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Lugubre et lancinante expectative…

Un pays qui se meurt à petit feu, pendant que s’égrènent des jours glauques de misère, un pays dont la vie est bloquée, cette fois par des bandits qui rançonnent la population et qui tuent n’importe qui, sans état d’âme, sans arrière-pensée, sans une hésitation, ce n’est pas tout-à-fait comme une femme dans les transes d’une délivrance, d’un accouchement difficile et dont le labeur s’allonge au fil des heures. Dans ce dernier cas, elle sait que bientôt un petit être va naître et elle l’attend de tous ses vœux pour l’entourer d’amour, d’une affection qu’elle espère réciproque, même si elle sait bien que la sienne ne sera jamais aussi inconditionnelle que celle qu’elle lui vouera toujours, envers et contre tout. Un pays qui trépasse, comme une gestante qui accouche, vit une période d’expectative, une attente interminable et souffrante mais vers des lendemains très différents. Plus souvent qu’autrement, la mortalité infantile en atteste, au bout de son labeur, au terme de sa souffrance, fleurit, sur le visage de la mère, un sourire de satisfaction, une auréole de bonheur, même si celui-ci doit être ponctué par le contraste des pleurs du poupon qui ne reconnaît pas son nouvel univers. Elle sait, aussi sûrement que la valse des saisons continuera sa sarabande, aussi sûrement que le printemps succédera à l’hiver, que bientôt un enfant grandira dans sa maison et l’égayera de ses rires sonores, de ses joies d’enfant qui meubleront sa mémoire et combleront sa vie. Mais un pays qui se meurt, ce n’est pas la même chose, ce n’est pas la même expectative, ce ne sont pas les mêmes souffrances ni surtout pas les mêmes issues…

J’ai l’habitude, dans mes proses, dans mes réflexions sous toutes leurs formes, de me projeter dans un avenir plus ou moins réaliste, comme me le reproche souvent ma censeure intime. «Tu es un doux rêveur à qui il faudrait prescrire une dose forte de pragmatisme», me tance-t-elle invariablement, avec un certain regard qui ne me trompe pas, malgré la pellicule d’aménité dont elle prend la peine de l’envelopper, comme avec une espèce de ouate pour me protéger des aspérités de son jugement très cérébral et dosé. J’ai rêvé, pendant longtemps, pendant toute ma vie consciente, de l’avènement de ce pays à une vie normale, tout simplement normale. Par normal, j’entends un pays qui fonctionne, des rues propres parce que nettoyées régulièrement par un personnel d’entretien, payé pour ce faire. Par normal, j’entends des écoles qui fonctionnent régulièrement, avec des écolières et des écoliers, des élèves, des étudiantes et des étudiants, avec un corps professoral qualifié et compétent qui instille et dissémine une solide éducation et une bonne formation à cette relève montante qui nous remplacera et qui pourra faire mieux, demain. Par normal, j’entends tout bonnement un pays dont les fonctionnaires s’acquittent honorablement et raisonnablement de leurs tâches, où les juges délivrent une justice équitable et respectueuse des lois en vigueur, aux justiciables qui se courberont devant leurs décisions, où les policiers appliquent la loi et arrêtent celles et ceux qui les enfreignent, sans égard à leur rang dans la société. Par normal, j’entends tout simplement un pays dont la population peut manger à sa faim, peut accéder à des soins hospitaliers pour la guérir des maladies et la protéger de la morbidité.

Pour accéder à cette normalité, je le sais, je l’ai toujours su, qu’il y avait un prix à payer, des coûts à assumer, des efforts à accepter et un travail à faire, régulièrement, avec assiduité, et une discipline à respecter par toutes et tous, des règles à suivre, indiscriminément. Et c’est là que réside notre faiblesse chronique en tant que société, la tare qui nous afflige et qui nous condamne inexorablement à la médiocrité et, éventuellement, à une déchéance prévisible qui s’annonce presqu’irréversible. Jusqu’à présent, en 217 ans d’indépendance, nous avons résolument refusé de nous astreindre à cette discipline cohésive, à cette assiduité pugnace, à cette détermination sans faille dans la recherche d’une amélioration progressive et soutenue de notre société. Nos villes, toutes nos villes d’une certaine importance, sont devenues des labyrinthes, un enchevêtrement de bidonvilles insalubres, des viviers propices à l’incubation, à l’éclosion et à la prolifération de gangs criminels. Nos institutions, laminées par la corruption de l’intérieur, entretenue par nos gouvernants, ont toutes failli à leurs obligations. Toutes, sans exception, ont démérité de la confiance de la population: les Forces Armées d’Haïti (FAD’H) d’autrefois, devenues une machine à opérer des coups d’État contre l’ordre politique, à maintes reprises; la Police Nationale d’Haïti (PNH), émasculée par des directives gouvernementales et infiltrée de bandits de toute sorte; la Santé Publique, incapable d’assurer le fonctionnement, voire de terminer la construction d’établissements de santé, en chantier depuis plus d’une décennie; l’Éducation et la Formation professionnelle incapable d’honorer les rémunérations déjà dérisoires de son personnel enseignant; et la litanie de nos incapacités et de nos faiblesses pourrait se prolonger indéfiniment. Les causes principales de toutes ces faillites de l’État haïtien résident largement dans ce refus obstiné d’une discipline nationale, du refus d’accepter le prix à payer, les coûts à assumer et le travail à faire avec assiduité, par nous toutes et nous tous. À preuve, notre diaspora, qui ne peut se payer le luxe de cette indiscipline en terre étrangère, brille de tous ses talents que nous essayons de récupérer par la bande, par procuration. Nos filles et nos fils à l’étranger deviennent des femmes et des hommes d’État, des professionnels de haut calibre, recherchés par des chasseurs de têtes, respectés pour leurs valeurs, pour leur compétence et pour leur intégrité dans les domaines de leurs expertises, aux États-Unis, au Canada, en Amérique Latine et ailleurs dans le monde. Ils se sont tout simplement intégrés à des systèmes qui ne sont pas toujours sans reproches ou sans failles mais qui ont le mérite d’être observés, respectés et appliqués, en règle générale, par la très grande majorité. Et cela donne des résultats.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des réalités si graves, à une déstructuration si sévère, que le traitement, auquel nous devrons consentir pour renverser la tendance et nous diriger vers un redressement de la situation, sera certainement très radical. Je ne vois pas comment on pourra demander à des bandits qui gagnent aisément une vie de pacha, en extorquant la population et en détruisant le pays, de déposer les armes et de devenir de bons citoyens, respectueux de la Loi et de l’ordre. Ils ne le feront que sous la contrainte et le pays ne semble pas disposer aujourd’hui de la force publique, susceptible de le faire avec succès et à faibles coûts sociaux et financiers. De plus en plus, les évidences sont à l’effet qu’on avait longtemps sous-estimé la menace de la constitution, du fonctionnement et de la sophistication des gangs armés dans le pays. De sorte qu’ils sont aujourd’hui une menace qu’on aura de la difficulté à résoudre par nos propres moyens. Et si l’on devait se résigner à l’entreprendre nous-mêmes avec les moyens dont nous disposons, cela nous coûtera beaucoup de dommages collatéraux dans nos infrastructures diverses et dans la population, en général.

Malgré ce péril imminent, je suis encore éberlué de constater la persistance dans l’émiettement de nos forces politiques qui se subdivisent en des chapelles qui ont souvent tout en commun, sauf, peut-être, la dénomination et le chef du parti. Je ne comprends pas encore la différence qui existerait entre le parti que dirige le Colonel Rébu (le GREH) et celui que préside Youri Latortue (AAA ), lui aussi un ex-officier de la défunte FAD’H. Il en est de même pour le KID d’Evans Paul, la Fusion d’Edmonde Supplice Beauzile, le RDNP aujourd’hui d’Éric Jean-Baptiste, ou de la kyrielle de groupuscules d’ascendance lavalassienne. On dirait que l’imminence même du péril incite au foisonnement de ces groupuscules. Il en naît un quasiment chaque mois, sinon chaque semaine. Et je ne parle pas de la subdivision de la nouvelle chapelle Tèt Kale qui se décline en Martelliste, Jovenéliste, Martiniste, Bouclier et autres. Ils ne voient pas la menace, l’épée de Damoclès qui leur pend au nez et s’imaginent tous que les thuriféraires à leur solde, pour ceux qui en ont, les sauveront, chacun séparément, du naufrage collectif qui nous engloutira tous. Cela fait autant de Robinson Crusoé qui espèrent, chacun dans son coin, tirer, à son compte, des marrons du feu qui le débarrassera du reste des empêcheurs de piller en rond ou de gouverner sans partage, pour l’éternité. Ils sont incapables de mettre leurs forces en commun pour conjurer le sort qui nous accable tous. Je les entends plastronner dans toutes les stations de radio dyòl alèlè qui devisent à bâtons rompus sur notre situation, à longueur de semaine, alors qu’ils devraient, toutes et tous, consacrer leurs énergies et leurs lumières, pour celles et ceux qui en ont encore un peu, à trouver des moyens efficaces pour nous sortir de ce mauvais pas et repartir vers de meilleurs horizons. Ce sont des docteurs en fadaises, des maîtres Olibrius qui ont toujours le dernier mot, la recette toute faite mais qui n’aboutit jamais, sinon qu’à d’autres déconvenues.

Après le massacre de Rwanda, de terrible mémoire, au printemps 1994, un vieil ami avec qui j’ai l’habitude de discuter sur la politique en général, m’avait demandé mon avis sur lequel, d’Haïti, alors en plein coup d’État, sous la férule du Général Cédras et consorts, ou du Rwanda, en sortira en premier et en mieux de leur fâcheuse situation respective. J’ai souvenir de lui avoir confié que je pensais alors que le Rwanda était promis à une récupération plus imminente. Il n’en revenait pas. Pour lui, après ce génocide, cette hécatombe qui vit périr plus de 800 000 ressortissants Tutsi aux mains de leurs compatriotes Hutu, ce pays était voué à une descente aux enfers et à un cercle vicieux de massacres et de revanches sanglantes, à répétition. Les deux principaux arguments qui militaient alors en faveur de ma thèse étaient: la position géographique du Rwanda (pays éloigné, à la fois de Paris et de Washington) et l’émergence d’un leader fort, Paul Kagamé, capable de canaliser toutes les synergies vers une sortie de crise. Malheureusement, j’ai gagné mon pari. Aujourd’hui, le Rwanda est un exemple de développement en Afrique de l’Est ainsi d’ailleurs que l’Éthiopie. Quant à nous, en Haïti, on se cherche encore dans les dédales de l’Histoire, on tourne en rond et on se fourvoie de plus en plus.

Combien de temps nous faudra-t-il encore pour trouver ce ou cette leader qui saura faire la différence? Combien de souffrances devrons-nous encore endurer avant que ne surgisse de nos rangs cette personne, cette équipe qui saura canaliser tous nos efforts vers le même objectif de sauvetage national et faire taire les dissidences inopportunes et égoïstes qui sabordent régulièrement chacun des moments de bascule qui nous permettrait d’espérer voir l’autre bout du tunnel ? Je n’en sais rien. Ma boule de cristal est trop embuée, sans doute, pour me permettre d’entrevoir les réponses à ces questionnements. Je laisse ce domaine aux marchands de rêves, aux colporteurs de prophéties et autres experts de l’art divinatoire qui courent les rues, de nos jours. Pour ma part, je pense que cela prendra plus que la mythique lampe de Diogène, pour que, tout comme Archimède, nous nous mettions à courir tout nus en criant: Eurêka! En tout cas, ce ne sera pas pour bientôt. Malheureusement, la route devant nous reste longue et ardue. Et l’issue demeure encore plus qu’incertaine, voire risquée…

Pierre-Michel Augustin

le 9 novembre 2021

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