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Avec ou sans Jovenel, les objectifs restent les mêmes, l’impasse politique aussi

Jovenel Moïse est mort. Il a été assassiné chez lui, le 7 juillet dernier. Ses «Funérailles Nationales», dit-on, ont été chantées le vendredi 23 juillet, au Cap-Haïtien. Son épouse, Martine Moïse et ses enfants ont, fort heureusement et «miraculeusement», survécu à ce drame. Sa femme, surtout, a été un témoin oculaire de cet assassinat, et la Nation attend encore qu’elle lui livre les détails de cette horrible expérience, vécue sur les lieux même de sa résidence.

Pour commencer, je signale que les guillemets qui encadrent les funérailles dites nationales auxquelles l’ex-Président Jovenel Moïse a eu droit, ne sont pas une coquetterie. Tous les experts en matière de Protocole qui est assigné chez nous, à cette cérémonie, et tous les observateurs avertis sont d’avis que ces funérailles ne revêtaient en rien la solennité et le caractère officiel qui devraient être d’usage. Et pour cause, aucun officiel de haut rang, du rang du défunt chef d’État, ne s’est donné la peine d’y assister, pas même ses amis de la Communauté internationale, pas même son voisin, le président dominicain, pas même un chef d’État membre de la CARICOM dont il a exercé récemment la présidence tournante. Pire encore, les ex-présidents d’Haïti, bon nombre d’entre eux, ses alliés politiques, je veux parler des ex-présidents: Boniface Alexandre qu’il a nommé président du Comité Consultatif Indépendant pour la rédaction d’une nouvelle constitution, Prosper Avril, Michel Joseph Martelly, son parrain politique, tous brillaient par leur absence à la cathédrale Notre-Dame du Cap-Haïtien. Seules certaines personnalités de second ou de troisième rang, comme quelques ambassadeurs ou des représentants locaux de pays étrangers ou des institutions internationales, se sont données la peine de faire le déplacement pour respecter un certain niveau de protocole. D’ailleurs, plusieurs d’entre elles n’ont pas traîné longtemps dans le décor. Conspuées, invectivées et menacées, plusieurs ont abandonné les cérémonies et ont vidé les lieux sous haute protection. Alors, pour ce qui a trait à la dignité et aux caractères solennels et protocolaires des Funérailles Nationales à offrir, lors des obsèques d’un chef d’État assassiné, on devra repasser. Nous avons semblé oublier nos marques et le savoir-faire que nous avions déjà démontrés, lors des Funérailles Nationales offertes, entre autres, aux ex-présidents Dumarsais Estimé et François Duvalier. Au diable, le décorum et le Protocole ! Place à l’amateurisme bon marché, un trait dominant de tout ce qui nous concerne, par les temps qui courent!

Les points d’orgue de cette cérémonie ont été, toutefois, les discours à retenir de l’ex-Première Dame et d’un des fils du défunt, en guise sans doute d’une oraison funèbre, déclamée à deux voix. D’abord, il est assez notable et déplacé qu’elle ne soit pas faite par une autorité publique, en la circonstance, ou par une personnalité politique d’importance. Tenez par exemple, son «parrain politique», celui qui lui a mis le pied à l’étrier pour l’introduire et le propulser sur la scène politique, son mentor politique par excellence, l’ex-président Michel Martelly, il aurait été tout désigné, en la circonstance. À défaut, peut-être que l’ex-président de la Chambre des Députés, d’ailleurs un de ses partisans politiques à tout crin, M. Gary Bodeau, aurait pu être réquisitionné pour ce devoir, dicté par le Protocole. Mais non, eux aussi se sont bien abstenus, paraît-il, de se porter volontaires à cette noble tâche de rendre un dernier hommage à leur porte-étendard politique. De sorte que sa femme et son fils ont dû s’en acquitter, et cela nous a permis de sonder un peu leur âme.

Quand on se donne la peine d’analyser les propos de Mme Moïse, on peut y déceler certaines révélations qui ne nous sont pas dévoilées de façon explicites mais qui ont dû faire l’objet de débriefings, lors des rencontres qu’elle a dû certainement avoir avec des instances policières nationales et étrangères. Mme Moïse, en plus de louanger les qualités extraordinaires de «son président», de feu son mari, ce qui est absolument normal et prévisible, a aussi qualifié et dépeint les circonstances de la mort tragique de l’ex-président. Elle parle de son mari, parti «mutilé» et «désarticulé», «abandonné et trahi». Ce sont de termes qui sonnent très fort et qui sont très indicatifs, venant de la bouche d’un témoin oculaire de ce tragique évènement. Mutilé ? On ne mutile pas une cible politique, vouée à une exécution expéditive. Désarticulé ? On ne désarticule pas quelqu’un que l’on ne connaît pas et qui n’est qu’une cible à abattre et dont la mort ne touche pas directement son ou ses exécuteurs. Le mercenaire n’a pas un état d’âme particulier à l’égard de sa victime. Pour un sicaire, un meurtre: l’on dit que c’est juste un autre boulot pour lequel il reçoit un salaire et une gratification supplémentaire, pour risques encourus. Point barre. Et si Jovenel a été trahi, comme nous le dit si bien l’ex-Première Dame, il ne peut l’avoir été que par les siens, par celles et ceux envers qui il avait un devoir de loyauté à respecter et dont il se serait acquitté, mais pas assez aux yeux de celles et de ceux à qui il le devait, d’où cet acharnement sur sa personne, d’où cette «mutilation», cette «désarticulation» dont elle parle éloquemment, pour en avoir été témoin. Une punition ultime et, un message percutant de sauvagerie pour instiller la peur dans les cœurs et dans l’imaginaire de celles et de ceux qui pourraient être tentés de s’écarter de la voie qui leur est toute tracée. La signature de cette exécution dit haut et fort: «voilà ce qui arrivera à celles et à ceux qui auront l’audace de se dresser devant nos sombres desseins. Et nul ne pourra se mettre à l’abri de nos sbires. Personne n’est inatteignable». Et notre témoin oculaire par excellence, en l’occurrence, Mme Moïse, a survécu parce qu’elle devra passer le message aux survivants, aux autres, parce qu’on s’est sans doute assuré de son silence et de sa soumission. Après tout: «bèt ak ke pa janbe dife», pa vre? Tout le monde en conviendra. Personne ne lui en voudra d’une discrétion publique, garante de la sauvegarde de celles et de ceux qui lui sont chers. Surtout qu’en Haïti, la protection des témoins et leur relocalisation dans un lieu inconnu au pays et dans un anonymat acceptable, n’est absolument pas une disposition envisageable. Alors la seule issue facile, c’est la collaboration avec les forces qui opèrent en sous mains mais qui frappent au grand jour, de façon aussi spectaculaire. Seule demeure donc la fuite en avant, comme alternative à d’autres destins aussi tragiques qu’inéluctables, à l’évidence, si jamais l’on s’avisait d’identifier publiquement et sans détour, celles et ceux qui en sont les vrais commanditaires, les donneurs d’ordres.

Néanmoins, celles et ceux, qui voudront lire entre les lignes et décoder les messages implicites que nous livrent les mots dits avec une certaine candeur qui échappe au contrôle de l’émotion, comprendront que le foisonnement des indices épars qui se pratique couramment sur ce dossier, n’est qu’une autre stratégie pour confondre les novices et construire dans leur imaginaire, l’Histoire que l’on voudrait bien réécrire. À cet égard, si Hitler avait gagné la Deuxième Guerre Mondiale, il ne faudrait pas se surprendre qu’il nous eût été décrit aujourd’hui comme un grand bienfaiteur de l’Humanité. Les 6 millions de Juifs qui périrent dans la Shoah nous auraient été présentés non pas comme des martyrs d’un abominable génocide, mais comme des dommages collatéraux, le prix à payer pour l’érection de ce Nouvel Ordre mondial à célébrer. C’est ce qu’on essaie de faire aujourd’hui à notre échelle, après cet assassinat politique. Jovenel Moïse, pour certains, après sa mort, est soudain devenu un Héros, un Immortel, un preux chevalier qui défendait la veuve, l’orphelin, le petit peuple contre la voracité de ces «Oligarques», ces ogres qui seraient devenus ses pires ennemis contre lesquels il avait porté l’estocade mais devant lesquels il avait fini par succomber, en raison de leur traîtrise et de leur roublardise.

Pourtant, rien n’est moins vrai. Dans la réalité politique et dans la vraie vie, Jovenel Moïse a été le poulain obéissant et le protégé de ces mêmes «Oligarques» (du moins, d’une majorité d’entre eux) que l’on dépeint aujourd’hui comme ses adversaires de toujours. Ce sont pourtant eux qui avaient financé sa campagne politique pendant près de 18 mois, de 2015 à 2017. Ce sont eux, entre autres, qui ont rempli des conteneurs de produits divers, à distribuer dans la Grand’Anse et dans le Grand Sud en général, au nom du candidat du PHTK en campagne électorale, alors un presque parfait inconnu à qui on avait fabriqué une image surfaite de grand producteur de bananes devant l’Éternel, assez pour qu’il soit affublé du sobriquet de: «Nèg Bannann lan», après le passage dévastateur de l’Ouragan Mathew. Ce n’était là qu’un investissement comme un autre et dont ces «Oligarques», comme il aimait bien les appeler, s’attendaient à récolter des dividendes sonnants et trébuchants, comme c’est le cas pour n’importe quel investissement en affaires. Et pour cette frange de «l’Oligarchie» qui n’avait pas supporté sa candidature, Ô anathème ! Ô hérésie suprême! elle fut vouée aux tourments de la Géhenne, à l’éradication absolue et impitoyable, aux «tapes sou do men» et même à certains «accidents». On a fait le constat de tant de ces évènements, souvent annoncés bien longtemps à l’avance, par le Président lui-même, qu’aujourd’hui, on ne se donne plus le mal d’essayer de cacher leur provenance. On le faisait au grand jour, à la brume tombante aussi, comme ce fut le cas du Bâtonnier Monferrier Dorval, d’Antoinette Duclair et de tant d’autres encore. Et c’est ce président qu’on nous présente aujourd’hui comme un Preux Chevalier, sans peur et sans reproche, victime expiatoire de son Évangile émancipateur et de sa Croisade progressiste pour la défense des droits de nos cohortes d’opprimés. Il aurait défendu, paraît-il, du bec et des ongles, «ti rès la pou pèp la», ce qui aurait scellé son destin cruel et hâter son départ tragique, vers le pays sans chapeau. On nous en dira tant…

Jovenel Moïse est bien mort et enterré. D’autres se chargeront de poursuivre son héritage et de veiller à la sauvegarde de ce système oligarchique qu’il prétendait combattre. Ils sont déjà à pied d’œuvre. Parlez-en à Claude Joseph qui s’était vu déjà Président Intérimaire. Ils seraient légion à se disputer le fauteuil et à surenchérir pour une onction de la Communauté Internationale. Si l’on en croit son épouse qui nous le dit implicitement: «Il a été trahi, il a été abandonné, il a été mutilé, il a été désarticulé». Et cela ne peut être fait que parce celles et ceux en qui il avait pleine confiance et qui avaient fini par nourrir contre lui une haine sourde, en raison, sans doute de graves désaccords survenus entre eux. Cela inclut un cercle de personnalités bien connues pour être ses proches, ses conseillers politiques, son cercle politique, ses parrains politiques et financiers avec qui il avait parfois des désaccords stratégiques sur l’à-propos de certaines de ses décisions. Mais la survie miraculeuse des témoins oculaires devrait toujours éveiller une suspicion de principe. Collusion? Complicité après les faits? Ou erreur majeure de la part d’assassins chevronnés, pourtant rompus aux arcanes du métier et sachant bien le péril qu’il y a à laisser des traces, des indices et surtout des témoins pour relater tous leurs forfaits? Je vous le donne en mille et je vous laisse à vos propres conclusions, à vos supputations qui seront, somme toute, aussi valables que les miennes, étant donné le bilan échevelé des informations factuelles, sur ce sujet.

En attendant, même si la disparition soudaine de Jovenel Moïse est venue bouleverser la donne politique, les «gardiens du système en place» tentent encore de forcer le jeu et d’imposer le plan politique dont il n’était que le porteur conjoncturel, un simple portefaix, une autre pièce interchangeable dans la machinerie politique qui vise à laminer toute velléité de demande de reddition de comptes sur les forfaits et les pillages organisés aux dépens des intérêts de la population. Toutes les dispositions concourent encore et tendent vers ce même objectif, avec au sans Jovenel Moïse. Et dire qu’«Après-Dieu» se pensait, indispensable, incontournable, pour la suite des choses, une arête de poisson, bien fichée en travers du destin du pays? Ce n’était rien que vanité de sa part. La vie continue, avec ou sans lui. Et le système tient encore la route, malgré son départ inopiné. Encore pour combien de temps? Seul l’avenir nous le dira.

Pierre-Michel Augustin

le 27 juillet 2021

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