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Quand Haïti a la Danse de Saint-Guy

Hier, le pays tout entier s’est mis à trembler. Du Nord-Ouest au Sud-Est, de la Grand-Anse au Nord-Est un grand frémissement a parcouru nos mornes et nos plaines, nos villes et nos villages, comme un frisson qui fait claquer les dents à un malade fiévreux. Le Bureau des Mines et de l’Énergie a publié un tableau répertoriant les épicentres de ce grand tressaillement. Des petits points jaunes s’étalent partout sur la carte d’Haïti et dans ses eaux territoriales également, comme autant de petits boutons d’éruption cutanées d’un malade atteint de sarampion. Il y en a partout, sauf peut-être au Département du Centre. Cela ne surprendra personne. Cette zone a toujours été reconnue comme la plus stable, géologiquement, selon les experts.

Ce 24 janvier 2022, les stations de mesures sismiques rapportent des secousses, variant entre 5,6 dans les Nippes et 1,5 ailleurs, à Port-au-Prince. Dans certains quartiers de la capitale, le séisme est à peine perceptible. Dans d’autres, c’est la panique. L’on se souvient encore du séisme du 12 janvier 2010. Une chance, il y a peu de perte de vies humaines, cette fois-ci. La Protection Civile en rapporte deux, dans son bilan préliminaire, mais quelques dégâts matériels sont à déplorer également. On en connaîtra l’étendue dans les jours à venir. Haïti ne serait pas le seul pays affecté par ce séisme régional. On en rapporte des répercussions en République Dominicaine (4,0 sur l’échelle de Richter, enregistré à la Romana) mais aussi à Porto-Rico plus au Sud-Est et jusqu’aux Bahamas, en passant par les Îles Turcs and Caïcos, au Nord-Ouest d’Haïti. Toute la région est ébranlée mais, comme d’habitude, Haïti l’est encore davantage. Ce n’est la faute de personne si nous sommes en plein dans la cuvette de ce «laye» qui branle, de temps en temps. Encore faut-il que nous en tenions compte adéquatement dans nos façons de vivre, de construire et d’aménager notre habitat, ce que nous sommes loin d’avoir réalisé, à ce jour.

Haïti tangue tout autant, politiquement aussi. Et, à l’approche de l’échéance du 7 février 2022, nos tuteurs avaient jugé bon de tirer quelques salves de mise en garde, adressées à nos élites politiques, histoire de prévenir leurs éventuelles turbulences. Une autre fois, le Canada a servi de maître de cérémonie à ce genre d’exercice. Il y est habitué, depuis le temps qu’il s’y commet. Une première, c’était à Québec, pour un bien cuit politique du Président Jean-Bertrand Aristide. C’était au premier Sommet des Amériques, pour inaugurer ce 21e siècle. Je me souviens de cette situation, comme si c’était hier. Le 22 janvier 2001, au dernier jour de ce sommet particulier, «une clause dite «démocratique» était adoptée par 33 des 34 pays qui y étaient représentés. Le président haïtien d’alors, Son Excellence, Jean-Bertrand Aristide, était jugé la brebis galeuse qu’il fallait mettre au pas, le vilain petit canard qui ne faisait pas les efforts nécessaires afin de démocratiser davantage son pays et dont l’exemple était un péril imminent, une menace redoutable pour notre hémisphère. Cette clause dite «démocratique» proclamait que: «toute altération ou interruption inconstitutionnelle de l’ordre démocratique dans un État de l’hémisphère constitue un obstacle insurmontable à la participation […] au processus du sommet ». (Réf. Le Devoir, Début du Sommet des Amériques à Québec, 21 avril 2001.) Quelques années plus tard, en 2003, le Canada récidivait. Le Secrétaire d’État pour l’Amérique Latine et l’Afrique, l’Honorable Denis Paradis, qui ne voulait pas avoir à vivre avec des remords sur la conscience, comme son compatriote, le Général Roméo Dallaire, qui, lui, avait assisté impuissant aux massacres au Rwanda, avait jugé impératif de lancer «l’initiative d’Ottawa sur Haïti». C’était au temps où le Canada s’émouvait profusément de la situation dans notre pays. M. Paradis en avait été tellement touché à l’époque, qu’il avait révélé toute son âme «sur l’état de pauvreté écœurante que vivent 8,2 millions de francophones». Il poursuivait sa réflexion à haute voix comme suit: «Si les Canadiens traitaient leurs animaux comme les autorités haïtiennes traitent les citoyens, on les mettrait en prison.» Ce n’était pas joli, joli, en effet, au pays. À l’époque, Haïti se classait, selon l’Indice de développement humain des Nations unies, 150e sur les 173 pays recensés. L’anarchie était à ce point appréhendée par les bailleurs de fonds à l’époque, qu’environ un milliard de dollars en aide internationale étaient retenus par ceux-ci, de peur qu’ils ne finissent dans quelques-uns de ces paradis fiscaux dont ils connaissent, souvent intimement, les adresses et les modus operandi. Pourtant, ils savaient combien ces fonds étaient indispensables pour atténuer cette misère «écœurante». Mais ils tenaient à avoir leur mot à dire sur tout, même sur le droit de ce peuple de choisir librement ses dirigeants. Et, à défaut, ils étaient prêts à l’enfoncer davantage dans la misère et dans la déchéance, jusqu’à ce qu’il leur demande cette aide, à genoux, s’il le faut, totalement désarticulé et vulnérabilisé. Ainsi firent-ils. De l’avis de l’Honorable Secrétaire d’État d’alors, «vingt millions de francophones, dans un état de misère abjecte, aux portes des Amériques: c’est une bombe à retardement, qu’il faut désamorcer tout de suite». Le Core Group ne pouvait donc pas attendre l’échéance électorale constitutionnelle qui arriverait au 7 février 2005.

C’est à se demander ce qui a bien pu changer, depuis lors, dans la politique canadienne, par rapport à Haïti. De nos jours, l’actuelle Ministre des Affaires étrangères, l’Honorable Mélanie Joly, ainsi que le Premier Ministre du Canada, le Très Honorable Justin Trudeau, se contentent de nous tenir la main. Comme ils disent: Avèk nou y ap mache, sans plus. La vision apocalyptique de l’Honorable Denis Paradis, de 20 millions de pauvres hères, se déversant sur les rives tranquilles des autres pays de cet hémisphère, poussés par cette «misère abjecte», ne s’est pas matérialisée exactement, comme il l’avait anticipée. Nous ne sommes finalement que 11 millions, paraît-il, mais tout aussi pauvres et encore plus aux abois. Notre capitale est devenue une zone de non-droit où des quartiers entiers sont sous la coupe réglée de bandits qui traitent directement avec les autorités locales dont le mandat est échu, rapporte-t-on mais qui pourrait se prolonger indéfiniment, le temps requis pour remettre le compteur démocratique en ordre. Ceux-ci ne se contentent plus de kidnapper leurs compatriotes qui n’ont d’ailleurs pas assez d’argent pour payer les rançons qu’ils leur réclament. Ils s’en prennent désormais aux ressortissants de ces pays tuteurs qui ont pourtant supervisé et exigé même la mise en place de ces autorités de facto, totalement impuissantes, semble-t-il. Ils kidnappent des Français, des Américains, des Canadiens, des Dominicains et même des Cubains. Tout le monde y goûte.

Je me demande ce que l’Honorable Denis Paradis penserait aujourd’hui, s’il revenait in situ pour une autre évaluation après coup, à titre de service après-vente. Quelle vente ! Une vente de feu, une vente-débarras… Peut-être constaterait-il l’écart qui nous sépare aujourd’hui de la situation du pays par rapport à celle qu’il dénonçait avec tant de passion dans les années 2000. Un gouffre! Haïti était alors classée 150e sur 173 pays recensés. Les deux Chambres du Parlement haïtien siégeaient régulièrement. La 47e Législature fut l’objet, il est vrai, de vives contestations, comme c’est presque toujours le cas. Mais le Premier ministre à l’époque avait pu déposer sa Politique Générale qui avait reçu l’approbation majoritaire dans les deux Chambres, après des débats contradictoires entre les diverses tendances politiques qui y étaient représentées. Aujourd’hui, Haïti traîne fermement en queue de peloton, au 170e rang sur 189 pays recensés. La 50e Législature est une vraie peau de chagrin, réduite à 10 sénateurs qui ne peuvent ni siéger ni légiférer, car sans quorum et sans une Chambre des Députés. La Police Nationale d’Haïti n’ose plus aller à Martissant de peur de se faire mitrailler par les bandits dont les armes et les munitions transitent généralement par la Floride, la Jamaïque et la République Dominicaine. Les blessés et les polytraumatisés de la Route Nationale numéro 2 doivent maintenant prendre les services d’un cabotage périlleux pour se rendre dans les hôpitaux de la capitale, s’ils veulent éviter de tomber sous les balles à Martissant et à Fontamara. L’Initiative d’Ottawa sur Haïti qui avait culminé jadis au renversement d’un gouvernement légitime dont le mandat arrivait à terme dans moins d’un an, mais qui ne pouvait souffrir alors aucun délai, s’est métamorphosée aujourd’hui en un accompagnement aveugle dans toutes les dérives, pourvu qu’elles soient commises par celles et ceux qui ont reçu leurs bénédictions. Les consciences, si loquaces jadis, se sont tues. Désormais, il leur suffira de saupoudrer le tout d’une pincée de dollars, quelques millions, pour se donner bonne conscience. Après tout, avèk nou y ap mache. On a pris les devants et ils sont bien en arrière, à nous regarder aller, à nos risques et périls. Tant pis, si on se fourvoie en cours de route. Tant pis, si nous marchons sur une mine dissimulée sous nos pas. Ils n’auront fait que nous montrer la route. Il ne revenait qu’à nous de savoir si oui ou non nous devions nous y engager ou rebrousser chemin, une fois que nous nous étions rendu compte qu’il nous mènerait où nous sommes aujourd’hui.

En cette fin de janvier 2022, Haïti est en proie à une Danse de Saint-Guy, une convulsion tous azimuts: sociale, politique, économique et même sismique, avec quelque 42 secousses telluriques, enregistrées en 24 heures, sur tout le territoire du pays. À l’approche du 7 février, tout cela constitue un cocktail dangereux, explosif et extrêmement instable. Et d’aucuns s’apprêteraient même à danser le carnaval, malgré tout. Cela relève quasiment du délire, tellement cela parait invraisemblable. Et, croyez-le ou non, la Communauté Internationale nous accompagne et nous guide à travers nos dérives. Elle nous conseille même de faire entre nous l’unanimité, la fusion de toutes les tendances politiques, même des plus extrêmes, non pas un consensus majoritaire et raisonnablement applicable. Autant chercher l’inaccessible étoile, c’est la quête utopique de l’unité absolue, tandis que s’ourdissent et se consolident, dans certaines officines, des plans fumeux de réalisation d’un référendum constitutionnel, en dehors de toutes les règles prévues à notre Charte fondamentale.

Pierre-Michel Augustin

le 25 janvier 2022

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