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«Hommage à Anthony Phelps»

Chez nous, on prend le plus souvent le malin plaisir de s’adonner curieusement, et ce, à cœur joie, au culte des morts, comme par une sorte d’éternelle réminiscence de leur vivance parmi nous, alors que de leur vivant, ni leurs œuvres ni encore moins eux-mêmes n’avaient à nos yeux aucune espèce d’importance ni de valeur. Leur vie, en effet, écope d’un mépris systématique, d’un rejet crapuleux du sens de leurs combats, et, pour certains, n’était-ce par quelques actes sublimes ou altruistes, ils pourraient impitoyablement sombrer dans l’indigence. Aussi, nous ferions plus preuve de cohérence, si nous prenions la résolution de renverser cet aberrant ordre des choses, en nous engageant, désormais, sur les voies de restitution, de valorisation, de motivation et d’inspiration qui mènent véritablement à la célébration, au jour le jour et sans ambages, de ceux-là qui, par leur nature, leur talent, leur don et leur art, ont marqué d’encre indélébile leur temps, sans aucune forme de chantage, ni de marchandage. Ainsi donc, mesdames, mesdemoiselles et messieurs, joignez-vous en applaudissement avec moi, pour la première fois, – et nous souhaitons que ce ne sera pas la dernière fois – pour jouir pleinement de ce grand honneur et de cet insigne privilège qui nous sont offerts, non pas pour commémorer son grand envol, mais pour célébrer avec allégresse, même dans le contexte si particulier de cette mortelle pandémie qui socialement nous distancie, mais culturellement nous unis et nous lie, ce grand poète qui a transcendé son temps. Célébrons donc le plus vivement et fièrement, comme d’ailleurs il le mérite, cette Icône et Légende incontournable de la littérature contemporaine ayitienne qui se passe de présentation, de son vivant, celui dont l’encre d’or de sa plume magique, à travers ses vers impérissables, depuis plus d’un demi-siècle, nous a choyés et gâtés, l’incroyable, l’incomparable, l’indomptable, l’intrépide et le dur-à-cuire : Anthony Phelps.

Oui, il y a lieu de parler des 92 longues mais courtes années de bénédiction durant une bonne partie desquelles, cet être humain hors du commun nous a aspergés, sans conditionnement, de l’eau douce et limpide de sa poésie, de journalisme, de photographie, de cinématographie, de céramique et d’arts plastiques, avec une maestria hors pair. Face au délire de son irrésistible et infaillible désir du dire, il a fait le choix l’inconditionnel et indéfectible d’être tout à la fois : un poète, un écrivain, un homme de grande culture, un patriote et, surtout, un citoyen ayitien de la bonne souche, et ce, pour le plaisir et le bonheur de tous ceux-là qui sont épris du goût exquis de l’écriture et de la poésie en particulier, mais aussi du don et de l’attachement, malgré vents et marées, au terroir en général. Qui ne se souvient de son succès fulgurant qui lui fit atteindre un niveau d’attrait populaire avec ses récitals de poésie en direct et ces disques qui, sous les effets magiques de sa voix limpide, demeureront pour toujours comme autant de phares pour nous éclairer la voie dans nos moments de déboires et de désarrois de notre histoire de peuple?

Qui mieux qu’Anthony Phelps, pour nous entonner son œuvre, son écrit et son vécu, dans la candeur des nuits de désarroi et de désespoir de notre histoire de peuple, en vue de nous insuffler foi et espoir avec émoi, en nous disant, de sa voix qui ne vieillit point, un réconfort que nous ne pouvons puiser encore qu’au fond de nous, dans le terroir, si véritablement nous voulons sortir du labyrinthe politique qui nous tient encore dans un état d’inertie, d’indignité et de servitude? À quoi sert tout plaidoyer tendant au fourvoiement de notre humanité, sous prétexte de la quête constante et incessante d’une divinité qui ne nous appartient point, face au spectacle décevant du délire de notre propre humanité dont l’essence, chaque jour davantage, nous échappe? Sans aucune inclinaison au blasphème, au sacrilège et à la profanation, il est malaisé de ranger ce monument d’écrivain et d’humain qu’est Anthony Phelps qui charrie sur son dos, 92 années de vie, une existence qui, tout au long de sa carrière, par moment le met en porte-à-faux avec ses croyances, ses convictions, son essence, avec lesquelles il n’a pu, non pas sans vigilance, que témoigner allégeance et cohérence. Aussi, c’est à juste titre qu’il est considéré comme étant un poète hors pair, une figure morale emblématique de la résistance au totalitarisme, sans peur d’affronter, avec son art, la dictature des Duvalier. Malgré son arrestation, au cours des années 60, pour ses activités politiques et poétiques, il n’a jamais pensé à faire trêve, quant à sa conviction de lutte antidictatoriale, en vue de l’avènement d’un lendemain meilleur pour son pays. Aussi, sur cet inconditionnel plateau de «Je dis à la maison», «M ap di lakay mwen», dans le cadre du spectacle virtuel : « L’art s’en sort sans masque et se lave les mains », a-t-il été choisi comme l’artiste, Invité d’honneur, à l’occasion de la 3e édition du Festival Théâtre Communauté des Noirs de la Compagnie Théâtre Créole (Konpayi Teyat Kreyòl, KTK, en créole ayitien) qui se déroule au Canada, en très grande partie, virtuelle, à compter du jeudi 25 mars 2021, date d’ouverture, jusqu’au mois d’avril.

Il a collaboré avec des poètes tels que Davertige, Legagneur, Morisseau, Philoctète et Thénor, à la création du groupe «Haïti-littéraire» et de la revue «Semences». Il a aussi été le fondateur animateur de la troupe de comédiens, «Prisme», et a réalisé des émissions hebdomadaires de poésie et de théâtre à Radio Cacique. De la prison à son pèlerinage d’exil (Canada, France et l’Amérique latine), son œuvre peut être classée parmi les plus pléthoriques et prolifiques de la littérature contemporaine ayitienne. À deux reprises, il a raflé les prestigieux prix de Casa de las Americas, avec La bélière caraïbe (poésie, 1980) et Orchidée nègre (poésie, 1987) Même le soleil est nu (poésie, 1983), Haïti ! Haïti ! (Roman, 1985), en collaboration avec Gary Klang.

Son palmarès est immense et le parcourir prendrait un temps à savourer qui, hélas, nous est compté. Pour clore cet hommage que je voudrais dédier, en toute humilité à ce Potomitan, j’ai fait choix de ces quelques vers tirés de son poème intitulé : «L’exil quotidien».

[…] Mon ami le poète a peint une toile

Et puis s’est étendu près de sa femme auréolée

Nue dans son lit de fête

Faisant chanter l’oiseau de ses doigts

Chiffonnier de l’exil

Il coud des flaques de souvenirs

Des poèmes de miel et de fracas

Des chants fêlés aux barbelés du quotidien.

Merci, Anthony Phelps, de continuer à nous séduire, à nous conscientiser, à nous révolter, par ta belle et indomptable plume et, surtout, à nous honorer de ta présence parmi nous.

25/03/2021

Jean Camille Etienne, (Kmi-Lingus)

Arch. Msc. en Politique et Gestion de l’Environnement

camilingue@yahoo.ca

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