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Les sanglots d’impuissance du Major Eddy Marcellin…

Jadis, l’anniversaire de la geste du 18 novembre 1803, cette date à laquelle notre «Armée de va-nu-pieds» s’était couverte de gloire à Vertières, était une occasion de se remémorer et de célébrer le courage, l’opiniâtreté et la détermination de nos fiers (es) ancêtres, qui ont culminé en la défaite cinglante, infligée aux troupes françaises, alors sous le commandement du Général Jean-Baptiste Donatien Rochambeau qui avait pris la relève du Général Charles Victoire Emmanuel Leclerc. Celui-ci décédait opportunément, en 1802, à l’Île de la Tortue, d’une maladie tropicale. Mais tout cela, c’était hier, c’était il y a si longtemps, ces hauts faits d’armes. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous nos ponts. Des rivières de larmes ont été versées par celles et ceux qui ont succédé à nos héroïnes et à nos héros d’autrefois, et cela, bien avec raison.

Le dernier anniversaire de cette date glorieuse, la semaine dernière, s’il en était encore besoin, fit grand étalage de l’abîme dans lequel ce pays a sombré. J’ai regardé alors, avec tristesse, cette parade qui se voulait militaire, au cours de laquelle quelques individus en uniforme, certains mal assortis, se prêtaient maladroitement à quelques exercices préliminaires d’alignement de peloton, sous les ordres d’un commandant vieillissant qui aurait bien mérité de prendre ses aises sur une chaise berçante, à l’ombre d’un manguier, plutôt que de se prêter à ce simulacre de marche martiale. J’ai vu aussi le Général Jodel Lessage, Commandant en Chef des Forces Armées d’Haïti, livrer sa harangue de circonstance et aussi le discours émouvant du maître de cérémonie, le Major Eddy Marcellin, submergé par les émotions et la honte qu’il ressentait et qu’il partagerait, dit-on, avec l’ensemble de ses sœurs et frères d’armes d’aujourd’hui.

Toutes les autorités constituées du pays, qui se sont prononcées en la circonstance, ont décrit un constat d’échec lamentable. Pour commencer, à tout seigneur, tout honneur: le Premier Ministre de facto, Ariel Henry, le faisait en ces termes. «Le destin fait que nous sommes à la fois les témoins de l’effondrement de nos institutions et artisans de leur reconstruction. Puissions-nous, à l’instar de nos ancêtres, répondre à ce pressant appel, à ce nouveau rendez-vous avec l’Histoire.» Le Ministre de la Défense, M. Enold Joseph, lui, s’en remettait tout simplement à la générosité proverbiale de la diaspora haïtienne pour combler les besoins en armes et en équipements divers des Forces Armées d’Haïti, afin de pouvoir accompagner la PNH dans sa lutte pour rétablir la sécurité publique, en éradiquant les gangs criminels qui contrôlent de larges pans du territoire national, notamment à la capitale. «Mwen pa kwè nou ka kite peyi nou an rive nan eta li ye a, pou bandi ap kòmande peyi a,» déclarait, dubitatif, le Responsable en Chef de la Défense Nationale. Je ne sais pas s’il faisait ainsi un appel officieux à un redoublement de la contrebande d’armes et de munitions observée ces derniers temps dans nos ports et nos aéroports, en provenance de certains de nos concitoyennes et concitoyens en diaspora qui semblent plutôt désireux de renforcer l’armement des bandits. Le Général Lessage, pour sa part, promettait solennellement ce qui suit. «Ce jeudi 18 novembre 2021, nous prenons l’engagement de toujours rester près de vous, avec vous et pour vous, peuple haïtien». Entre le dire et le faire, la réalité a creusé un fossé difficile à combler à coup de serment, mon Général. Et, pour ce que nous savons de l’histoire des relations entre les FAd’H et la population, je me demande encore si cette déclaration ne recèlerait pas une menace à peine voilée. Tout le monde sait bien qui pâtit généralement de la proximité des dents avec la langue. Ce sont rarement les dents qui en sont à plaindre dans ce voisinage obligé. Pour terminer avec ce florilège de déclarations circonstanciées, je vous propose cet extrait de l’allocution du Major Eddy Marcellin, maître de cérémonie, en cette occasion. «Nous sommes entourés de groupes armés et nous sommes tous prisonniers. Monsieur le Premier ministre, tout le monde souffre. Si les groupes armés n’ont pas encore exécuté un génocide, c’est parce qu’ils sont encore des humains. La menace plane sur nous tous et nous devons nous mettre ensemble pour rayer ces maux». Le Major Marcellin aura sans doute oublié les nombreux massacres dûment documentés et répertoriés, ces dernières années, perpétrés dans plusieurs endroits au pays et qui sont au passif de ces gangs armés. Il est vrai que notre Armée n’y avait pas alors fait grand cas, comme si cela ne comptait pas.

Après ces constats d’un échec total, unanimement reconnu, l’on s’attendrait, de la part de nos autorités constituées, à l’annonce d’un plan pour corriger la situation et des moyens alloués pour doter nos forces de défense civiles et militaires, afin qu’elles puissent mener à bien cette mission de sauvegarde de la nation. D’un plan quelconque, il n’y a même pas eu l’ombre. Sans doute que c’est un secret d’État bien gardé, afin d’en assurer un certain effet de surprise. Ne dit-on pas qu’un ennemi surpris est à moitié vaincu ? C’est une prémisse que j’ai déjà entendue mais dont la conclusion ne se vérifie pas toujours, selon des experts en l’art de la guerre. Néanmoins, à entendre le Major Marcellin dresser la liste des besoins en armement et équipements requis pour gagner la lutte contre les bandits, il est permis de douter un peu de son jugement en la matière. À ses dires, il suffirait de doter les Forces Armées d’Haïti reconstituées: d’un avion, de deux hélicoptères de combat et de deux blindés, et la situation serait réglée en deux semaines, presto. Et, à voix haute, il se demande combien ces équipements pourraient coûter à l’État haïtien. En clair, il n’en a pas la moindre idée. De même, il ne doit pas être bien au fait, non plus, du niveau d’entraînement de ces troupes, formées à la va-vite à la base militaire de Léogâne, juste en quelques semaines, rapporte-t-on.

À cette étape, je pense qu’il conviendrait de faire un état des lieux de ces Forces Armées reconstituées, avec fanfare et trompette, le 17 novembre 2017, par le défunt président Jovenel Moïse. Une première cohorte de militaires, dont certains sont formés dans des académies militaires étrangères, en Amérique Latine, constituerait le noyau des troupes. Et c’est ainsi, que: sans redéfinition de mandat ni planification avancée quant à ses besoins en infrastructures logistiques, en armement et en personnel requis pour atteindre les objectifs de sa mission, surtout sans définition ni évaluation des moyens financiers requis et disponibles dans la conjoncture d’alors, nous nous sommes embarqués dans ce nouveau rodéo. À cette date, peu d’informations sont précisées pour ces Forces Armées. On sait qu’elles disposent actuellement de trois (3) bases: l’une à Léogâne: la base Anacaona, une autre à Carrefour: à Lamentin, et l’autre dans l’Artibonite: la base de Péligre, à Petite-Rivière. L’on sait aussi qu’au 14 avril 2019, avec l’arrivée des militaires formés au Mexique (55), à l’École des Sergents, les FAd’H compteraient 400 membres dont les 250 soldats déjà formés à la base militaire Anacaona, à Léogâne, en quelques mois, voire quelques semaines. Bref, en tout et pour tout, malgré la cascade d’appels à recrutement et des annonces diverses quant au nombre de recrues retenues, 2 ans plus tard, l’effectif de nos Forces Armées reconstituées ne semble pas avoir augmenté d’un iota: faute de budget, faute surtout d’objectifs précis, de détermination des autorités du pays et d’une certaine hiérarchisation de leurs priorités. Pourtant, le Commandant Général en Chef, l’an dernier, à pareille date avait visé un effectif de 3 500 militaires, pour la fin de 2021. «Pise gaye pa kimen»: voilà un autre de nos dictons qui semble se vérifier, en la circonstance. Une armée sans budget, sans armes, sans équipements et sans infrastructures d’appui, ne sert à strictement rien, et même peut être une source de souci pour l’État, quant à sa capacité de nuisance, en cas d’une perte de contrôle de ses éléments. Elle n’arrive même pas à mener à terme le recrutement de son personnel.

En outre, il s’avèrerait que les équipements que réclame le Major Eddy Marcellin pour résoudre le problème de sécurité publique que posent les gangs criminels, l’Armée d’Haïti semble les avoir déjà eues à sa disposition, par le passé. Des avions, des hélicoptères, des tanks, tout l’armement requis aujourd’hui, Haïti s’en serait départie, au cours des années. Par exemple, une partie de son armement qui lui avait été donné par les États-Unis aurait été rapatriée par ce pays, dans le cadre de l’opération Uphold Democracy dans les années 1990. Une liste de ces armes et équipements militaires ainsi emportés est retracée sur Wikipédia: 

Véhicule blindé léger Cadillac-Gage V-100
Canon tracté M1916 de 75 mm
Obusiers tractés M101 de 105 mm                 
Fusil de combat Heckler & Koch G3
Fusil d’assaut M16
Pistolet Beretta M 1951
Mitraillette Uzi

(https://fr.wikipedia.org/wiki/Forces_arm%C3%A9es_d%27Ha%C3%AFti)

Il en est de même pour les équipements de support aérien, réclamés par le Major. Haïti disposait de plusieurs de ces équipements dont elle s’est débarrassée. Entre autres, ceux ci-contre:

SIAI Marchetti S.211, appareil d’entraînement au jet. Retiré du service et mis en vente le 23 avril 1990; 2 unités ont été vendues à des sociétés privées américaines et 2 à l’armée de l’air de la République de Singapour;
Cessna O-2A Skymaster – 8 avions d’observation livrés en 1975 et vendus à la République Dominicaine pour des pièces;
North American F-51D Mustang, chasseurs 6 livrés en 1950 et le dernier retiré en 1973/74, vendus à la République Dominicaine pour des pièces;
Hughes 269C hélicoptère utilitaire / d’entraînement – Nombre : 3
Hughes 369C, hélicoptère utilitaire / d’entraînement – Nombre : 2
Sikorsky S-58T (CH-34 Choctaw C)Nombre indéterminé.Sikorsky S-58.

Que sont devenus ces autres équipements restants ? Où est passé l’argent de leur disposition ? Qui les a vendus, à qui et pour quelles raisons ? Ce sont autant de questions qui restent en suspens et que l’on devrait creuser avec attention pour aller au fond des choses et éviter que les mêmes circonstances ne se répètent, à Dieu ne plaise, à l’avenir. D’ailleurs, c’est peut-être déjà le cas. Tout récemment encore, l’actuel ministre de la Défense, M. Enold Joseph, confiait que des équipements commandés par le Gouvernement et qui auraient été livrés au pays, ne se seraient tout bonnement pas rendus aux Forces Armées, leurs destinataires officiels, sans aucune autre explication. Un autre mystère à éclaircir, sans doute !

Les sanglots du Major Eddy Marcellin, le sentiment de honte et d’impuissance qui l’accable aujourd’hui ainsi que ses consœurs et confrères des nouvelles Forces Armées reconstituées, devant nos malheurs, vient fort probablement d’un sursaut d’indignation qui m’amène à ne pas désespérer de leur utilité éventuelle pour le pays. Mais je m’en tiendrai là, pour le moment. Je serais encore plus enclin à lui faire confiance et à accorder, à ses pleurs, un gage d’authenticité ingénue, s’il les suivait d’une demande formelle de reddition de comptes aux membres encore vivants de l’ancien Haut État-Major de ces Forces Armées qui se sont tellement avilies qu’on a dû mettre un terme à leurs frasques. Le Major Eddy Marcellin gagnerait mon appui et surtout mon respect, s’il prenait sur lui de réclamer des comptes aux officiers supérieurs et commandants en chef des FAd’H suivants, encore vivants.

  • Lieutenant Général Jean-Baptiste Hilaire, Commandant en Chef des FAd’H, du 11 août 1973 au 6 septembre 1978;
  • Lieutenant Général Roger St-Albin, Commandant en Chef des FAd’H, du 7 septembre 1978 au 23 mars 1984;
  • Major Général Carl-Michel Nicolas, Commandant en Chef des FAd’H, du 19 juin 1988 au 17 septembre 1988;
  • Lieutenant Général Prosper Avril, Commandant en Chef des FAd’H, du 17 septembre 1988 au 10 mars 1990;
  • Lieutenant Général Hérard Abraham, Commandant en Chef des FAd’H, du 10 mars 1990 au 2 juillet 1991;
  • Lieutenant Général Raoul Cédras, Commandant en Chef des FAd’H, du 2 juillet 1991 au 10 octobre 1994;
  • Major Général Jean-Claude Duperval, Commandant en Chef des FAd’H, du 10 octobre 1994 au 17 novembre 1994;
  • Brigadier Général Bernardin Poisson, Commandant en Chef des FAd’H, du 17 novembre 1994 au 20 février 1995;
  • Lieutenant Général Jodel Lessage, Commandant en Chef des FAd’H, du 17 novembre 2017 et encore en poste.

Aux dernières nouvelles, tous ces officiers supérieurs sont encore vivants et, à défaut d’obtenir la restitution des archives militaires emportées par le commandement des forces étrangères, engagées dans le cadre de l’Opération Uphold Democracy, lors de leur retrait en 1995, ils demeurent la mémoire vivante et probablement encore vivide de cette institution, et donc, en mesure d’établir la vérité sur ce qui est advenu de ces équipements, ceux qui ont été vendus, par qui et à qui sont allés les revenus de leur vente. Ce sera alors un début de rédemption pour ces nouvelles FAd’H. Ce n’est qu’ainsi qu’elles pourront rebâtir des liens de confiance entre la population et ces nouvelles forces qui viennent de lui renouveler un serment qu’elles ont longtemps et si souvent bafoué, par le passé. Les sanglots du Major Eddy Marcellin, pour émouvants qu’ils puissent être, ne sauraient, à eux seuls, nous servir de gage d’une sincérité agissante. Les anglophones n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils disent sentencieusement: Fool me once: shame on you ! But fool me twice: shame on me! Se tromper une fois, personne n’en est exempt. Mais persister dans l’erreur relève de la pure bêtise, n’est-ce pas?

Pierre-Michel Augustin

le 30 novembre 2021

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