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La charge, suivra-t-elle enfin le «twòkèt»?

La semaine dernière avait marqué une autre étape vers la consolidation de la mainmise du docteur
Ariel Henry sur les leviers du pouvoir en Haïti. Il était parvenu à faire, non pas un coup double,
mais un vrai triplet. D’abord, il a viré la moitié de son Conseil des Ministres, profitant de
l’occasion pour écarter le docteur Claude Joseph qui sévissait à la Chancellerie et profitait de son
poste pour causer un maximum de dommages et de difficultés à l’interne, tout en attirant les
projecteurs sur sa personne, drapée dans une posture ultra-nationaliste, à la fois de mauvais aloi et
inopportune. Ce balayage partiel a permis au Dr Henry d’introduire un semblant de
gouvernement qu’il pouvait revendiquer d’être issu d’un consensus dérivant de ce fameux
Accord dit du 11 septembre.
La semaine dernière vit également l’éjection laborieuse, mais sans heurt public, du
Secrétaire Général de la Présidence qui gardait jalousement le Palais National ou ce qu’il en reste
encore, comme un cerbère intraitable qui en interdisait l’entrée au Premier Ministre de facto. En
fait, le nommé Lyonel Valbrun est, paraît-il, passé à deux cheveux d’une arrestation musclée, peu
s’en serait fallu. Le lapsus du Ministre de la Justice, à cet égard, était assez révélateur quant à ses
intentions, lors de son discours de circonstance au Palais National, à l’occasion de l’installation
du nouveau Secrétaire Général de la Présidence et du Conseil des Ministres, M. Josué Pierre-
Louis. Et puis, vint le tour de la libération longtemps attendue et réclamée par l’opposition, d’une
brochette emblématique de prisonniers politiques, en l’occurrence, l’ex-député Arnel Bélizaire et
ses cinq compagnons d’infortune dont le nommé Pierre Killick. Toutefois, la boucle est loin
d’être bouclée et beaucoup d’urgences attendent le Premier Ministre Ariel Henry et son
gouvernement replâtré, sans compter que beaucoup d’autres prisonniers politiques, au moins une
cinquantaine, tardent encore à obtenir leur libération, à défaut de justice.
Comme on peut le voir, la roue tourne, lentement, mais elle tourne, inexorablement. La
donne politique change, à petites touches. Le tableau prend forme peu à peu, mais personne ne
sait encore à quoi il ressemblera, au final. Il y a encore trop d’ombre dans cette grisaille pour
entrevoir un lever de soleil sur notre pays exsangue et mal en point. Une chose est sûre,
cependant, ce gouvernement de recomposition n’en est encore qu’au stade de l’épure. D’autres
moutures seront probablement appelées à naître pour accoucher de ce gouvernement de transition
attendu et réclamé par maintenant un peu tout le monde, y compris une aile des anciens
détenteurs du pouvoir PHTK, section jovenéliste. Et à chaque tour de roue, quelques membres de
la cohorte des jovenélistes sont éjectés impitoyablement du carrosse bringuebalant et vont grossir
le rang des pisse-vinaigres. De ce nombre, un nouveau venu ne donne pas sa place. Il s’agit du Dr
Claude Joseph qui surfe allègrement sur les réseaux sociaux. Guichard Doré, un des anciens
conseillers politiques du président assassiné, a également refait surface et a eu son tour de piste
sur les réseaux, histoire de ne pas se faire oublier ou d’être totalement éclipsé par le nouvel
expulsé de la famille.
Néanmoins, la palme, pour la semaine écoulée, devrait revenir à M. Lyonel Valbrun dont
l’obstination à vouloir interdire l’accès au Palais National aux nouvelles autorités du pays, a bien
failli tourner à une autre scène de tragi-comédie. Pendant deux heures d’horloge, environ, une
longue ligne de véhicules conduisant les officiels au Palis National a été stoppée par un barrage
constitué de blocs de séparateurs de béton, surveillés par des policiers en nage, dans la chaleur de
cet après-midi automnal. À un moment donné, un juge de paix fut appelé sur les lieux pour
dresser un procès-verbal, afin de constater le refus d’obtempérer des policiers de l’USPGN à un
ordre émanant d’une autorité hiérarchique, et pour donner suite aux recours possibles contre
toutes celles et tous ceux qui commettent cet acte d’insubordination caractérisée. En effet, il y

avait sur place, à la fois, le Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique ainsi que le Directeur
général a. i. de la PNH, tous les deux réputés supérieurs civil et policier du commandant de ce
corps spécial, dédié à la sécurité du Palais National, aujourd’hui vidé de son principal occupant
dont il n’a pas pu protéger la vie. Sous les yeux goguenards de quelques rares passants, les
caméras de quelques journalistes nous permettaient de croquer en direct, sur Machann Zen Haïti,
l’état dans lequel fonctionnent nos institutions: l’absence totale d’un quelconque protocole ou
d’un sens minimal de décorum.
Mais toutes ces mises en scène ne sont encore que des préalables, des mises en bouche. Se
twòkèt la, chay la dèyè, ne dit-on pas en créole. Du moins, il faut l’espérer car l’expectative ne
pourra pas durer éternellement. Tant d’autres dossiers attendent les nouveaux et les anciens
ministres qui forment ce nouveau cabinet. Pour un, le Ministre de la Justice a déjà au moins trois
épineux dossiers à résoudre d’ici à Noël:

  • libérer des prisonniers politiques: ils seraient environ cinquante encore dans nos
    geôles;
  • renouveler le mandat de 70% de la magistrature, comme le réclame, l’Association
    Nationale des Magistrats Haïtiens (ANAMAH), faute de quoi, la menace d’une paralysie du
    système judiciaire risque fort de se matérialiser;
  • régulariser et faire avancer des dossiers judiciaires en cours, comme ceux du
    séquestre des biens de membres du Conseil d’Administration de compagnies privées, en litige
    avec l’État.
    Le Ministre des Affaires Sociales et du Travail voit déjà affluer des revendications
    légitimes des syndicats ouvriers, réclamant à bon droit un ajustement salarial dont leurs membres
    ont été privés depuis 2019, en dépit d’une inflation galopante, excédant largement la limite de 10
    % fixée par la loi en vigueur, pour déclencher une augmentation obligatoire et systématique.
    Le nouveau Ministre des Affaires Étrangères devra, entre autres, s’appliquer à éteindre les
    braises semées dans les relations avec la Dominicanie, dont il a hérité de son prédécesseur. Il
    devra aussi gérer le dossier des déportations intempestives et systématiques de nos compatriotes,
    en provenance de plusieurs pays environnants.
    Le Ministre de la Sécurité Publique devra trouver justement les moyens d’assurer la
    sécurité publique dans plusieurs secteurs de la capitale, notamment à Martissant, à Cité-Soleil et à
    Croix-des-Bouquets car, sans la paix sociale et la sécurité publique, sans ces clés de voûte, tout
    l’édifice de stabilité politique et de relance des activités économiques, que l’on tente à grand
    peine à rafistoler, s’écroulera comme un château de cartes. C’est donc toute une commande que
    ce ministre a reçu comme feuille de route, d’autant plus qu’il l’avoue lui-même ne pas savoir ce
    que sont devenues ni à quelle institution sont allées des armes et des munitions commandées pour
    équiper les FADH et qui seraient rentrées au pays, néanmoins.
    Tout ces mouvements de personnel politique et de positionnement des acteurs de la
    société civile se réalisent sur une trame de fond encore très sombre. La situation économique du
    pays est très précaire, après plusieurs années de décroissance. Aussi, juste mettre de l’ordre dans
    le fonctionnement des institutions ne suffira pas à la corriger, de façon significative. Il y a des
    défis structurels auxquels il faudra un jour se colleter. L’augmentation du prix des carburants en
    est un qui traîne depuis plusieurs années et que la plupart des économistes identifie comme une
    veine ouverte à laquelle il est devenu urgent d’appliquer un garrot. Il n’y a pas meilleur
    intervenant pour ce faire, qu’un gouvernement de transition. Il n’a pas été élu par personne. Il est
    juste là, le temps nécessaire pour corriger certaines lacunes, pour remettre un peu d’ordre dans la
    maison, avant de passer le maillet à des élus qui, eux, auront le choix de continuer dans la
    nouvelle voie tracée, d’en explorer une autre ou de revenir au statu quo ante qui nous a conduits

dans la situation qui nous accable aujourd’hui. Lorsque le Président Jocelerme Privert avait
évoqué la régularisation des prix du carburant, pour les aligner sur les fluctuations du marché
international, quitte à octroyer des subventions ciblées à des secteurs identifiés de l’économie,
tous les acteurs politiques, mêmes ceux qui l’appuyaient, s’y étaient opposés. Le candidat Jovenel
Moïse s’y était également opposé avec virulence, seulement pour se rendre compte, un an plus
tard, qu’il aurait mieux valu pour lui de laisser le gouvernement provisoire faire la sale besogne à
sa place et de ne récolter que les fruits de cette décision douloureuse mais combien courageuse.
Et, lorsqu’il a voulu s’y attaquer à son tour, maladroitement, grand mal lui en a pris. L’on se
souvient des émeutes du 6 et 7 juillet 2018. Depuis lors, la situation continue de pourrir. Rien que
pour l’année 2021, c’est un déficit de 30 milliards de gourdes environ qu’elle aurait occasionné.
Je souhaite donc beaucoup de courage et de lucidité au Ministre de l’Économie et des Finances
qui aura à décréter cette augmentation et aux autres ministres qui auront à créer des mesures
compensatoires pour en atténuer l’impact sur les secteurs névralgiques et sur les plus vulnérables
de notre société.
Il y a également un autre élément du discours de ce gouvernement qui me préoccupe
énormément. Le Premier Ministre de facto parlait encore récemment de la mise sur pied d’une
«constituante» pour la rédaction d’une nouvelle Constitution. Quant à moi, ce qui fut une hérésie
sous la houlette de Jovenel Moïse le demeure tout autant sous la férule du Dr Ariel Henry. Trente-
quatre ans après la promulgation de la Constitution en vigueur, les gouvernements qui se sont
succédé, l’ont systématiquement bafouée et boycottée, de sorte qu’elle ne fut jamais mise
pleinement en vigueur. Des pans entiers de notre charte fondamentale n’ont jamais été mis en
opération, délibérément, dans l’espoir de démontrer ainsi son inapplicabilité et de revenir à des
pratiques qui ont pourtant bien démontré qu’elles ne servaient pas à l’émancipation de la
population ni au développement économique et politique du pays. Quant à moi, les détracteurs de
la Constitution de 1987 sont de mauvaise foi, pour la plupart, et aveugles, pour le reste. C’est
comme si l’on exigeait d’un cheval de partir au galop, tout en lui attachant ensemble les deux
pattes en arrière. Et, devant son incapacité de réaliser cette performance, l’on déclarerait qu’il
faut changer de monture. Certes, cette constitution mériterait une révision pour en corriger
quelques lacunes dûment constatées. Encore faudrait-il le faire dans les normes et les formes
prévues à cet effet, dans la Loi-Mère elle-même. Autrement, rien ne pourra garantir la survie de
la nouvelle Constitution dont accouchera une quelconque Assemblée Constituante qui se sera
placée en dehors des règles prescrites pour un tel changement, donc en toute illégalité et en toute
inconstitutionnalité.
Peut-être que le Premier Ministre Ariel Henry s’en est rendu déjà bien compte mais qu’il
doit utiliser encore ce leurre pour appâter quelques gros joueurs et les amadouer assez longtemps
pour les neutraliser, eux aussi: donc, une opération pour noyer le poisson. Je considère cela
comme un jeu très dangereux. Celles et ceux qui s’attendent à obtenir, par disposition
constitutionnelle, libre accès aux richesses que recèlerait le sous-sol du pays et sur lesquels ils
leur tardent de faire main basse, sans un partage équitable avec notre population et avec les
institutions du pays, ne se laisseront pas duper aussi facilement que ce gouvernement pourrait le
penser. Ceux qui, avant lui, avaient tenté cette approche, ont dû le payer durement, dans leur
chair, au prix de leur liberté, au prix de leur exil, par leur silence imposé et parfois même, de leur
vie. Le temps du marronnage d’État est bel et bien révolu. Il faut espérer que l’on ne se rende pas
à ces extrémités et qu’on jouera franc jeu, en établissant clairement et ouvertement les limites des
prérogatives de ce gouvernement intérimaire, sans créer des attentes qui ne pourront pas être
satisfaites, sans faire violence sur la population.

Jusqu’à maintenant, nous en sommes encore aux passes d’armes avancées, à une mise en
place prudente, trop prudente même. Toutefois, progressivement, le paysage politique change, au
fur et à mesure qu’on avance dans le débroussaillage. Plusieurs ténors, qui se pensaient
incontournables, sont aujourd’hui hors-jeu, à vociférer leurs frustrations, sans plus. Et pendant
qu’ils cuvent leurs démises et ruminent quelques coups foireux pour tenter de faire dérailler la
machine qui les a proprement dessouchés, il ne faudrait pas baisser la garde non plus, de mon
point de vue, et laisser le Dr Ariel Henry et son gouvernement verser dans des excès
constitutionnels que nous peinerons ensuite, pendant longtemps, pour corriger les dégâts qu’ils
nous occasionneront. Pour le moment, en ce qui me concerne, ce n’est encore que le twòkèt.
Toute la charge suivra, inévitablement. Et elle est d’importance. Pour le reste, une fois les règles
du jeu démocratique bien établies, ce ne sera alors plus qu’un travail d’équilibre et une question
de rapport de force. On y revient toujours.

Pierre-Michel Augustin
le 7 décembre 2021

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