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« Doit-on continuer à célébrer nos festivités nationales ? »

Après une nuit brouillée, sans que je ne sache véritablement trop pourquoi, je me suis réveillé ce matin, le cœur serré et angoissé.  Soudain je me rappelle qu’on est très exactement le mercredi 18 mai 2022, date fatidique qui rappelle une célébration de plus, depuis la création de notre Bicolore, notre Drapeau national, l’Étendard d’armoirie palmée qui, il y a 219 années, s’est érigé dans le ciel des Dieux de justice et de liberté, comme le soleil en son zénith, avec fierté, dignité et bravoure, pour brandir nos âmes et nos cœurs aguerris et s’approprier des cris de souffrance, de justice, de liberté et de révolte d’un groupe d’hommes et de femmes, désormais décidés à briser les jougs de la servitude, de l’indignité et de l’esclavage, et ce, au péril de leur vie qui, pour eux, n’avait plus aucun sens, en dehors de la dignité inhérente à la personne humaine.

En effet, brutalement arrachés d’un peu partout des rives africaines, particulièrement de l’Afrique de l’Ouest, dont : le Bénin, le Ghana, la Guinée, le Libéria, le Mali, le Nigeria, le Sénégal, dans leur grande majorité, et de l’Afrique centrale, dont le Cameroun, le Gabon et les républiques du Congo, en partie, pour être vendus par leurs pairs aux puissances colonialistes blanches de l’époque, dont l’Angleterre, l’Espagne, la France, l’Italie et le Portugal, au nom de luttes tribales et de haines ancestrales qui n’ont fait qu’affaiblir notre race, jusqu’à la convertir en gueux dont le seul talent et les mérites étaient, aux yeux des oppresseurs, celui d’être esclaves pour servir leurs causes inhumaines et mesquines d’enrichissement et de pseudo développement.  Quelle indécence que de s’évertuer à vouloir comprendre et encore moins à justifier de tels actes de si grande barbarie et de cruauté, de la part de ceux-là qui se disent pourtant civilisés !  De quelle civilisation parle-t-on ?  De celle de la mort, de la corruption, de l’exploitation, de la division, de la discrimination, de l’obscurantisme et de la mort ?

Qu’il était difficile d’arriver même à se comprendre, nous, les fils d’un même continent, d’une même race, les prémices de la race humaine, la première et la civilisation des civilisations, pourtant incapable de vivre en frères et sœurs, au point de se vendre aux blancs comme esclaves !  Et là, je m’arrête pour nous poser la question qui fâche et à laquelle personne n’a besoin de répondre, mais sans dédouaner nos bourreaux de leurs responsabilités dans ce crime odieux : entre le blanc qui nous a rendus esclaves et les frères qui nous sont vendus comme esclaves, à qui la trahison, la cruauté et le vrai crime ?  Sur ce, je me demande si le dicton ayitien qui dit : « depuis la Guinée, le nègre avait en horreur ses pairs », ne trouve pas tout son sens et son importance, au regard des tiraillements qui ont rongé de l’intérieur tout le continent africain ?  Car, ce sont nous-autres Africains qui ont vendu aux Blancs, nos frères africains, pour être réduits en esclavage.  Il est grand temps que nous nous ressaisissions et nous nous érigions tous, comme un seul homme, un seul peuple, une seule nation, une seule race, en dépit de nos divergences, de nos contentieux ancestraux, pour faire échec au plan macabre que l’Occident a mis en marche depuis des lustres pour nous tenir en échec, par le biais de la religion, des guerres tribales, ethniques et de la division, pour qu’ils continuent à régner sur nous, et ce, à tous les points de vue.  Il ne fait donc aucun doute que le plus grand crime commis par les peuples noirs, les Africains en général, et les afro-descendants, dont nous les Ayitiens, en particulier, c’est d’avoir, dès l’origine, constitué la source d’inspiration au monde blanc, de les avoir instruits et civilisé, et à défaut, constituer pour eux le plus grand des mystères, et continuer à les défier, tout en étant ce dont ils voulaient en vain devenir, l’origine de l’humanité.  Soyons donc fiers d’être Noirs, si bien que notre teint de peau et texture de cheveux font tant d’envieux…

Je sais bien que l’harmonie et la compréhension mutuelle ne sont point l’apanage des êtres humains, car trop orgueilleux, fiers et hyper-individualistes pour enterrer la hache des discordes et le nerf de la guerre, qui ne sont autres que l’argent, le pouvoir et la gloire.  Ainsi donc, en quoi consistait l’acte de compréhension, dans le contexte esclavagiste saint-dominguois qu’Ayiti a été, il y a autour de deux siècles, voire dans l’atmosphère post et/ou néocolonialiste et impérialiste d’aujourd’hui, pourrait-on dire, de manière ingénieuse ?  Pour se comprendre, sous la férule de l’esclavage, il a fallu, au préalable, un dénominateur commun, une compréhension mutuelle, celle de la nécessité de s’unir par une même langue, puisque les kyrielles de langues africaines ne jouaient pas en faveur de ce besoin de communication à travers un système de codification linguistique commune.   Ainsi naquit le besoin de parler un seul et même langage, une même langue, le Kreyòl, produit croisé des misères et des souffrances, face aux horreurs de l’esclavage.  Sous les assauts des clivages de catégorisation d’esclaves à talent, des champs et du commandeur, se réunir autour d’une seule et même cause, celle de se libérer, tous ensembles, des jougs de l’esclavage, n’était pas chose aisée.  D’où l’importance de se créer un second langage, en dehors du marronage, dont la compréhension échapperait au « maître » blanc.

La cérémonie du Bois-Caïman, le 14 août, en avait constitué l’occasion à ne pas rater, date inévitable qui d’ailleurs allait aboutir au soulèvement général des esclaves, le 22 août 1791, après des années de suicide en haute-mer dans le Négrier, de marronage, à peine après avoir foulé la terre ferme, de luttes isolées et dispersées, de quêtes de faveurs et de traîtrises pour flatter les bas instinct des Blancs, de tiraillements insensés, de mesquineries, de virements et de revirements des pionniers des guerres de libérations et des pères fondateurs de la patrie : les caciques Caonabo, Henri et Anacaona, et puis Ogé, Chavanne, Makandal, Biassou, Boukman, Toussaint, Rigaud, Dessalines, Capois, Christophe, pour ne citer que ces figures de proue, ce premier langage commun, senti, parlé et compris par tous, mulâtres, affranchis et esclaves de la colonie saint-dominguoise, fut sans équivoque, celui du besoin irrésistible, irréfutable et inaliénable du vivre ensemble, en toute liberté, égalité, fraternité, fierté et dignité humaine ou de mourir.  Tel était le serment de nos ancêtres sur l’Autel de la Patrie, le premier janvier 1804, lors de la prodigieuse Déclaration de l’Indépendance.  Ne l’oublions jamais, nous sommes les fondateurs des droits humains, de la quête de liberté des peuples réduits en esclavage et de la solidarité régionale et internationale avec les luttes des peuples pour la liberté, la dignité humaine, de la liberté de religion et de l’émancipation de la femme.  Tout comme le Blanc ne saurait ce que c’est la science et la civilisation s’il n’était allé en Égypte, il n’aurait jamais su ce que la valeur, la dignité humaine et la solidarité internationale dont il se vante aujourd’hui, si ce n’était la Révolution ayitienne.  Ainsi donc, nous avons tant enseigné à l’humanité, et nous continuons encore à lui enseigner et à l’inspirer, dont la résilience, l’espoir d’un lendemain meilleur et le refus de baisser les bras, malgré les complots et les agressions internationales, dès le début contre notre vie de peuple libre, notre bien-être et notre souveraineté.  Une fois de plus, Ayiti aura prouvé au monde entier qu’il n’y a rien de plus propre et inhérent à un être humain que la liberté et la dignité.  Si on n’est pas capable de s’indigner, on n’est pas digne d’exister.  Et si nous pouvons encore nous indigner, c’est qu’il nous reste encore un peu d’humanité et de dignité.   Les dimensions de l’état mental et/ou psychologique, à savoir du refus catégorique et systématique de servitude du peuple rebelle et guerrier qui a toujours animé le peuple ayitien, le long de son histoire, en constitue une preuve tangible.  Et si, malgré tant d’amertume, de désarrois, de déceptions, de déboires, de précarité, de privations, d’adversités, de frustration, d’injustice sociale, de corruption, d’insécurité et de kidnappings, nous continuons à célébrer nos festivités nationales, c’est qu’il coule encore dans nos veines du sang ancestral et que sont encore bien incrustés dans notre ADN les gènes de ce peuple rebelle et insoumis que nous avons toujours été.  « L’union fait la force » : telle est notre devise.  Et, c’est ce qui nous avait conduits à l’indépendance, face à l’armée napoléonienne, la plus redoutable à l’époque.

Ainsi, vaut-il la peine que nous continuons à célébrer les fêtes nationales, liées à notre fierté, souverainement, et surtout à nos prouesses et moments de gloire de peuple issu du refus systématique et implacable de l’exploitation, de la colonisation, de l’esclavage et de la ségrégation raciale, alors que notre liberté, fierté, dignité et souveraineté de peuple sont en lambeau ?  La réponse est oui. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons encore plus de raisons de redorer notre blason de peuple libre, indépendant et surtout de Première République Noire du monde, l’inspiration non seulement de la race noire mais de l’humanité.  Si nos ancêtres avaient pu surmonter toutes les divergences et contradictions pour accomplir l’œuvre colossale de l’Indépendance, par l’identification de l’ennemi commun et de la cause commune : vivre libre, en toute dignité, ou mourir, nous le pouvons aussi.  Nos ancêtres, au prix de leur sueur et de leur sang, ont réalisé, avec bravoure et sans flétrissure, la tâche qui leur incombait dans leur temps.  À nous d’en assumer la nôtre, dans le contexte actuel, quelque diffèrent et compliqué qu’il soit.  Il est donc temps de nous unir pour enrayer le mal à la base.  C’est notre seule chance de nous en sortir !  Ainsi, malgré vents et marées, ne cessons pas de célébrer nos fêtes nationales.  C’est l’une des meilleures façons de rendre hommage et de perpétuer la mémoire de nos ancêtres.  

Jean Camille Étienne, 

Arch.Msc. en Politique et Gestion de l’Environnement

22/05/2022

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