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Tel un vulgaire amateur à l’œuvre…

Le proverbe dit: «qui trop embrasse, mal étreint». On prête ces paroles judicieuses à Jacques Pater. Dans le cas du titulaire actuel du Ministère de la Communication et de la Culture en Haïti, cela semble être plus qu’une évidence. Je n’ai jamais été partisan du cumul de postes dans aucune sphère administrative, particulièrement celles de grande importance et qui requièrent beaucoup d’attention aux menus détails, parce que de leur manipulation précise et experte découlent souvent les résultats recherchés. Et lorsqu’on tente de gérer plusieurs dossiers en même temps, qu’on est à la fois au four et au moulin, il n’est pas rare d’échapper quelques dossiers importants, faute d’y avoir apporté toute l’attention nécessaire. Cela semble être le cas du décret d’augmentation des prix du carburant, effectif depuis le vendredi 10 décembre 2021. En bref, il stipule ce qui suit.

  • * Le prix du gallon de gazoline est augmenté de 24,37%, il passera de 201 à 250 gde (+49 gde);
  • le prix du gallon de diesel est augmenté de 108,8%, il passera de 169 à 353 gde, (+184 gde);
  • Le prix du gallon de kérosène est augmenté de 115,9%, il passera de 163 à 352 gde (+189 gde).

La subvention est partiellement réduite sur la gazoline (essence) et est éliminée totalement sur le diesel et le kérosène*. (Source: Haïti-Libre, parution du 08/12/2021).

C’était écrit dans le ciel. Depuis déjà quelques années, on en discute. On a déjà bien établi le caractère transversal du prix des carburants dans tous les secteurs de la vie économique du pays. Dans nos chaumières, chacun s’est déjà fait une idée sur la nécessité de porter une attention spéciale à cet élément stratégique et est plus ou moins ouvert à discuter des arguments pour ou contre tel niveau de sa subvention. À tort ou à raison, on était rendu, à cette étape de la réflexion populaire, à la conviction que quelque chose devra changer, qu’il n’était plus possible de continuer à subventionner, indiscriminément, la consommation du pétrole, par les nantis comme par les plus vulnérables. Il fallait donc trancher. Il fallait surtout le faire avec tact, en expliquant pourquoi on le faisait ainsi, la logique qui supporte ces choix, les bénéfices qui s’y rattachent, à qui et à quoi ceux-ci serviront. C’est ici que devait intervenir le Ministère de la Communication, à la fois, en amont de cette décision, au moment de son application et, par la suite, au moment de l’utilisation des ressources ainsi épargnées, au bénéfice de celles et de ceux vers qui elles sont redirigées. Mais, au lieu de tout cela, on a eu droit à un silence radio, un black-out total de ce Ministère, laissant le champ libre aux intox de toute nature.

En effet, après avoir annoncé, dans les semaines précédentes, l’imminence de cette décision du gouvernement, par décret, il n’y a eu aucune mobilisation particulière du Ministère de la Communication sur ce dossier. On se serait attendu à un blitz important dans tous les médias écrits, parlés et audiovisuels par, à la fois: des agents de ce ministère, des alliés de ce gouvernement aussi bien que des acteurs économiques, pour préparer la population à cette éventualité et pour atténuer la grogne qu’elle ne manquera pas d’y susciter. On se serait attendu à un flot de déclarations de support de la part d’économistes éminents qui se sont déjà exprimés sur ce sujet, pour en supporter l’application, d’un point de vue strictement académique. On se serait attendu, de la part du Ministère des Affaires Sociales et du Travail, à la présentation d’un plan de mitigation des inconvénients graves que cela occasionnera aux plus vulnérables, tout particulièrement pendant la période des fêtes. Et, puisqu’on est en retard de plus de deux ans déjà, quant à l’ajustement obligatoire des salaires en raison de l’augmentation du coût de la vie et de l’inflation à plus de 10%, le gouvernement aurait pu en profiter pour faire coïncider la publication de ce rattrapage, même quand il ne serait que symbolique, avec cette mesure. Cela contribuerait à l’atténuation de la virulence des réactions contre cette décision impopulaire, en raison de sa nature et de ses impacts, et à soustraire des rangs des mécontents, une partie de cette population qui y verrait peut-être le bien-fondé des arguments avancés par le gouvernement. Mais non, il n’y a eu rien de tout cela.

C’est comme si les émeutes de juillet 2018 n’avaient rien appris à nos gouvernants. Il est vrai que c’est largement la même école politique qui se retrouve encore au pouvoir, avec une légère infusion de sang divers, pas tellement plus frais, d’ailleurs. C’est comme s’ils avaient un livre de procédure, une méthode de fonctionnement, la seule qui leur ait été apprise et à laquelle ils adhèrent tous, aveuglément. De sorte qu’invariablement, ils opèrent de la même façon, ignorant souverainement les risques d’accrochages pourtant évitables, juste avec un peu de communication et de sensibilité à l’égard de la population. Ce qui me sidère le plus, c’est de voir que l’ajout de quelques voix venues des rangs de groupes politiques, issues d’autres tendances dites progressistes, ne semble pas pondérer ni changer en rien, même pas un tant soit peu, les vieilles habitudes d’imposition verticale des décisions impopulaires. Même quand elles sont devenues nécessaires, tant la situation économique du pays se révèle de plus en plus précaire, cela ne justifie pas que le gouvernement ne prenne pas le temps d’effectuer cet exercice pédagogique, d’expliquer et de justifier, auprès de la population, l’impérieuse nécessité d’agir maintenant, les objectifs visés par ses décisions, d’autant qu’il n’y a plus d’autres paliers auxquels elle peut avoir recours pour exprimer ses griefs et demander des comptes.

Dans cette affaire, ce sera surtout cette frange de l’opposition, qui s’est ralliée au gouvernement dans cette alliance apparemment contre-nature, qui risque de payer le plus cher pour l’application de cette mesure impopulaire. D’un côté, le gouvernement lui demande de faire preuve de solidarité ministérielle et de convenir avec lui de la nécessité de prendre ces mesures difficiles, au nom d’une certaine régularisation de nos finances. De l’autre, ces porte-étendards dont certains avaient jadis réponse à tout et des solutions bon marché à tous nos maux, sont confrontés aujourd’hui à la dure réalité de gérer un pays en banqueroute et en proie au chaos et à l’insécurité, tout en respectant les beaux principes qu’ils ne cessaient de mettre de l’avant, parfois dans des postures de totale démagogie. On leur demande aujourd’hui de faire le grand écart, sans réchauffement. Gare alors aux traumatismes et aux chocs politiques que cela va certainement encourir. Il était facile de dénoncer ces démarches autoritaires et ces velléités autocratiques, ou même ces indécisions, ces hésitations à se colleter au péril immédiat de l’insécurité que des bandits imposent à des pans entiers de la capitale et du pays. C’est donc sans surprise si, aujourd’hui, on leur demande ce qu’il est advenu de cette volonté d’atténuer, sans retard, les souffrances de la population, de mettre une sourdine sinon d’éradiquer la violence des gangs. Je voudrais entendre ces voix discordantes au cabinet ministériel proposer d’autres avenues et négocier, à défaut d’imposer, leur point de vue sur l’un ou l’autre de ces dossiers prioritaires dont la résolution immédiate ou à brève échéance aura valu la peine d’amender les principes qu’elles affichaient à la boutonnière sur le macadam, de leur apporter aujourd’hui un bémol pour rester dans le ton, au nom de l’avènement d’un certain changement, d’un certain aller-mieux.

J’ai généralement tendance à laisser une chance au coureur, à lui accorder le crédit de vouloir bien faire, quitte à le voir musarder en chemin, en raison d’un certain apprentissage d’un exercice auquel il n’était pas encore tout à fait rompu. Je me dis alors, qu’importe un certain retard, pourvu, qu’au bout du compte, les résultats soient satisfaisants. Mais, de la manière qu’avancent les dossiers importants, voire prioritaires, je commence à perdre mes illusions, si tant est que j’en aie eu. Il appert de plus en plus que cette infusion de sang neuf, dans la haute hiérarchie politique du pays, ne suffira pas pour changer la donne mais que ces nouveaux venus pourraient ne servir plutôt que de faire-valoir qui seront jetés aux orties, une fois qu’ils ne pourront être d’aucune utilité pour la majorité PHTKiste qui constitue encore le gros de ce cabinet ministériel. À cet égard, on mène déjà une cabale tonitruante et sans ménagement contre le Secteur Démocratique et Populaire (SDP), ce fer de lance qui a pourtant tenu tête, aux plus durs moments de la contestation politique contre les gouvernements de Jovenel Moïse, avec celles et ceux qui sont encore de l’autre côté de la barricade. Il est assez remarquable que cette campagne virulente vienne principalement de ses anciens alliés d’hier et même de certains de ses supporteurs, désemparés par ce qu’ils considèrent comme une trahison et non pas une option différente vers l’atteinte des mêmes objectifs. Nous avons cette fâcheuse habitude de couper les ponts et de nous aliéner des alliés naturels, aussitôt qu’ils semblent moduler leurs points de vue, plus ou moins différemment. C’est une démarche quasi-religieuse. C’est: crois ou meurs. Et rien de mitoyen. Nous ne cherchons pas à savoir s’il s’agit là d’un changement stratégique fondamental ou d’une posture tactique conjoncturelle. L’univers semble devoir toujours être noir ou blanc. Et tant pis s’il est gris. Alors, on sort la torche et l’on brûle les ponts, radicalisant ainsi nos postures politiques, rendant irrémédiablement impossible l’addition de nos forces, plus avant, lors d’un assaut électoral décisif, comme ce le fut en 2015 et en 2016. Et l’on semble être bien parti pour une autre réédition du même scénario. Que voulez-vous, les changements de culture sont si difficiles à implanter et nos atavismes, tellement bien ancrés!

Mais je reviens à mon constat initial. Je suis déçu de cette erreur majeure de communication par omission, du Premier Ministre Ariel Henry qui cumule également le poste de Ministre de la Culture et de la Communication (MCC). Lors de son discours d’installation, le nouveau titulaire du MCC avait annoncé qu’il allait tout faire pour redynamiser les médias d’État et pour établir un rapprochement étroit entre le ministère dont il prenait charge, la presse et le secteur culturel. C’est peut-être le cas pour le secteur culturel. Néanmoins, en ce qui concerne le rapprochement avec la presse, il faudra repasser. Préoccupé par les dossiers hautement prioritaires comme: la coordination de l’ensemble du gouvernement, la liaison permanente avec le CORE Group et la conformité de ses décisions avec les desideratas de ce syndicat de représentants diplomatiques, il était inévitable qu’il accorde une moindre considération au dossier tout aussi important de la communication permanente avec la population et avec les secteurs vitaux de notre société. Pourtant, il était également impératif de gérer au mieux l’appréciation générale de la population par rapport aux actions prises par son gouvernement, à leurs objectifs et surtout de bien expliquer leur bien-fondé, particulièrement dans le cas de cette mesure qui est plus difficile à lui faire accepter et qui lui parait plutôt contre-intuitive.

Ce genre d’erreur, c’est ce qui arrive généralement aux touche-à-tout, aux hommes-orchestres. Et dire que je pensais que l’esprit cartésien était l’apanage obligatoire de ces intellectuels cérébraux, parmi lesquels d’aucuns rangent le Dr Ariel Henry ! À l’évidence, je devrai déchanter car, à eux aussi, il leur arrive de ne pas reconnaître leurs limites et de fauter, à l’occasion, comme nos pires amateurs. Ils improvisent parfois dans des dossiers qui ne relèvent pas de leur compétence, par pure infatuation sans doute, alors qu’il serait tellement plus sage de déléguer ce dossier à un expert dans le domaine et de se contenter de coordonner son travail et de monitorer les résultats qui, au demeurant, seuls comptent pour la population qui n’en peut plus de supporter les erreurs de toute sorte de ses gouvernants. La tentation, une fois de plus, leur sera grande de verser dans la facilité des réponses populistes que ne manquera pas de leur proposer la légion pléthorique de nos sauveurs instantanés.

Pierre-Michel Augustin

le 14 décembre 2021

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