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Logorrhée, lapsus calami ou bien arrogance assumée?

Souvent, la vérité fuse de notre bouche, telle une source limpide qui jaillit des entrailles de la terre. C’est un peu comme si cette vérité incompressible échappait à notre contrôle et à notre instinct de conservation. On se rend compte, tout de suite après, qu’on est en terrain découvert, qu’on a peut-être trop dit, sur le coup. Mais, comme le génie de la lampe d’Aladin, une fois cette force évanescente en liberté, nous en sommes un peu prisonnier. Plus moyen de la contenir, de la cacher au reste du monde qui nous observe. Le Roi est nu comme un ver luisant. L’insecte est ainsi exposé aux regards de potentiels prédateurs, alors qu’il croit faire une parade de séduction pour s’attirer quelques faveurs intimes. La vérité, qui nous a échappé, pourrait bien revenir nous hanter plus tard, devant une Cour de justice, nationale ou internationale, qui se déclarerait compétente pour juger, selon les faits et à l’abri de toute corruption érigée en système. C’est le péril auquel souvent s’exposent celles et ceux qui ne peuvent se retenir de penser tout haut, chaque fois qu’ils se retrouvent en entrevue formelle, en conférence de presse ou lors d’une rencontre fortuite mais enregistrée pour la Postérité, pour la Vérité et pour l’Histoire.

La semaine dernière, le président, aujourd’hui de facto depuis plus de trois mois déjà, s’exprimait ouvertement sur un nouveau thème: «l’insécurité publique et le phénomène du kidnapping». Il était temps, me diriez-vous, qu’il s’en préoccupe assez pour s’exprimer sur ce sujet. Jusqu’alors, il était assez silencieux, et rares étaient ses déclarations sur ce sujet pourtant qui défraie les manchettes de notre actualité. Il préférait encore pérorer sur d’autres faits, certes, souvent pour ne rien dire ou presque, mais il nous entretenait au moins de certaines de ses fables, agrémentées de quelques propos assez colorés. Après ses algarades avec les administrateurs de la compagnie SOGENER, l’an dernier, il avait découvert une expression particulière: «ti rès la, pou pèp la». Fier de sa trouvaille, il nous l’avait servie jusqu’à en plus soif. Ensuite, est venue la période des «accidents».

Lors d’une de ses tournées, à l’occasion d’un point de presse, telle une grenade dégoupillée, il avait lancé une menace à l’endroit de tous ses opposants, sans cacher ses mains. Il annonçait sa volonté inflexible de changer la Constitution du pays afin de régler, une fois pour toutes, les problèmes fondamentaux qui s’y trouvent et qui, à son avis, faisaient en sorte que le pays était ingouvernable. Puis, à celles et à ceux qui se trouveraient malencontreusement en travers de son chemin, il avait prédit alors des «accidents». Et Dieu sait s’il y en a eu, peu après ses diatribes annonciatrices de ces malheurs. Pour un, et non des moindres, le regretté Bâtonnier du Barreau de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, assassiné, devant son domicile, peu après avoir exprimé ses réserves sur cette démarche présidentielle, bien qu’il eût nourri également des préoccupations, quant à certains travers à corriger dans la Constitution de 1987, mais en s’y prenant différemment, de la bonne façon. Le professeur Dorval savait bien qu’avec certaines de ses déclarations sur ce sujet, il se mettait à dos quelques fortes parties. Il savait que celles-ci n’auraient pas l’heur de plaire aux potentats du moment, bien décidés à procéder, sans égard aucun pour les modalités prescrites pour le faire, selon les règles constitutionnelles. Mais sa rectitude lui dictait d’éviter des veules reptations qui entacheraient, à jamais, sa probité intellectuelle. Il se refusait d’utiliser ces dérobades ampoulées qui permettent de tenter de camoufler et de déguiser sa pensée, afin d’éviter d’affronter des courroux implacables. Aussi en a-t-il payé le prix fort, en perdant la vie devant chez lui, aux mains de truands qui ne semblaient pas convoiter aucun de ses biens, facilement monnayables, mais qui voulaient juste faire taire cette voix forte qui s’exprimait avec conviction sur un sujet dont il avait une maîtrise avérée. On n’en peut dire autant pour la compétence disparate, en la matière, des membres de ce Comité Consultatif Indépendant (CCI) qu’on nous a infligé.

Bien avant qu’il eût créé sa nouvelle Agence Nationale d’Intelligence, le Président avait voulu nous démontrer combien il était bien renseigné et ce, dans des délais records, en temps réel, comme l’on dit. Ainsi, dans un autre de ses épanchements publics, il racontait, candidement, comment sa femme, la Première Dame, Martine Moïse, pour ne pas la nommer, lui avait fait parvenir, quelque 2 minutes après les faits, une vidéo explicite, montrant le cadavre de Me Monferrier. Peut-être s’en vantait-il à tort et qu’il avait un peu exagéré la vitesse de son réseau d’espions ou, en l’occurrence, de celui de sa femme. Toujours est-il que, dans n’importe quel autre pays, avec un système de justice un peu moins bancal et moins corrompu, monsieur le Président devrait, à tout le moins, être entendu par le Commissaire du Gouvernement, pour éclairer les lanternes de la Justice et lui faciliter le travail dans la recherche des assassins de Me Dorval. En effet, à moins d’être sur les lieux ou de mèche avec ces assassins, comment quelqu’un pouvait-il avoir de telles images dans un si court délai? Je vous laisse méditer la réponse à cette question qui reviendra un jour sur le tapis.

Plus récemment, Jovenel Moïse nous a sorti une nouvelle perle de son répertoire. Il s’agit des «Ti tap sou do men» pour ses adversaires politiques. Et, peu de temps après, on avait commencé à ramasser des cadavres par-ci et par-là. Comme par hasard, ces victimes logent toutes à la même enseigne et ont un trait commun. Ils sont des cartes marquées qui se retrouvent dans le camp de l’opposition. Élias Éric Diogène, alias Ricot, garde du corps du leader de Ayiti An Aksyon, est criblé de balles non loin des bureaux de ce parti, à Delmas 64, par des tireurs à motocyclette. Sans doute, une de ces «Ti Tap sou do men», pour démontrer sa vulnérabilité à Youri Latortue. Le gardien du local de AAA est également abattu et se trouvait dans un état critique, par la même occasion. Cachait-il bien son jeu, émotion feinte ou sincères regrets, toujours est-il que, deux jours après ce meurtre, Liné Balthazar, le président du bien nommé Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), se fendait d’une note publique pour exiger que la Justice ouvre une enquête sur ce crime crapuleux. Peu de gens penseront qu’il s’agissait là d’une méprise, d’une erreur sur la personne ou d’une tentative de vol. L’acte portait bel et bien toutes les caractéristiques d’un assassinat politique, doublé d’une tentative de meurtre sur la personne du gardien qui reposait dans un état critique. Et la justice, si diligente dans les dossiers d’Arnel Bélizaire et de SOGENER, tarde encore à démarrer son enquête, voire à mettre les auteurs de ces crimes, hors d’état de nuire.

J’ai trouvé également une corrélation assez éloquente entre d’autres faits mais qui ont eu des suites un peu moins funestes. Par exemple, Religions Pour la Paix – Haïti avait récemment été sollicité pour entreprendre une médiation entre le pouvoir et l’opposition. À un certain moment de sa réflexion, Monseigneur Pierre André Dumas, le président de cette entité, s’est désisté, et l’affaire a foiré. Cet échec devait être perçu comme un affront fait au pouvoir qui comptait beaucoup sur cette démarche, pour noyer le poisson et endormir les consciences déjà somnolentes de ladite Communauté Internationale. Une telle insolence ne saurait rester sans conséquence. Alors, comme par un malheureux hasard, quelques temps après, une caravane de religieux catholiques tombe inopinément dans une embuscade tendue par les «400 Mawozo» et sont kidnappés pour plus d’une dizaine de jours. À lire la narration de leur captivité, publiée par deux de ces infortunés religieux, ils ne furent pas autrement molestés, comme on aurait pu le craindre. Ne faudrait-il pas juste prendre ceci comme un autre de ces messages codés, lancés à l’endroit de celles et de ceux qui s’aviseraient de traîner un peu trop en travers de la route que veulent prendre Jovenel Moïse et consorts? Une autre petite tape sur les mains d’un autre récalcitrant, juste assez pour lui signifier une désapprobation manifeste. Il était devenu clair que l’Épiscopat catholique ne voulait plus cautionner un Président de plus en plus autocratique. Et cela passait mal auprès du pouvoir. Aussi a-t-il fallu, paraît-il, tracer un exemple, et ce sont ces religieux qui en auraient fait les frais. Message reçu: 5 sur 5. À bon entendeur, salut! Alors, sans rancune et sans plus de dommages, la diplomatie internationale «concernée» récupère les otages, sans l’aide des autorités locales «concernées», parait-il, malgré la surprenante efficacité de la nouvelle Agence Nationale d’Intelligence du Président. On nous en dira tant…

Aussi bizarre que cela puisse paraître, malgré une insécurité prétendument aveugle, les victimes, pour la plupart sinon toutes, se retrouvent dans le camp de celles et de ceux qui ne supportent pas la volonté du Président. Jusqu’à Wilkenn Dicette, ce coordonnateur du CASEC de Deuxième Plaine de Petit-Goâve, qui a été kidnappé à Port-au-Prince, dans le quartier de Bolosse. Il paraît qu’on lui avait demandé d’offrir sa maison comme bureau de scrutin dans son patelin, pour le Référendum du 27 juin, et qu’il aurait refusé de risquer sa propriété dans cette aventure. Alors, on lui aura signifié que ce n’était pas très judicieux de s’opposer ainsi à la volonté de «Aprè Dye». Un malheur est si vite arrivé. Il faut faire attention à ses actes et à ses propos. Sans quoi, les autorités concernées ne répondent plus de rien. Pour cette fois, il a été relâché, mais une fois n’est pas coutume.

Et puis, la semaine dernière encore, Ti Blanc Tatou, ce militant bien connu au Champ-de-Mars, chef de file, sans conteste, de la mobilisation de cette zone contre le gouvernement, a été abattu de deux balles dans la bouche. Ce message ne saurait être plus clair. Il en est de même pour celui adressé à l’ancien porte-parole du Syndicat de la Police Nationale d’Haïti (SPNH-17). En effet, le policier Guerby Geffrard, issu de la 28e promotion de la PNH, a été assassiné le 1er mai dernier, et les images de son cadavre, baignant dans son sang, circulaient sur les réseaux sociaux. Il se trouve que le SPNH-17 a été associé par le pouvoir au groupe dénommé Fantôme 509 qu’il avait déclaré «organisation terroriste». Mais, curieusement, tel n’est pas encore le cas des gangs qui infestent le pays et qui défient, ouvertement et les armes à la main, les institutions et les autorités du pays.

Je ne sais pas pour vous, mais quant à moi, deux plus deux, ça fait quatre, immanquablement. On peut toujours jouer au St-Thomas, surtout lorsqu’on n’est pas directement visé par les coups qui pleuvent et que celles et ceux, qui tombent, ne se retrouvent pas dans notre cercle immédiat. On peut toujours tenter de jouer à l’Avocat du Diable et dire que c’est peut-être la faute à pas de chance. Les malheureux, ils se trouvaient sans doute au mauvais endroit, au mauvais moment. Toutefois, le Président ne convaincra personne de la plausibilité de sa thèse voulant que l’Opposition soit en train de viser ses propres supporteurs pour le faire mal paraître, aux yeux de la Communauté Internationale. Jusqu’à présent, tout le monde peut voir à qui ces crimes profitent. Mais attendez voir le retour d’ascenseur, et vous allez entendre la chorale, à tue-tête, s’exclamer sur la monstruosité de certains actes dont la barbarie se révèlera soudain aux yeux de ceux qui, pourtant, se refusaient à voir le spectre de l’horreur se développer et grandir devant eux. On verra alors la cavalerie rappliquer rapidement pour tenter de limiter les dégâts pour leurs poulains. Car: «tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin, elle ‘’ finira par se briser’’». C’est écrit dans le ciel, de même que dans les Évangiles. C’est inéluctable: «MacDonald ki MacDonald te kanpe».

L’arrogance dans tout cela, c’est lorsque, pour couronner le tout, le Président, lui-même, nous confie qu’il connaît les kidnappeurs et que 80 % des kidnappings ont une source politique. Il ne saurait mieux dire car il en «connaît» un rayon, paraît-il, quant aux mains politiques qui manipulent, en arrière-scène, les exactions de ces gangs devenus intouchables dans sa République. Pourtant, il n’avait qu’à dire: assez, la semaine dernière, pour que cessassent les enlèvements, pour que fussent libérés ces pauvres gens qu’il avait laissés sans défense, à la merci de leurs bourreaux qui les avaient rançonnés et violentés en pleines rues. Un signe de lui, et les gangs ont offert même de faire une pause, jusqu’au référendum, assez longtemps pour créer les conditions requises, afin de tenir ce plébiscite décrié par un peu tout le monde aujourd’hui, y compris par la Communauté Internationale qui se refuse à accréditer un tel exercice dans ces conditions hasardeuses.

Les lapsus, qu’on commet inconsciemment, ont le mérite d’ouvrir une fenêtre qui nous permet d’entrevoir l’âme de notre interlocuteur, même quand celui-ci voudrait la cacher à l’œil analytique et critique d’un observateur averti. Ils expriment tout haut, ce qu’il voudrait taire par tous les moyens, pour éviter de se révéler sur son vrai visage. Les pulsions criminelles et autocratiques s’expriment haut et fort, et de façon si intelligible, qu’on se refuse parfois à croire nos oreilles et qu’on leur prête alors d’autres interprétations plus plausibles, à nos sens. Pourtant, ces criminels nous le disent tout cru. Quand ils affirment connaître nos kidnappeurs, ils savent de quoi ils parlent, et de qui ils parlent aussi, lorsqu’ils se réfèrent aux mains, pas si cachées que cela, en arrière de toutes nos tragédies. Et l’arrogance, c’est qu’ils osent nous le dire en pleine face et nous défient ensuite de tenter d’y apporter remède, assurés qu’ils sont de l’appui de certains de leurs alliés d’ici et d’ailleurs. Mais les ascenseurs qui montent, finissent toujours par redescendre. Et à leur retour, ils sont parfois porteurs de messages de réciprocité, plus ou moins à l’identique, parfois même de surenchère, avec un degi en plus. Notons bien, qu’après tout, les «cuillères de bois», même si elles supportent fort bien la chaleur, ne sont pas pour autant à l’épreuve du feu…

Pierre-Michel Augustin

le 11 mai 2021

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