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Les menaces se précisent, à l’approche de la date fatidique du 27 juin, pour la tenue du référendum

Dans mon coin de pays, à Jacmel, autrefois, lorsque les conditions d’un malade empiraient, au point où il ne pouvait plus se rendre au cabinet du médecin ou encore à l’hôpital St-Michel, on appelait alors le bon docteur Abel. Il arrivait avec sa petite trousse noire et son stéthoscope, au chevet du patient. En partant, à sa mine sombre, les voisins se faisaient alors une idée de l’état de la situation. C’est que le malade n’est pas gaillard du tout. Des fois, arrivait, par la suite, le père Martin, pour l’onction de l’Huile Sainte, l’Extrême Onction, le Dernier Sacrement. Alors là, il n’y avait plus grand espoir. Rares sont celles et ceux qui en revenaient. Plus souvent qu’autrement, ils passaient l’arme à gauche et s’en allaient, à leur corps défendant, au pays sans chapeau, à plus ou moins brève échéance. Les funérailles se faisaient vite car la morgue de l’hôpital n’avait pas une grande capacité. Alors, «vle pa vle, antèman an pou landemen a 4 trè». Ainsi passaient nos malades, de vie à trépas et jusqu’au cimetière. Tels étaient le rythme et l’ordonnancement des derniers jours de nos êtres chers.

J’ai l’impression de vivre ce même scénario, appliqué à la vie nationale. Le monde entier, aujourd’hui, se rend bien compte que notre pays vacille et se porte au plus mal. Il a vécu crises après crises et en a survécu à bien d’autres avant. Les coups d’État à répétition, les crises en cascade, Haïti en a vu et en a bavé un bon coup. Mais elle a survécu aux jacqueries, aux révolutions et aux catastrophes qui l’ont affligée jusqu’ici, parce qu’elle avait encore du ressort, des ressources en réserve, pour rebondir et se refaire un semblant de santé sociale, économique et politique. Mais cette fois-ci, je suis dubitatif, quant à l’issue de nos déboires actuels, tant ce pays est devenu malingre et exsangue. Seule ma foi en ce peuple me tient encore compagnie pour combattre la désespérance en son destin qui paraît si fragile, par les temps qui courent.

Les signes sont de plus en plus alarmants. Les «bons docteurs politiques» internationaux font la navette depuis déjà quelque temps. D’abord, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) est venue en mission d’évaluation de la situation et d’accompagnement des parties prenantes de la crise. Ensuite, l’Union Européenne a fait son petit tour et a soumis ses recommandations. Les Nations-Unies ne sont pas en reste non plus. Finalement, une délégation de l’OEA arrive en mission la semaine prochaine. Cela sent l’Extrême Onction, le Dernier Sacrement, pour l’un ou pour l’autre des parties en conflit, pour le pays en général, car il ne s’agit plus de litige à arbitrer mais de conflit de plus en plus ouvert et armé, entre deux camps bien définis.

Les signes sont clairs et percutants. Dans le Nord, le leader du Parti Pitit Dessalines annonce la couleur: Il ne faudra pas brûler les édifices, dont certains sont des écoles, utilisés pour ce référendum de Jovenel Moïse mais, quant aux bannières et à tous les documents afférents à cet exercice, il faut les brûler. Et il faudra réserver un traitement spécial, tant à Jovenel qu’à ses partisans. À Jacmel, le Sénateur Joseph Lambert n’y va pas par quatre chemins, non plus. Il n’y aura pas de référendum dans le Sud-Est et il voue à la destruction, purement et simplement, tout bureau ou siège visant à la tenue de cet exercice dans son département. Dans l’Ouest, si le Sénateur Antonio Chèramy ne verse pas dans la surenchère, son appel n’en est pas moins clair. Il faut faire barrage à la tenue de cette activité inconstitutionnelle, par tous les moyens légaux à notre disposition. À Léogâne et à Petit-Goâve, le Secteur Démocratique et Populaire, en tournée de sensibilisation, n’en démord pas. Il faut barrer la route à Jovenel et à son référendum.

De l’autre côté, le ministre Gonzague Day rêve à la résurrection de Fort-Dimanche et au massacre des opposants, «ces forts en thème, s’il écoutait sa rage» et sa colère. Pour l’ex-président provisoire, Alexandre Boniface, recyclé aujourd’hui en président du Comité Consultatif Indépendant, ce groupe d’individus, mis sur pied par le Président Moïse, pour lui bachoter une Constitution expresse, il faudrait penser à réimposer la peine de mort. Mais il n’a pas dit pour quel crime, dans quelle circonstance particulière, par quel tribunal elle sera décidée, ni qui l’appliquerait. Il ne semble pas avoir pensé que sa médecine pourrait éventuellement lui être administrée, pour complicité au crime de haute trahison, par exemple, et par un tribunal populaire, de surcroît. Le chef de gang, le dénommé «Barbecue», aujourd’hui confié aux bons soins d’un houngan dans l’Artibonite, après une sévère indigestion de plomb ingurgité malencontreusement à Cité-Soleil, n’y allait pas avec le dos de la cuillère, non plus. C’est un supporteur affirmé du pouvoir en place qui lui rend bien aussi, ses faveurs funestes. Quant à lui, si le référendum est bloqué, pour quelque raison que ce soit, «ce sera la guerre civile», rien de moins. Dans un village reculé de la Grande-Anse, les partisans du gouvernement paradent en armes, à motocyclette et en tirant en l’air. Pour eux aussi, ce sera la guerre civile, si le référendum n’a pas lieu, le 27 juin prochain, comme le veut le Président. À Léogâne, il y aurait eu distribution de machettes, et elles ne seraient pas destinées à une quelconque «zafra». Cela fait déjà quelque temps que Léogâne n’est plus le haut-lieu de notre production sucrière. On devine, avec effroi, l’usage auquel elles seraient destinées. Alors, à bon entendeur, salut ! C’est sur cette toile de fond qu’interviendra donc la Commission de l’OEA, pour une ultime tentative d’apaiser les tensions et d’éviter des dérapages qui pourraient s’avérer sanglants et lourds en dommages de toute sorte, surtout en perte de vies humaines.

À l’étranger, du moins, dans certaines capitales, on a l’air de prendre le tout assez à la légère. On semble se dire que les Haïtiens sont des forts en gueule, des artistes au verbe haut et sonore mais dont les Himalayas de menaces accouchent généralement de pets de moucherons, en termes de résultats. 1804, avec ces Glorieux Va-Nu-Pieds, c’était il y a longtemps. Il y a plus de 200 ans. C’est ce qu’ils pensent, en général, de notre situation, dans les capitales environnantes, sauf peut-être à Santo-Domingo qui se tient en alerte, en cas de débordement, car les Dominicains seraient alors aux premières loges et pourraient en pâtir, de toutes sortes de façons. En conséquence, nos voisins renforcent leurs lignes militaires à la frontière et se préparent au pire, en espérant que nous saurons l’éviter. Ailleurs aussi, comme à Quito, on renifle l’air et on renforce les digues à l’immigration, en prévision d’une vague de réfugiés haïtiens. D’ailleurs, sitôt Jovenel parti de l’Équateur, le nouveau gouvernement barricade ses aéroports et augmente les exigences d’admission envers les voyageurs haïtiens. Gentille, n’est-ce pas, comme disposition amicale envers Haïti, de la part de cette autre République-sœur de la région.

Tout ce raffut, ces bruits de machettes dégainées et aiguisées à la meule, tous ces tirs en l’air, toutes les cargaisons d’armes et de munitions qui nous arrivent régulièrement et dont une partie seulement est capturée à nos douanes, sont autant de signes, autant d’avertissements, tels les crépitements de la cascabelle de la queue bruyante du serpent à sonnette, qui nous signalent un danger imminent dont il ne faudrait pas ignorer ni sous-estimer l’importance. En d’autres lieux, en d’autres temps, de tels signes avaient été écartés à tort, et cela nous a donné le massacre de Sabra et Chatila au Liban, cela nous a conduits au génocide au Rwanda, au génocide à Srebrenica en Bosnie-Herzégovine. Des années après, les grands potentats du reste du monde, qui les avaient ignorés à tort, sont venus battre leur coulpe pour n’avoir rien fait, quand il en était temps, pour éviter le sang versé par d’innocentes victimes qui avaient accordé foi à leur prêchi-prêcha de non-violence unilatérale et d’exercice de leurs droits démocratiques, dans le respect de leur intégrité physique, sans aucune garantie réelle, un peu à la Grâce de Dieu. Plus de 800 mille morts au Rwanda, plus de 3500 à Sabra et Chatila, plus de 8 000 à Srebrenica, et ils continuent à ignorer les alertes, à griller les feux rouges et à faire la sourde oreille au crépitement de nos serpents venimeux tapis dans nos quartiers. Ils n’en ont cure, parce que la menace est ailleurs que chez eux et que, si jamais elle se concrétisait, les conséquences encourues ne surviendront que chez nous, pour la plupart, sauf peut-être pour quelques dommages collatéraux ou résiduels. Peut-être même qu’ils pourraient en tirer un quelconque profit. Une concession ici, un bail emphytéotique là, quelques contrats bidon ou bon marché, enfin toutes les broutilles qu’ils peuvent glaner à nos dépens: ce serait toujours cela de pris. Les vautours sont toujours en quête d’une prise, d’une proie, quelle que soit sa taille. Ils sont toujours en quête d’une bonne occasion pour battre monnaie.

Donc, dans 26 jours, si Jovenel Moïse, fidèle à ses habitudes, persiste et signe, ce sera alors la grande confrontation, le grand showdown. D’un côté, il y aura les forces dites de l’Ordre, avec l’onction du pouvoir légal de tuer à leur guise, sous prétexte de défendre la Loi et l’Ordre. On peut bien se demander quelle Loi et quel Ordre? Mais ça, c’est une autre histoire. La réalité est qu’elles ont invoqué, ad nauseam, ce fallacieux prétexte. Ainsi, bien de manifestants ont écopé, qui: d’une balle à la tête, donc vol direct pour l’éternité; qui: d’une arrestation arbitraire pour manifestation illégale; qui: de bastonnades et d’abus physiques, sachant bien que leurs victimes n’oseront pas se défendre et rendre coup pour coup, œil pour œil et dent pour dent, sous peine d’encourir des accusations de résistance aux forces de l’Ordre et de refus d’obtempérer à un ordre illégal de ne pas manifester son désaccord avec la démarche autoritariste et parfaitement inconstitutionnelle du pouvoir en place. De l’autre côté, il ne faudrait pas se surprendre que les opposants, cette fois-ci, ne soient pas que des naïfs aux mains vides. Les armes qui se distribuent à l’aveuglette et au petit bonheur en Haïti, pourraient facilement changer de mains, changer d’adresse et faire basculer le rapport de force, d’un côté comme de l’autre.

Dans 26 jours, ce sera peut-être l’Armageddon et le chaos absolu que d’aucuns prévoient pour le pays. Et alors, plus rien de tout ce qui précède ne tiendra. Le discours correct de départ ordonné, dont on nous rabat les oreilles, ne tiendra plus la route. Adviendra alors que pourra. D’ailleurs, on commence déjà à avoir un avant-goût des choses à venir, à Jacmel. Au moment d’écrire ces lignes, Rockfeller Vincent, le ministre de facto de la Justice, en visite dans cette ville, ce jourd’hui le 1er juin, en aurait pris pour son grade. Un BED aurait été incendié et l’hôtel, où il avait élu résidence, aurait été attaqué par des manifestants armés, déterminés à signifier au gouvernement et à son titulaire de la Justice, que le Sud-Est, Jacmel à tout le moins, ne tiendra pas de référendum, comme l’avait annoncé le Sénateur Joseph Lambert. Pour une fois, en voilà un qui ne «porterait pas son pantalon juste pour la qualité et la beauté du tissu». Jusqu’à cette date, il aura tenu parole. Il persiste donc et signe. Il faudra alors craindre un clash majeur, avec toutes les conséquences qui en découleront, au 27 juin 2021, si tous les autres chefs de file de l’opposition suivent son exemple et appliquent leur mot d’ordre. La tension monte à Petit-Goâve où le Commissaire de gouvernement de cette juridiction a convoqué au Parquet, ce vendredi, Me Danton Léger, pour venir expliquer et rendre des comptes à la justice, au sujet d’une vidéo où des gens armés de machettes auraient proféré, à son instigation, des menaces de violence armée contre les tenants du référendum. Le Secteur Démocratique et Populaire s’est déjà invité pour venir, en grande foule, en appui à l’ancien commissaire du gouvernement. La table est donc mise pour les confrontations, un peu partout au pays. Le département de l’Artibonite n’est pas en reste non plus. L’opposition y a déjà appelé les policiers à ne pas se placer en travers de son chemin et de rester chez eux, le 27 juin prochain, car elle entend ratiboiser tout bureau référendaire qui se trouvera sur sa route. Et elle prendra tous les moyens à sa disposition pour ce faire.

Nous en sommes donc là. La confrontation culminera donc à son paroxysme le 27 juin. Et c’est dans ces circonstances que débarquera une délégation de Commissaires internationaux, dépêchés par l’OEA, à la demande expresse du Gouvernement, pour tenter d’opérer une conciliation de dernière minute. Mais j’ai bien peur que cette fois, elle arrive trop tard. La situation a trop dégénéré. Le pourrissement des conflits débouchera, je le crains, sur une césarienne. Mais, même si rien ne dit qui gardera le haut du pavé dans l’immédiat, il faut se rappeler que la lutte d’un peuple est rarement un sprint-éclair. C’est généralement un marathon, une course à obstacles. Au demeurant, un peuple uni et déterminé ne perd jamais la dernière ronde de sa lutte. Néanmoins, l’exacerbation de ses récriminations, trop longtemps ignorées, pourrait déboucher sur des scènes auxquelles nul ne voudrait penser. Notre Histoire en fourmille pourtant. Plaise, alors, aux jusqu’au-boutistes à tout crin, de s’en souvenir, avant qu’il ne soit trop tard, pour le pays tout entier et pour les leurs. Pour eux et pour nous aussi, d’ailleurs.

Pierre-Michel Augustin

le 1er juin 2021

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