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Une «Philadelphia» utopique ou une dangereuse folie, entre Haïti et la Dominicanie

Je suis très conscient que, puisque le peuple haïtien et le peuple dominicain cohabitent la même île, le mieux serait qu’ils s’entendent pour se partager les ressources, surtout lorsque celles-ci chevauchent les deux territoires. Nombreux sont celles et ceux qui, des deux côtés de la frontière, prenant leur rêve d’amitié fraternelle et de concorde entre nos peuples, veulent, à tout prix, concrétiser cette mythique «Philadelphia». Néanmoins, entre ce qui serait l’idéal et la réalité, il faut souvent composer avec des faits historiques, des circonstances particulières qui les éloignent ou les opposent, à un point tel, que ces deux concepts deviennent presque parfaitement inconciliables.

La question de la captation de l’eau de la Rivière Massacre pour irriguer 3 000 hectares de terres cultivables dans la Plaine de Maribarou, en bordure de la frontière dans le Nord-Est, pour la plupart d’entre nous, paraît assez banale et ne devrait pas, dans les conditions normales, susciter beaucoup d’intérêt. Néanmoins, elle semble être sur le point de déboucher sur un «casus belli» aux conséquences nettement disproportionnées, par rapport aux enjeux réels et au bien-fondé relatif des positions respectives des deux pays.

Construction canal

En fait, de quoi est-il question dans ce dossier? Les faits sont les suivants. La Rivière Massacre prend sa source en République Dominicaine, dans la Cordillère Centrale, au Pic de Gallo, et suit le tracé septentrional de la frontière entre Haïti et la République dominicaine, au niveau du département du Nord-Est. Après avoir serpenté à l’intérieur des terres haïtiennes, elle retourne ensuite en territoire dominicain pour se jeter dans la mer des Caraïbes, à l’ouest de la ville dominicaine de Pepillo Salcedo. Durant son passage sur son versant haïtien, la Rivière Massacre s’enrichit des eaux de la Rivière de Capotille, de la Rivière Gens-de-Nantes et de la Rivière Lamatry, avant de retraverser la frontière vers la Dominicanie. La Rivière Massacre fait donc un aller-retour entre la République Dominicaine et Haïti. En amont, dans le pays voisin, ses eaux sont déjà captées, paraît-il, pour l’irrigation des terres avant de rentrer en Haïti. Elles le sont également en aval, après sa retraversée de la frontière, vers la Dominicanie. Haïti vient seulement de se réveiller à cet égard et tente d’arroser 3 000 hectares de terre arable dans la Plaine du Maribarou, zone fertile, s’il en est, mais sujette à une sécheresse périodique et aux aléas d’une pluviométrie souvent capricieuse. Le projet de captation des eaux de la Rivière Massacre en Haïti viserait à utiliser 1,5 mètre cube par seconde de son débit, pour arroser la plaine, par gravitation. Selon Osiris de Léon, un géologue dominicain, le débit de la Rivière Massacre variant de 2 à 4 m3 par seconde, le captage en Haïti d’environ 1,5m3 par seconde ferait courir le risque d’un tarissement de ce cours d’eau. Pourtant, à la fois des techniciens haïtiens et leurs homologues dominicains conviendraient que tel ne serait pas le cas. Au maximum de ses possibilités, selon ces techniciens, le projet capterait 43% du débit de cette rivière, avant que ses eaux ne retournent en République Dominicaine, pour une dernière utilisation aux mêmes fins d’irrigation, et de finir son parcours dans la mer des Caraïbes. Ce sont des informations publiques sur ce dossier, tel que rapportées dans des articles publiés par Le Nouvelliste, en avril dernier. Cependant, ce dossier est devenu un enjeu politique, paraît-il, car le chef de l’opposition dominicaine, l’ex-président, Leonel Fernandez, en a fait son cheval de bataille. Il n’en fallait pas plus pour que l’actuel président dominicain, Luis Abinader, fasse une surenchère pour éviter de se faire doubler sur sa droite, dans l’échiquier politique dominicain. Et tout cela se complote sur le dos et aux dépens d’Haïti.

Le 29 avril dernier, lors d’une des dernières rencontres entre les représentants des deux pays sur ce dossier, les délégations en présence étaient constituées, pour la partie haïtienne:

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  • de Smith Augustin, Ambassadeur d’Haïti accrédité auprès de la République dominicaine, de François Guerrier, Consul à Dajabòn, de Harold Joseph, Vice-Maire de Ouanaminthe, d’Ernest Lavaux, Vice-Consul, de Nes My Marieflue, des organismes de droits de l’homme et de plusieurs officiers de police;
  • Et pour la partie dominicaine: du Gouverneur Rosalba Peña (qui présidait la réunion), du Consul dominicain à Ouanaminthe, José Valenzuela, du Général Miguel Ángel Burgos, du Commandant de la quatrième brigade, des colonels Desiderio Duran, Commandant du 10e bataillon et Juan Adames, du CESFRONT, de Santiago Riverón, Maire de Dajabón et de Eduardo Pérez, Directeur provincial de l’Environnement.

À la demande du Gouverneur, Rosalba Peña, qui dirigeait la réunion, celle-ci fut reportée, afin d’inclure les représentants de toutes les parties concernées, notamment, le ministre des Affaires Étrangères et le commandant en chef de l’Armée dominicaine, pour trancher le litige. Mais quel litige, me diriez-vous? Après tout, il ne s’agit que d’une simple affaire locale de partage de l’eau d’une rivière dont le lit traverse une petite partie des deux pays. Mieux encore, les techniciens haïtiens et dominicains étaient déjà arrivés à la conclusion que la ponction à prélever par la partie haïtienne ne contrevient nullement aux règles d’étiage, acceptées par des conventions internationales. Mais alors, où se trouve donc le litige soudainement évoqué? En effet, selon un rapport de l’Institut National (dominicain) des Ressources Hydriques, cité par le quotidien Listin Diario, le 28 mai 2021, le projet haïtien sur la Rivière Massacre ne causera pas de dommages au système agricole dans la zone de Dajabòn, étant donné que le débit utilisé sera en dessous du total de liquide dévié vers la République Dominicaine, dans le même cours d’eau. Le même rapport de cet Institut précise, qu’en se référant au Traité de 1929 entre les deux pays, les travaux en cours sur la Rivière Massacre s’apparentent à une captation et non à une déviation de la rivière, conformément audit Traité et aux normes du Droit international en cette matière.

Néanmoins, malgré ces déclarations favorables à la réalisation de ce projet, du côté dominicain, des voix politiques, et non des moindres, se sont récemment élevées contre l’achèvement des travaux en cours en Haïti, et exigent leur cessation immédiate. Leonel Fernandez, ex-président de la République Dominicaine et aujourd’hui chef de file de l’opposition politique, est monté aux barricades. À son avis, il faudrait arrêter, illico, les travaux de ce chantier qui mettrait en péril les systèmes d’irrigation déjà bien installés en République Dominicaine. Et quant à lui, il faudrait soumettre ce dossier à l’OEA et à l’ONU. Il y irait de la sauvegarde des intérêts supérieurs de son pays, du respect du Traité de 1929 et des Conventions internationales en la matière. Il n’en fallait pas plus pour déstabiliser son compatriote, le président Luis Abinader, qui vient lui aussi de décider de se joindre à la meute et d’aboyer avec les loups. En effet, dans ses récentes prises de position sur le sujet, tel que publiées dans El Caribe, le 14 juin dernier, le président dominicain déclarait lui aussi, que les travaux doivent être arrêtés. C’est pratiquement un ultimatum lancé par le président dominicain aux autorités haïtiennes. D’ailleurs, Manny Solano, un des porte-parole des agriculteurs dominicains de la région et qui appréhendent de graves préjudices pour leurs activités, en raison de la diminution éventuelle du flux du cours d’eau pour arroser leurs champs, s’exprimait en ces termes: “Si ustedes siguen con la idea de desviar el río Ma­sacre, obviamente nosotros como pueblo dominicano lo vamos a ver como una declaración de guerra” (traduction libre: Si vous persistez avec l’idée de dévier la Rivière Massacre, évidemment, nous autres, comme peuple dominicain, nous allons voir cela comme une déclaration de guerre.) Ça y est. Le mot est lâché!

Comme on peut le voir, sous une mince et fragile pellicule d’amitié fraternelle entre ces deux peuples voisins, couvent encore des torrents de lave d’une haine viscérale qu’un rien peut mettre à jour et entraîner un déversement de sa furie sur celui que l’autre juge plus faible. Pour notre malheur, nous le sommes effectivement et nous le devenons chaque jour de plus en plus, depuis les jours infâmes du massacre du 2 ou 4 octobre 1937, commandé et réalisé dans cette même zone par le dictateur dominicain, Rafael Léonidas Trujillo Molina. En République Dominicaine, à nouveau, déjà on sonne le tocsin. D’aucuns se préparent à rééditer la curée de 1937. On érige un mur sur la frontière pour se prémunir contre nous. On rappelle, avec force menaces, que cette rivière prend sa source en République Dominicaine et que, s’il le faut, on peut en détourner le cours par la force, et nous priver du peu qu’on daigne nous laisser encore, sans doute par amitié fraternelle.

Et pendant tout ce raffut, ces bruits de bottes et le cliquetis des machettes qu’on affûte outre-frontière, chez nous, on s’entre-tue, au cœur même de la capitale. On semble se dire que rien de tout cela ne saurait survenir de la part de nos voisins dominicains, assurés que nous sommes, d’être protégés par des chartes internationales, par des conventions régionales, par des traités bilatéraux et, mieux encore, de leur éternelle amitié fraternelle. On feint d’ignorer que nous l’étions aussi en 1937 mais que cela ne nous a pas épargnés du massacre. Rares sont ceux qui cultivent une mémoire historique, du côté de nos pouvoirs publics, pour se souvenir des circonstances qui ont précédé et qui ont suivi le massacre de plus de 30 000 Haïtiennes et Haïtiens, tout spécialement dans cette partie de notre frontière. Le principal motif de ce carnage, tout compte fait, n’était-ce pas l’installation de nos «Canuqueros», le long de cette frontière et dont la prospérité, par leur labeur dans leur champ, était perçue comme une menace, un péril imminent pour les latifundia dominicains dans la région frontalière de Monte Cristi, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Les autres motifs: n’étaient-ce pas cette culture de haine raciale, cette exploitation sans vergogne des bas instincts d’une majorité de péquenots tropicaux, à peine lettrés, par des leaders populistes, pour opportunément parvenir ou se maintenir au pouvoir ? Et à vaincre sans péril, peu importe s’ils triomphent sans gloire. Pourvu que leurs forfaits demeurent impunis, les assassins seront toujours tentés de récidiver dans leurs crimes abominables. Après les faits odieux, sous l’arbitrage des Américains qui sont aussi des grands propriétaires ou investisseurs dans les industries et dans les bateys dominicains, Haïti avait reçu, rapporte-t-on, à titre de dédommagement, la bagatelle de 750 000 dollars dont seulement 525 000 dollars ont finalement été versés, soit environ 30 dollars par tête d’Haïtiennes et d’Haïtiens assassinés par les Dominicains. Et cela avait suffi pour faire taire nos pouvoirs et pour cultiver un silence coupable, pour imposer un éteignoir de mémoire, pour occulter ces faits historiques abominables auxquels nous pourrions, encore une autre fois, être exposés, faute de nous en être prémunis.

Pour répondre à ce flot de menaces et de diatribes mensongères, le gouvernement haïtien semble faire le gros dos et laisse passer l’orage. Après tout, ce n’est pas avec ses 500 vaillants soldats, sous-officiers et officiers supérieurs de nos nouvelles FAd’H, version 2.0, que l’on risque de tenir tête à la fronde dominicaine, voire la mater. Cela, nos pouvoirs publics et AprèDye lui-même s’en sont bien rendus compte. Aussi, ce dernier s’était-il contenté, le 3 juin dernier, «de rappeler son ambassadeur pour consultation», pour un bref instant, pour marquer le coup, sans plus.

Les relations entre la République Dominicaine et Haïti sont un dossier névralgique, surtout pour notre pays. Nous n’avons rien appris des leçons de nos relations orageuses, passées, avec ce pays que d’aucuns prétendent encore être notre frère, comme le furent, jadis, Caïn et Abel. Si, pour le partage des eaux d’une rivière, somme toute mineure et au débit assez insignifiant, ils sont déjà prêts à en découdre avec nous, à évoquer la menace d’une guerre, qu’en adviendrait-il, s’il était question d’exploiter des mines aurifères dont les veines chevauchent la frontière ou d’un gisement de pétrole dans le bassin limitrophe du Lac Azuei ? J’imagine la suite et je ne peux m’empêcher d’être dubitatif et suspicieux, chaque fois que j’entends des adjectifs ronflants qui sonnent tellement faux dans les bouches de ces prétendus apôtres de l’Amour Fraternel entre les peuples. Entre nos deux peuples, «Philadelphia» est un mythe, une folle utopie. J’en veux pour preuves les relations pseudo-fraternelles entre Haïti et la République Dominicaine. Le Massacre de «Perejil» est là pour en attester, n’en déplaise à nos naïfs incorrigibles, engoncés dans une vertueuse mais combien dangereuse crédulité.

Pierre-Michel Augustin

le 21 juin 2021

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