaient généralement de sa sécurité personnelle, étant donné ce qui venait d’arriver au Président lui-même. Je paraphrase à peine mais, essentiellement, sa défense tenait à ces propos. Plutôt mince, n’est-ce pas? Il était désormais vulnérable, comme une proie affaiblie par une blessure. Et sa vulnérabilité ne fit qu’enhardir les chasseurs à l’affût d’une nouvelle proie à se mettre sous la dent, en attendant d’assauter le pouvoir que d’aucuns pensaient maintenant à leur portée.

Alors, le Commissaire de Gouvernement, Me Bed-Ford Claude, tenta une ruse assez astucieuse pour une mise à mort politique, le 11 septembre. Il invita le Premier Ministre à comparaître au parquet pour éclaircir les soupçons qui pèsent contre lui. Avait-il accepté de s’y rendre que ce dernier aurait pu en sortir formellement inculpé, donc légalement hors-jeu, inapte à assumer les responsabilités de sa charge comme Premier Ministre, même de facto. La manœuvre échoua piteusement et se retourna contre le Commissaire de Gouvernement et contre son ministre de tutelle, Me Rockfeller Vincent, qui furent révoqués par décision du Premier Ministre Henry, décision majoritaire, ratifiée par le Conseil des Ministres en session, le 14 septembre. Ce n’était qu’un début car, une fois les hostilités engagées ouvertement, un seul des deux camps de belligérants allait rester maître du champ de bataille. La bévue de trop du Chancelier haïtien, face à la République Dominicaine, fut l’occasion pour le Premier Ministre de s’en débarrasser à bon marché, le 24 novembre. Du moins, le croyait-il. C’était sans compter avec la capacité de nuisance du Dr Claude Joseph, même en étant en dehors des cercles du pouvoir. Le voilà maintenant à la tête d’un nouveau mouvement politique dit des «Anciens Ministres du Président Jovenel Moïse» (AMIJOMO). C’est à ce titre qu’il aurait demandé et obtenu une audience auprès du Secrétaire Général de l’OEA, M. Luis Almagro, le 27 janvier 2022, pour se plaindre, devant cette instance régionale, des mesures d’obstruction à la justice de la part du Premier Ministre et des soupçons de complicité de ce dernier dans l’assassinat de Jovenel Moïse. Le nouveau Chancelier haïtien, M. Jean Victor Généus, avait beau riposter, au nom du gouvernement, et protester avec vigueur de la démarche irrespectueuse des statuts de cette organisation hémisphérique, dans une lettre au Secrétaire Général de l’OEA, le 30 janvier 2022, il n’empêche que le mal était déjà fait. L’attention régionale venait d’être recentrée sur la situation haïtienne, et, tout particulièrement, sur le Dr Ariel Henry, à la tête du pouvoir exécutif, sur qui s’amoncellent tant de soupçons et qui est vilipendé de plus en plus et de tous les côtés. Le Bureau du Protecteur du Citoyen s’ajoute à la liste des institutions nationales qui demandent des comptes au P. M. Le Président du Sénat, aussi. Plus récemment, le Bureau de Suivi de l’Accord de Montana (BSA) lui demande également de ne plus se dérober à la justice de son pays. Tout cela fait suite à la publication par CNN, d’un enregistrement audio dans lequel, un des magistrats en charge d’instruire le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse, le Juge Garry Orélien, est entendu susurrant des accusations graves quant à la complicité du neurochirurgien dans le blocage de l’enquête sur l’assassinat du Président. Allez savoir pourquoi! On s’en doute un peu. Le Juge dément l’authenticité de cet enregistrement mais des habitués auraient bel et bien reconnu sa voix. En outre, il est difficile de prendre à défaut la technologie de reconnaissance vocale…

Pour améliorer un peu son image publique, le Premier Ministre de facto a protesté, pour une énième fois, contre ce qu’il considère comme des calomnies proférées contre lui et se déclare innocent de toute complicité dans le meurtre de Jovenel Moïse ou d’obstruction à l’enquête en cours pour rendre justice au président défunt. Pour lui, tout cela relève d’une machination politique, d’un «buzz» pour tenter de l’évincer du pouvoir. Et il ne compte pas tomber dans ce piège. Pour cela, il est prêt à faire du lest. Beaucoup de lest même. Il s’est dit ouvert au dialogue et même à la négociation avec ses adversaires de l’Accord dit de Montana. Une première rencontre en ce sens s’est tenue la semaine dernière, et d’autres devraient suivre, dès cette semaine, pour en définir les contours précis. Dans une entrevue accordée à un journal étranger, la semaine dernière, le Premier Ministre de facto s’est dit prêt à collaborer avec les enquêteurs américains qui travaillent sur ce dossier et à leur remettre des inculpés haïtiano-américains, actuellement en détention au pays, pour les besoins de leur enquête et pour les suites en justice qui pourraient en découler. À cet effet, des enquêteurs américains auraient interrogé ces prisonniers et documenté leurs dossiers, au cours de la semaine écoulée. Le P. M. va jusqu’à envisager la participation de juges étrangers, préférablement issus de pays membres de la CARICOM, afin d’assurer une certaine garantie d’impartialité et d’indépendance des membres de la Cour qui seraient investis dans ce procès. Du jamais vu dans nos annales. Dans sa quête éperdue pour se maintenir au pouvoir, le Premier Ministre de facto, Ariel Henry, se dit conscient de la faiblesse de notre système judiciaire et, en conséquence, est prêt à le subordonner à une instance étrangère, de préférence caribéenne. Ceci consacrerait l’abdication finale des derniers vestiges d’un tant soit peu de souveraineté nationale qu’on nous reconnaissait encore. Il est vrai que l’actuel Garde des Sceaux, le Ministre Berto Dorcé, semble vouloir prendre ses distances, quant à cette éventuelle décision. S’il n’en tenait qu’à lui, les accusés, actuellement en détention au pays, seraient tous déférés devant nos tribunaux et jugés par des magistrats haïtiens. Mais, justement, pourra-t-il maintenir la ligne et imposer ce que lui dictent ses convictions en cette matière ? Ou bien, fera-t-il sien le verbiage officiel d’État et, tel un caméléon, se fondra-t-il dans la couleur politique ambiante pour une parcelle illusoire de pouvoir, quelques jours ou quelques mois de plus? Et, à quel prix?

La question qui se pose maintenant n’est plus: est-ce que le Premier Ministre Ariel Henry démissionnera mais, de préférence: quand sera-t-il forcé de le faire? Est-il coupable ou innocent des accusations portées contre lui? À toute fin politique, cela est devenu irrelevant. Il reviendra à la justice d’établir, hors de tout doute raisonnable, s’il y a un quelconque reproche à lui adresser, en la matière. En attendant, lorsqu’un citoyen de cette stature, est interpellé par la justice de son pays ou lorsqu’il y a des soupçons graves et assez plausibles qui pèsent sur sa personne, il est impératif qu’il comparaisse devant ses juges naturels et tire la chose au clair, rapidement, pour ne pas handicaper son action politique et limiter sa capacité d’être un acteur crédible, un interlocuteur digne d’être écouté par ses compatriotes, au niveau national et dans la diaspora, et respecté par ses pairs, au niveau international. Et, maintenant que le dommage est fait, la seule issue qui lui reste est de se retirer de son poste de commande, pour aller rétablir les faits, laver sa réputation de toute suspicion d’actes félons. D’ici là, la présomption d’innocence, dont bénéficie le commun des mortels, ne suffira pas pour lui permettre de jouir de toute l’autorité nécessaire pour mener à bien, les missions ambitieuses qu’il s’est données.

Tant que ces soupçons n’auront pas été écartés, hors de toute possible inculpation, le Dr Ariel Henry traînera derrière lui ces casseroles dont le tintamarre couvrira ses moindres actions, mêmes les plus louables. On doutera de tous ses faits et gestes. On scrutera à la loupe ses moindres déclarations, dans la crainte qu’il ne soit en train de faire assez de lest pour s’attirer les bonnes grâces de ses commanditaires étrangers ou pour bénéficier de la faveur de ses partenaires locaux. En nos pensées, en arrière-plan, subsistera toujours cette suspicion d’une volonté d’amender notre Constitution, dans l’unique but de faciliter le bradage en règle de nos ressources minières, si tant est qu’il y en ait, par des compagnies rapaces étrangères, comme le déclarait le Dr. Frantz Large dans une émission fort courue, récemment. L’ambiance qui règnera sur la scène politique ne sera alors pas propice à dégager cette autorité nécessaire pour asseoir ensemble les divers membres de la famille haïtienne, déchirée depuis des lunes par toutes les passions politiques exacerbées. La sérénité requise pour discuter, à tête reposée, des changements à apporter à notre Constitution, ne sera alors pas au rendez-vous. Loin de là.

Toutefois, cet ouragan politique qui nous menace, peut encore être atténué. Il n’en tient, à mon sens, qu’au Dr Ariel Henry, pour en diminuer les dégâts, en convenant à faire les concessions nécessaires pour parvenir à une vraie entente, un vrai Accord National, afin de remettre le pays en ordre et de l’orienter résolument vers des élections nationales crédibles, pour combler tous les postes laissés vacants tout au long du mandat de Jovenel Moïse. Ce président a failli à ses responsabilités de veiller à la bonne marche de nos institutions, notamment en tenant les élections régulièrement, afin d’assurer la relève politique à tous les niveaux. Et je ne mentionne pas, à dessein, ce que je considère comme une idée fixe, une lubie inopportune dans les circonstances, de vouloir à tout prix réécrire la Constitution, en dehors des règles prévues pour ce faire par la Loi-mère. En attendant, même les meringues tonitruantes de la période carnavalesque ne parviennent pas couvrir le bruit grossissant du «chalbari» qui se bat de plus en plus, après le Dr Ariel Henry. Avait-il vraiment besoin de cet épilogue à sa carrière professionnelle? D’aucuns se le demandent avec perplexité, sans trouver le fin mot de cette obstination aventureuse, voire suicidaire, politiquement…

Pierre-Michel Augustin

le 15 février 2022

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