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Ariel Henry, à marée basse

On ne sait jamais ce que les marées nous apporteront sur nos rivages ni d’ailleurs ce qu’elles nous y laisseront. Elles viennent avec des espoirs de récoltes de fruits de mers divers. Elles inondent nos plages et, parfois, à fleur d’eau, on peut voir cette faune grouillante de vie, à portée de main, qui s’offre à nous. Et puis, soudain, c’est le ressac. La marée se retire comme elle est arrivée. Sans bruit, sans compte, sur la pointe des pieds. Sans faire de vagues, dirait-on mieux, ne laissant sur la plage que quelques maigres coquillages et quelques oursins. Gare à celui qui posera les pieds sur ceux-ci par mégarde. Il se souviendra longtemps de la douleur cinglante que lui infligera leurs dards qui s’y enfonceront. Partis sont les bancs de poissons luisants et même les petites sardines. C’est un peu l’histoire du Dr Ariel Henry dont la trame se déroule devant nous et se joue, à guichets ouverts, devant le grand public.

En septembre dernier, il chevauchait un momentum qui semblait irrésistible. Le 11 septembre 2021, il signait un Accord dit du 11 Septembre, ratifié par de nombreux acteurs de la Société Civile, d’organisations et de partis politiques du pays. Coup de théâtre digne de mention: le Secteur Démocratique et Populaire, bien connu pour son opposition sans nuances au gouvernement du Président Jovenel Moïse, embarquait également dans ce bateau qui semblait naviguer, toutes voiles dehors, avec le vent en poupe. Ainsi, le SDP faisait bande à part et abandonnait, en rade, ses collègues de l’opposition avec qui il cheminait depuis un bon bout de temps. Tout souriait et réussissait au Dr Ariel Henry. Coup sur coup, il allait se défaire de quelques adversaires politiques au sein même de l’appareil gouvernemental. Il les écartait sans trop de difficulté, les uns après les autres. D’abord, le Commissaire du Gouvernement de Port-au-Prince, Me Bed-Ford Claude, révoqué sans ménagement, après avoir osé «inviter» le Premier Ministre de facto à comparaître devant lui. C’était le 14 septembre 2021. Flairant alors sa perte d’influence évidente et constatant qu’il n’arrivait plus à prendre pied dans ce nouvel environnement politique, le Dr Rénald Lubérice tira lui-même sa révérence, à titre de Secrétaire Général du Conseil des Ministres et remit sa démission, le 15 septembre, non sans avoir écorché au passage ce Premier Ministre de facto qui semblait en mener trop large à son goût. Sur ces entrefaites, le Ministre de la Justice, Me Rockfeller Vincent, ne voulant pas se désolidariser de l’action téméraire de son subalterne, prit publiquement ombrage de la révocation du Commissaire de Gouvernement. Aussi ne tarda-t-il pas à rejoindre son ex-collègue dans les rangs des chômeurs officiels. Le 16 septembre 2021, le Premier Ministre de facto rallia à sa cause le Conseil des Ministres pour montrer la porte à Me Vincent, devenu à son tour, brusquement, ex-Ministre de la Justice. On ne s’arrête généralement pas en route, lorsqu’on fait une si bonne besogne. Aussi, conformément aux attentes fondées sur ledit Accord du 11 Septembre, le 27 du même mois, le Premier Ministre de facto «libéra» les membres du CEP de leurs liens avec l’administration publique. Ceux-ci eurent beau protester, mais rien n’y fit. Ils avaient été fauchés comme un blé bien mûr, comme des «pitimi san gadò».

Toutefois, le compte n’y était pas encore. Il restait quand même deux autres opposants internes dont le Dr Ariel Henry n’était pas encore parvenu à se défaire. J’ai nommé l’ex-Ministre des Affaires étrangères, en l’occurrence: le Dr Claude Joseph, et le Secrétaire Général du Palais National, M. Lyonel Valbrun. Ce dernier, le 22 septembre 2021, dans une lettre, avait sévèrement «recadré» le Dr Ariel Henry, lui signalant qu’il outrepassait «ses attributions régies par l’Article 158 de la Constitution haïtienne», en vigueur. Mais il fallait souffler un peu et le début du mois de novembre connut une pause dans ce balayage. Néanmoins, dès le 25 novembre, les mouvements recommencèrent. Cette fois, ce fut à la suite de l’initiative maladroite du Dr Claude Joseph, en lien avec ses échanges sulfureux avec la République Dominicaine. Une autre fois, les écluses étaient ouvertes et, à cette occasion, leurs eaux allaient emporter les derniers vestiges qui résistaient encore à ce remue-ménage politique. Cette fois, le Dr Claude Joseph fut carrément remercié pour ses bons services et Lyonel Valbrun dut libérer le plancher, in extrémis, il est vrai. Son arrestation et son éviction étaient, parait-il, décidées d’avance, au cas où il n’obtempérait pas à l’ordre de décamper, illico. Ouf ! Il était moins une. Encore un peu et on aurait pu assister à une bavure politique majeure. Un nouveau gouvernement replâtré était installé ainsi qu’un nouveau Secrétaire Général du Palais National, avec rang de Ministre, en remplacement de M. Lyonel Valbrun avant la fin de novembre 2021.

Et puis, et puis… plus rien ou presque. Un nouveau budget est décrété avec une correction majeure dans le prix des carburants. Tout le monde s’y attendait mais c’était une pilule amère à avaler qui n’allait pas plaire à la multitude. Mais on espérait quand même quelques mesures de mitigation des effets de ce remède de cheval, au moins applicables à la frange extrêmement vulnérable de la population. Toutefois, il n’y fut rien. On avait espéré également un début de solution au grave problème d’insécurité dans la région métropolitaine. Mais là aussi, le Dr Ariel Henry et son gouvernement semblent totalement en panne d’idées et de stratégies pour contrer ce phénomène. Pire encore, après une retraite gouvernementale, censée permettre au gouvernement de mieux se définir et de se trouver une cohésion, il en est ressorti une décision calamiteuse de réaliser le carnaval, dans cette ambiance délétère, malgré une insécurité galopante et persistante. Entre temps, après avoir laissé courir et enfler la rumeur du renvoi du dernier tiers du Sénat, le Premier Ministre de facto devait reculer, capitulant devant la fronde et la posture de défiance des dix derniers Sénateurs. Et, de mal en pis, ayant reçu une invitation à venir échanger avec les Sénateurs, réunis pour le recevoir et l’écouter, il a effectivement comparu devant cet auguste cénacle. Ce faisant, il reconnaissait d’emblée l’autorité de cette instance qui ne manquera pas à peser de tout son poids dans la suite des choses, assurée qu’elle est aujourd’hui d’être reconnue comme un interlocuteur légitime, tant auprès des autorités de facto que des officiels étrangers, paraît-il. Cette reculade survient également après sa sortie aventureuse aux Gonaïves, au début de l’année. Tout ceci ne contribue en rien à redorer son blason, au contraire. De sorte que, d’un échec à l’autre, Ariel Henry semble, aujourd’hui, perdre progressivement du terrain.

Parallèlement, entre-temps, l’opposition tissait progressivement sa toile et avançait ses pions. Sa démarche était très ardue, très laborieuse, et, à chaque pas, elle risquait de trébucher sur un obstacle imprévu, de recevoir une chiquenaude en provenance de l’un de ses membres aussi divers qu’indisciplinés. Qu’il suffise de se rapporter à la dernière sortie intempestive du Parti Fanmi Lavalas, à la toute veille du scrutin pour l’élection d’un président et d’un premier ministre de la Transition, au risque de faire capoter un processus qui, pour plusieurs, n’avait que trop duré. Mais, maintenant, le vent semble avoir changé de cap, et le momentum, de camp. Ce nouveau tandem: l’économiste Fritz Alphonse Jean, comme Président de la Transition, et l’ex-sénateur Stevens Irvenson Benoit, comme Premier Ministre de la Transition, s’il ne fait pas l’unanimité, ne semble pas souffrir de ces travers reprochés à l’équipe actuelle. Il est vrai que certains des membres du gouvernement actuel semblent bien tirer leurs épingles du jeu, compte tenu des circonstances. C’est le cas, entre autres, du Ministre des Travaux Publics, l’ingénieur Rosemond Pradel, du Ministre de l’Éducation, le professeur Nesmy Manigat et du Ministre des Affaires Étrangères, M. Jean Victor Généus. Ces trois membres de l’actuel Cabinet semblent passablement actifs sur la brèche et récoltent un certain succès dans leurs dossiers respectifs. Quant à la Ministre du Tourisme, Mme Luz Kurta Cassandra François, la seule réalisation notable à son actif, depuis son installation, c’est le retour du navire de croisière: «Harmony of the Seas», à Labadie, non loin du Cap-Haïtien. À sa décharge, les conditions de réussite du mandat d’insuffler un nouvel essor au tourisme en Haïti, qui lui est confié, est, à toute fin pratique, une mission impossible. Pour le reste du cabinet ministériel, n’en parlons pas.

C’est dans ce contexte assez morose pour l’équipe du Dr. Ariel Henry que s’est déroulée cette «élection» de nouveaux mandataires par les membres délégués au Conseil National de Transition (CNT). La tenue même de cette activité tient carrément d’un prodige, dans la situation actuelle. La civilité entre les compétiteurs était belle à voir et offrait un exemple qui détonne par rapport à nos expériences coutumières. Tout cela offrait une vitrine rafraîchissante et mettait en exergue des représentants dignes et qui pourraient faire honneur au pays, s’il leur était donné l’opportunité de le servir, le temps d’une transition et dans le cadre d’un passage ordonné et paisible du pouvoir, en attendant que des candidats puissent aller aux élections et de pouvoir convoquer le peuple en ses comices. C’est ce que d’ailleurs cette nouvelle équipe fait miroiter comme alternative. Elle en appelle au pouvoir actuel pour se résoudre à entendre raison et à reconnaître qu’il n’a ni les moyens, ni la capacité de réussir les missions qu’il s’était assignées, à savoir: une gouvernance apaisée, la paix publique retrouvée, la tenue d’un référendum constitutionnel et la tenue des élections générales. La bouée de secours qu’a lancée, à ce dernier, la Communauté Internationale, lors de la Conférence d’Ottawa sur Haïti, récemment, ne semble pas suffire à le renflouer. Il faudrait beaucoup plus. Et, cet exercice, en soi, est un aveu de faillite d’un partenaire qui s’est considérablement embourbé et pour qui il faut appeler, d’urgence, les services d’un remorqueur, si ce ne sont pas ceux d’une ambulance. Et, même quand cela réussirait, rien ne prouve qu’il ne pourra pas retomber, après coup, dans les mêmes ornières et nécessiter à nouveau un autre dépannage.

Comme me le faisait remarquer une de mes collaboratrices, rien ne dit non plus que ce nouveau tandem réussira, là où les autres, avant lui, ont lamentablement échoué. Et elle a raison sur ce point. Mais rien ne dit non plus qu’il ne pourrait pas réussir. Au moins, à l’évidence, l’équipe actuellement au pouvoir est d’une nullité consommée et avérée, en dehors des quelques rares exceptions précitées. Autant donc donner la chance au coureur. On n’a plus rien à perdre à tenter l’expérience, surtout avec quelques-unes de ces personnalités connues, établies et qui se portent volontaires à essayer de rétablir la barque du pays, pour cette transition koupe fache, cette rupture nette avec un ordre de choses qui nous a conduits au désastre que connaît actuellement le pays.

La fenêtre pour réaliser l’avènement de cette nouvelle équipe au pouvoir et pour négocier une passation tranquille avec le gouvernement actuel, dirigé par le Dr. Ariel Henry, est d’environ une semaine. D’ici au 7 février 2022, des tractations auront lieu pour le maintien ou pour le transfert du pouvoir. Et puisque personne ne détient un avantage évident dans le rapport de forces, la seule issue possible passe par la négociation. Le hic, c’est que nous ne sommes pas vraiment doués pour cet exercice. Nous jouons souvent à quitte ou double. La fuite en avant est souvent la stratégie privilégiée, avec les résultats qu’on connaît. Puissent, cette fois-ci, la sagesse et la pondération prendre le dessus et nous permettre, en tant que société, d’aspirer à un avenir meilleur.

Pierre-Michel Augustin

le 1er février 2022

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