Perspective & Politique

Un coup d’œil neuf sur la conjoncture en Haïti

Un coup d’œil neuf sur la conjoncture en Haïti:

À l’occasion, il est sain de prendre des vacances, de nous éloigner un peu du quotidien, pour revenir avec un coup d’œil frais sur l’actualité. Cela permet, parfois, de remettre les choses en perspective, de découvrir des sillons de réflexions dans lesquelles nous nous étions embourbés, sans même nous en rendre compte. Ainsi, nous nous donnons une chance de repartir à neuf et de recentrer, au besoin, notre analyse de la situation au pays.

Après quelques semaines de distanciation et de repos par rapport à la conjoncture haïtienne, je reprends mon stylo et mes lunettes d’observateur. À première vue, il n’y a pas grand-chose de changer au pays. Le paysage politique est encore brumeux car personne ne sait vraiment de quoi 2021 sera fait. Rien n’est encore décidé. Le béton n’est pas encore coulé. Quant à la situation économique, on n’a plus de qualificatif pour exprimer le désarroi de la population devant la dégringolade qui se poursuit. Mais à y regarder de plus près, qu’en est-il au juste, quel est le vrai portrait de cette conjoncture au pays?

L’annonce du renouvellement projeté de la Constitution, de surcroît par décret présidentiel, rencontre une opposition évidente de la part d’une large portion des secteurs de la population, et pas seulement de l’opposition. Cette nouvelle Constitution, deviendra-t-elle effective dans vingt-quatre mois, telle quelle, comme le voudraient le Président et son gouvernement? Personne ne le sait vraiment. Il est clair que cette proposition de Constitution comporte bien quelques mises à jour plus que souhaitables. Il était plus que temps de corriger certains anachronismes flagrants, certes. Mais, de là à se projeter dans un avenir social non encore envisageable dans notre société, d’entreprendre un certain exercice d’ingénierie sociale, juste parce que c’est peut-être déjà la norme dans d’autres sociétés, il y a un pas auquel il faudrait réfléchir un peu plus, avant de sauter vers cet inconnu qui pourrait se révéler pas trop commode ni adapté à nos us et coutumes. Après tout, par exemple, ce n’est pas parce que la polygamie est un fait social courant et plus ou moins accepté dans bien des sociétés de notre vaste monde, qu’il faille absolument l’inscrire en lettres d’or dans notre charte fondamentale. Encore moins, faudrait-il envisager de l’imposer aux autres sociétés du monde, qui n’y sont pas encore tout à fait préparées, comme vertu cardinale, juste parce qu’elle nous conviendrait comme norme sociale. Je ne sais pas si le lecteur suit bien mon raisonnement. Sa ki bon pou sak pit, pa toujou bon pou dyakout sak pay. Ainsi, à ce chapitre, beaucoup d’eau coulera sans doute sous nos ponts, avant qu’on soit fixé sur ce qu’il adviendra de cette initiative de renouvellement constitutionnel de ce gouvernement de facto, faut-il le rappeler, dans sa forme actuelle.

Il en est de même pour une autre mesure d’État concernant notre devise et visant à la stabiliser et, au mieux, à la renforcer. Le gouvernement, de concert avec la Banque de la République d’Haïti (BRH), avait décidé de s’attaquer au secteur des transferts d’argent en provenance de la diaspora vers nos compatriotes au pays. Il s’agit d’une manne d’environ 3,5 milliards de dollars U.S. par an, qui tombera sur le pays et transitera largement entre les mains de la population. La tentation était donc grande de capter cette monnaie forte à la source et de refiler des «zorèy bourik» aux destinataires, en lieu et place, quitte à leur en donner un peu plus comme compensation. Après tout, à tort ou à raison, c’est un secteur perçu par nos décideurs politiques comme plus ou moins mou, moins susceptible de causer de grandes commotions sociales. D’une part, l’expéditeur étant assez loin du pays, ce n’est pas lui qui viendra gonfler la foule des manifestants dans nos rues et qu’il faudra gazer pour les tenir en respect. Par ailleurs, les bénéficiaires vont quand même recevoir des gourdes, un peu plus de gourdes pour le même transfert. De sorte qu’ils ne se rendront compte de la déperdition du pouvoir d’achat qu’après coup. Beaucoup plus tard, ceux-ci ne seront pas très contents de se rendre compte qu’ils se sont fait rouler par l’État, ayant perdu au change, au bout du compte, mais cela ne devrait quand même pas résulter en des émeutes sociales. C’est du moins ce que des doctes experts de l’État supputent dans leurs calculs. Néanmoins, cette annonce n’a pas eu l’effet escompté de stabilité, voire de renforcement, de notre devise. La gourde, aujourd’hui, se transige à 121,17 gourdes pour 1 dollar, alors que le taux de référence, toujours en provenance de la BRH au 10 juillet 2020, était de 115,69 gourdes pour 1 dollar U.S.. À l’évidence, le parachute n’a pas fonctionné. Et, chat échaudé craignant l’eau froide, cette fois-ci, nos autorités y vont avec beaucoup de précaution et reportent l’application de cette mesure, jusqu’à l’automne. Personne ne veut tenter le diable et jeter inopinément de l’huile sur une braise qui n’est peut-être pas aussi éteinte que l’on voudrait le croire.

Par ailleurs, nul ne sait vraiment pourquoi la COVID-19 n’a pas frappé le pays autant que le craignaient nos autorités politiques et scientifiques. À la vérité, le nombre extraordinaire de décès anticipés, qui avait porté un de nos bons ministres à déclarer avoir stocké plusieurs milliers de «body bags» pour disposer rapidement des corps qui s’accumuleraient, fort heureusement, ne s’est pas concrétisé. C’est un bon point pour nous. Et, comme la population, dans sa diversité, a utilisé une ribambelle de formules thérapeutiques, de façon cumulée, pour prévenir et/ou traiter la maladie, personne ne peut dire avec certitude laquelle de ces formules-maison a vraiment fonctionné. Et puisque les capacités de dépistage du pays étaient et demeurent très faibles, il demeure hasardeux de se fier aveuglément au nombre de cas de COVID-19 déclarés par l’État. Toutefois, il est clair que nos cimetières ne sont pas pris d’assaut, comme on l’avait craint. Cela, au moins, c’est un fait avéré. Mais ne crions pas victoire tout de suite. Il faut encore craindre d’autres vagues de cette maladie, tant qu’on ne disposera pas d’un vaccin plus ou moins sûr qui nous mettra à l’abri de ce fléau. Il nous suffit de prendre en exemple ce qui se passe, sur ce dossier, aux États-Unis et au Brésil, pour nous convaincre du sérieux de cette menace qui ne sera pas mise au rancart, tant qu’on n’aura pas un vaccin sûr et disponible pour protéger notre population.

Sur le front politique, le Président et son gouvernement de facto semblent voguer en eau libre, sur une mer accalmée après le passage des tourbillons populaires. Après tout, nos autorités actuelles ont la bénédiction de Washington, de l’OEA et du CORE Group pour avancer, sans tenir compte des remous éventuels au pays. Les derniers irréductibles du CEP ont finalement remis leur démission en bloc, à la demande persistante de leur secteur d’attache. Ce geste est venu un peu tard. Mais bon, c’est déjà cela de pris. Il faut comprendre que nos fonctionnaires en Haïti n’ont pas l’habitude de la démission par respect des principes ou pour quelle que raison que ce soit. Les temps sont durs et c’est un pensez-y bien de se départir d’une source de revenus, même quand, au fond de soi, on se rend bien compte qu’on est payé grassement à ne rien faire, quand ce qu’on fait n’est pas en porte-à-faux avec ses convictions intimes et avec les valeurs qu’on professe de pratiquer. Nos fonctionnaires, pour la plupart, préfèrent généralement encourir le naufrage de leur réputation d’honnêteté durement acquise et, comme l’eau qui prendre la forme de la bouteille qui la contient, se conformer à la culture éthique de leur institution, quitte à passer le reste de leur vie à tenter d’expliquer l’inexplicable à leurs pairs du secteur dont ils émanent et qui leur avaient fait confiance, à la population en général et à leurs enfants et proches dont ils devront soutenir le regard, jour après jour, peut-être, jusqu’à la fin de leurs jours.

Pour remédier à cette situation inédite et peut-être inattendue, le Président s’est donc mis en devoir de reconstituer le CEP, selon le même format. Il avait lancé un ultimatum de 48 heures à ces secteurs y ayant déjà siégé, pour leur intimer de proposer leur nouveau représentant à ce cénacle, à savoir: le secteur des Droits Humains, le secteur Femme, le secteur Vaudou, le secteur de la Conférence Épiscopale, le secteur Protestant, le secteur des Affaires, le secteur Syndical, le secteur de la Presse et le secteur de l’Université. Les 48 heures qui leur étaient imparties se sont égrenées et sont passées depuis déjà un bon bout de temps. Apparemment, seul le secteur Vaudou, cette nébuleuse dont la cohésion, en tant que groupe socio-politique, est loin d’être achevée, aurait consenti, à cette date, de bien vouloir soumettre un candidat. Pour le reste, les signaux sont encore inintelligibles. Pour le moment, on ne se bousculerait pas au portillon mais il ne faudrait pas se surprendre si, un beau matin, l’Internationale aidant, l’ultimatum fasse enfin recette et que les candidats affluent, finalement. On verra bien. Mais, pour le moment, les convives ne débordent pas d’appétit pour cette table garnie indigeste que seront les prochaines missions électorales et la non moins sinécure de les organiser.

Au loin, à l’horizon politique, il se forme un nouvel embryon d’opposition avec les débris des derniers ouragans politiques qui ont soufflé sur le pays. Le nouveau-né s’appellerait Concertation Patriotique, c’est Mme Edmonde Supplice-Beauzile, la leader de la Fusion des Sociaux-Démocrates, qui l’affirmait à Mme Lilianne Pierre-Paul, à la dernière émission d’Intérêt Public, sur radio Kiskeya, ce dimanche 9 août. Pour le moment, ce ne serait même pas encore un phénomène politique au grade d’une tempête tropicale, pour parler un langage météo. Mais au loin, il se profile un nouvelle reconfiguration des forces d’une opposition fissurée de toute part, comme une mosaïque informe. Le défi pour cette nouvelle mouture de l’opposition reste de taille, et ce, d’autant plus que deux échéances politiques précises s’opposent. D’une part, le pouvoir, qui semble avoir les moyens de respecter la sienne, vise un renouvellement politique par voie électorale, au 7 février 2022. De l’autre, l’opposition, dans une large mesure, vise le départ de Jovenel Moïse au 7 février 2021, et l’installation d’un gouvernement de transition pour remettre le pays et ses institutions en mode d’opération normale, pour entamer, pour le moins, les procès tant réclamés contre la dilapidation des ressources du pays, avant d’entreprendre des élections jugées plus crédibles et acceptables aux partis de l’opposition, en général.

À la vérité, et selon ce que nous avons pu constater, à cette date, l’appel au respect du droit, de la Constitution et de nos lois en vigueur, ne suffit pas toujours pour modifier le cours des choses au pays. La mobilisation populaire, même dans une expression rageuse, ne parvient pas non plus à ébranler nos autorités et nos tuteurs. Ailleurs dans le monde, cela marche parfois. Par exemple, en une semaine, après l’explosion tragique à Beyrouth, le Président et son Premier ministre démissionnent, à l’appel de leur population et de leur ancien tuteur français, dont le Président, M. Emmanuel Macron, tel un grand Seigneur suzerain, est allé en personne sur les lieux, pour tancer ses vassaux locaux qui ne se l’ont pas fait dire deux fois. Chez nous, ce n’est pas pareil. Les meurtres, les massacres peuvent bien s’accumuler, mais le monde s’en fout. Un autre exemple: il a suffi que les élections dans la lointaine Biélorussie, en Europe de l’Est, aient connu quelques irrégularités et mêmes des violences, pour que le Canada, aux aguets, monte aux barricades et exprime ses vives préoccupations. C’est qu’il importe de sauver la démocratie en péril dans cette jeune République. Mais, en Haïti, le gouvernement peut bien s’abstenir de faire des élections pendant tout son mandat, rendre dysfonctionnel le Sénat en l’amputant des deux-tiers de ses membres, fermer tout simplement la Chambre des Députés et mettre à la tête des villes et municipalités des «agents intérimaires» nommés d’autorité par le Pouvoir Exécutif, pour ne pas dire par le Président de la République. Il peut même se constituer un gouvernement de facto, sans aucun égard pour la Constitution en vigueur au pays, en parfaite illégalité et inconstitutionnalité, et se voter des décrets tout aussi inconstitutionnels, mais nos tuteurs n’en ont cure. Même qu’ils applaudissent et approuvent généralement cette démarche, en y allant de financement d’appoint à ce gouvernement et en accréditant ses représentants illégalement et inconstitutionnellement investis de pouvoirs et d’attributions non sanctionnés ni entérinés par les instances parlementaires prévues, à cet effet, par la Constitution du pays. Face à ces constats et tenant compte du poids que représentent le CORE Group dans le devenir de ce pays, je suis très dubitatif quant aux possibilité de succès de l’opposition politique en Haïti, par rapport à ses objectifs, dans l’échéance du 7 février 2021 qu’elle s’est fixée. Je peux bien me tromper, et je le souhaite vivement, mais l’opposition aura beaucoup de pain sur la planche pour réussir là où elle a piteusement échoué tant de fois, et tout récemment encore.

Pierre-Michel Augustin

le 11 août 2020

Lire la suite: Haïti, de retour sur la liste noire du tourisme mondial

Articles Similaires

Back to top button