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Les jeux sont-ils faits?

La date fatidique du 7 février est passée. Les feux d’artifice, auxquels nous avait conviés l’opposition au gouvernement, n’ont pas eu lieu, ou si peu. Le Président s’est même permis de la narguer en plus, en se rendant tranquillement au lancement du Carnaval Traditionnel de Jacmel. Et le Carnaval a eu lieu, sans trop de troubles, à peine une dizaine d’arrestations comme il se fait en temps normal de carnaval, avec des esprits ébréchés. Pour l’opposition, il me peine à le dire, c’est la déroute, du moins, jusqu’à présent. Et je ne vois pas vraiment comment elle pourra reprendre le haut du pavé. Le gouvernement garde, jusqu’à présent, l’initiative de l’action et mène large, sur tous les fronts. Les jeux sont donc faits, parait-il.

Au petit matin du 7 février, les forces de police du gouvernement, faisant fi des lois et de l’immunité que confère le rang de certains personnages que le gouvernement perçoit, à tort ou à raison, comme ses ennemis politiques, ont procédé à l’arrestation sans ménagement d’un juge à la Cour de Cassation, d’une commissaire de police et d’une vingtaine d’autres citoyennes et citoyens. Sur les réseaux sociaux défilent des images de l’Honorable juge, Ivikel Dieujuste Dabrésil, en bras de chemise, assis par terre, en compagnie de ces personnes mises en état d’arrestation. Ces gens armés de quelques fusils et de machettes, auraient comploté pour prendre le pouvoir d’assaut et planifié de terrasser les quelques 15 000 agents de police et les 500 militaires déployés pour protéger le gouvernement. Pour attester de ce complot, des pièces à conviction sont présentées. À part «cet imposant arsenal» des conspirateurs dont je viens de faire mention, il y aurait également des échanges téléphoniques entre la Commissaire de police et le responsable de l’USGPN, Dimitri Hérard, de même qu’une ébauche de discours d’acceptation de pouvoir du Juge Dabrésil, qui aurait été appelé, par un rare consensus de l’opposition, à assumer la présidence provisoire, dans le cadre d’un gouvernement dit de transition de rupture.

Tôt dans la matinée du 7 février 2021, tombent également des communiqués importants. Le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire publie une résolution déclarant constaté la fin du mandat du Président Jovenel Moïse, conformément à l’Article 134-2 de la Constitution amendée que ce dernier avait juré de respecter et de faire respecter au cours de son mandat. De même, une autre instance, co-dépositaire du pouvoir en Haïti, le Sénat de la République, bien qu’aujourd’hui en dysfonctionnement, publie également un Communiqué pour constater la fin du mandat présidentiel en cours et le vide au sommet du Pouvoir Exécutif. Pour combler ce vide, conformément à la Constitution du pays, il fallait recourir à un juge du plus haut tribunal du pays. Vient alors la vidéo de la déclaration solennelle du Juge, Joseph Mécène Pierre-Louis, acceptant le choix de sa personne, par consensus de l’opposition démocratique, pour assumer la présidence provisoire et combler ce vide au Pouvoir Exécutif. Le cadre est bien planté, avec le Bicolore national en arrière-plan et l’hymne présidentiel exécuté pour saluer le nouveau chef d’État. On aurait pu croire que le tour était joué car, à cette étape, deux des trois piliers du pouvoir politique du pays étaient arrivés à la conclusion que le mandat du Président, conformément à la Constitution en vigueur au pays, se terminait ce 7 février 2021. Le mot du Droit, chasse gardée de la Magistrature, c’est généralement le dernier mot dans les États dits de Droit. Et lorsque le Législatif se joint au Judiciaire et font le même constat à l’unisson, dans les États de Droit, l’Exécutif n’a pas d’autres choix que celui de se courber devant cette décision ou de s’en remettre, une autre fois, aux Juges, pour contester cette décision, en recours final.

Mais qui a dit qu’Haïti était déjà un État de Droit? C’est peut-être un vœu pieux, une aspiration, un but vers lequel tend une population, du moins, dans sa grande majorité. Mais elle en est encore très loin. Même qu’elle s’en éloigne de plus en plus. J’en veux pour preuve que, depuis plus d’un an, un des trois piliers de cet État de Droit, le Législatif, est saboté par l’Exécutif en ne renouvelant pas les élus au Parlement comme le lui prescrit la Constitution. D’où un Parlement dysfonctionnel, incapable de légiférer, par la faute du Pouvoir Exécutif. J’en veux pour preuves ce flot continu de décrets, les uns plus antidémocratiques et plus autoritaires que les autres, comme celui décrétant des peines de jusqu’à 50 ans de prison et 2 millions de gourdes, pour sanctionner des crimes de manifestation dite illégale sur la voie publique, restreignant ainsi, de façon anticonstitutionnelle, le droit de manifester pacifiquement de la population. Qui a dit que l’État haïtien aujourd’hui est un État de Droit, lorsque le Pouvoir Exécutif peut se passer de la sanction parlementaire pour édicter ces décrets et refuser de tenir compte des décisions du Judiciaire, qui sont censées clore toute discussion et trancher les débats? Devant les hauts cris de la part même de certains de ses protecteurs, le Président avait alors esquivé leur charge. Il avait botté en touche certains de ses décrets, en demandant un avis non contraignant à l’Office de la Protection du Citoyen, ce qui, d’ailleurs, ne relèverait pas des attributions de cette institution. Mais ce décret n’a jamais été rappelé par la suite. Il reste là, dans le paysage, telle une épée de Damoclès, une menace extrême prête pour une application éventuelle contre tout adversaire potentiel.

Aujourd’hui, Haïti est autant un État de Droit que l’Arabie Saoudite et la Birmanie sont des démocraties. L’un peut prendre la liberté de liquider son citoyen dans les locaux de son ambassade et l’autre de révoquer les résultats des urnes, à la convenance de leur autorité exécutive respective. La Force brutale prime donc le droit. C’est la raison du plus fort qui détermine donc quels sont les droits applicables à la population. «Konstitisyon se papye. Bayonèt se fè.» On en est là. Les Lafontant, Désinor, Day, Kébreau, Gracia, Barbot, «Ti Bobo» et «Bòs Pent», d’autrefois, ont changé de nom mais pas de pratique. Les dictatures ont la vie dure et leurs méthodes sont invariablement les mêmes, avec peut-être un peu plus de sophistication. Elles trouvent toujours leurs hommes de mains et leurs satrapes, à travers toutes les époques, à tous les niveaux et dans toutes nos strates sociales, pour jouer les mêmes rôles dans nos tragédies. Elles recrutent leurs cerveaux dans les mêmes terreaux. Il existe toujours quelques perles rares locales ou dans des sociétés d’accueil, qui ne sont pas parvenues à briller de tous leurs éclats, après de bonnes études. À peine a-t-on à se baisser pour les ramasser pour aider à structurer les entreprises de démolition et de saccage des institutions du pays. Aujourd’hui, ils se nomment Pierre, Lubérice, Doré, Charles, Selva, Joseph, «Babekiou». Ils répètent les mêmes gestes funestes et criminels sur les mêmes populations vulnérables, tandis que les mêmes spectateurs, dans les estrades internationales, suivent leurs horreurs avec une feinte indignation mais s’en délectent, comme celles et ceux qui accourent dans nos arènes pour assister à un violent match de boxe. Il faut croire qu’ils adorent voir couler le sang des autres et compter les cadavres, pourvu que ce ne soit pas des leurs, surtout lorsqu’ils n’ont pas à se salir les mains directement.

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Aussi faut-il qu’ils ne paraissent pas être impliqués directement, même si tout le monde sait que la permission de nos brutes vient d’ailleurs. Toutes les permissions pour leurs exactions viennent d’ailleurs. À peine nos brutes locales peuvent transgresser les limites qui leur sont assignées. Et quand ils le font trop souvent, ils finissent par en payer le prix, inexorablement, tôt ou tard. C’était le cas avec le Général Namphy, après avoir noyé dans le sang, la tentative de la population d’élire Me Gourgue à la présidence. C’était le cas aussi du Professeur Manigat, lorsqu’il avait semblé hésiter à obtempérer à l’ordre de livrer le Colonel Paul à une justice étrangère. Ce fut le cas du Père Jean Bertrand Aristide, lorsqu’il n’avait pas voulu agréer les demandes de passer son tour, en faveur de Marc Bazin. Le tambour dont il avait hérité fut très lourd à porter et les petites mains, aussi nombreuses qu’elles furent, n’avaient pas suffi pour lui éviter d’échapper le pouvoir, deux fois plutôt qu’une. Ce fut aussi le cas, lorsqu’on a dû intervertir le classement des candidats pour mettre un certain Martelly en deuxième place et éliminer le candidat en tête de liste, un certain Célestin. Le Président Préval avait dû plier et retirer son poulain, pourtant premier gagnant aux urnes, devant les menaces à peine voilées d’Edmond Mulet, alors le Chef de la MINUSTHA.

Personne n’est dupe aujourd’hui. Les libertés que prennent Jovenel Moïse et consorts sont certainement cautionnées par ses supporteurs étrangers qui feignent d’être scandalisés mais ne le contraignent en rien à respecter les normes démocratiques. Cependant, cet appui tient, jusqu’à ce que leur poulain commence à mener un peu trop large à leur goût, assez pour les agacer ou pour compromettre certaines de leurs professions vertueuses qu’ils claironnent sur les grandes scènes internationales, à l’Est de l’échiquier mondial, généralement. Ce petit caillou dans leurs souliers, c’est peut-être cet amalgame imprudent du Pouvoir en Haïti, impliquant le département d’État américain, en quelque sorte, dans une tentative de coup d’État au pays, voire à une tentative d’assassinat d’un Président dont le mandat vient tout juste d’expirer. Cela pourrait devenir par trop embarrassant et ennuyeux, et risque, cette fois, d’entraîner des conséquences, surtout lorsqu’il y a changement de garde en ces lieux de décisions et qu’on force ces autorités à devoir divertir leur attention sur vous et sur vos grossières inepties.

Alors, je me pose encore la même question, deux jours après le 7 février 2021. Le Président plastronne encore. Il vient de publier d’autres décrets, en dépit des exhortations de ses tuteurs de lever le pied sur l’accélérateur, de modérer son usage intempestif de décrets publiés en cascade. Cette fois-ci, il vient, par décret, de révoquer des juges à la Cour de Cassation et d’en mettre un autre à la retraite, sans égard pour les règles et les procédures en usage, concernant ces personnages. En effet, selon l’article 177 de la Constitution en vigueur : «les juges de la Cour de Cassation, ceux des Cours d’Appel et des tribunaux de première instance, sont inamovibles. Ils ne peuvent être destitués, que pour forfaiture légalement prononcée, ou suspendus qu’à la suite d’une inculpation.» Mais il passe outre ces détails. Les ambassades étrangères paraissent alors s’en émouvoir et se préoccuper du traitement dégradant accordé à l’Honorable juge Dabrésil, ainsi qu’à ses collègues révoqués ou mis à la retraite, par décision unilatérale d’un gouvernement qu’elles ont oint de leur bénédiction et dont elles ont gommé toutes les incartades et l’incompétence crasse, jusqu’à ce jour.

Aujourd’hui, je joins ma voix à celle de toutes celles et de tous ceux qui dénoncent l’inconstitutionnalité des actes récents de ce gouvernement qui excède le mandat qui lui était imparti et dont il avait accepté et reconnu les limites, en prêtant serment. Comme le faisait remarquer le sociologue Laënnec Hurbon, le Président s’est piégé lui-même en appliquant aux parlementaires, les limites du mandat que leur conférait leur élection, et en constatant, l’année dernière, la fin du mandat des deux tiers du Sénat et de toute la Chambre des Députés. Le Président aussi était élu sous les mêmes règles qui lui sont donc tout autant applicables. Mais, ici, mon discours relève du Droit, donc de ce qui devrait être et non de ce qui est ou qui peut être mis en force. Et du pouvoir brutal que lui confère l’adhésion à sa cause, des forces armées légitimes ou non dans ce pays, le pouvoir fait un grand usage, à l’excès même. Au bout du compte, je me demande encore si les jeux ne sont pas déjà faits, si les dés n’étaient pas pipés d’avance. Si tel était le cas, Haïti replongerait, encore une fois, dans l’arbitraire, pour une autre période indéfinie. Et nul ne sait comment ni si jamais elle s’en sortira, cette fois-ci. À force de plonger, on finit parfois à ne plus pouvoir refaire surface…

Pierre-Michel Augustin

le 9 février 2021

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