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Quand toutes nos plaies sont mises à vif

Les évènements se bousculent mais rien ne semble avoir de prise réelle sur la situation en Haïti, tellement cela est devenu compliqué de nous en sortir. Il y a quelques mois, des religieux français avaient été séquestrés par un groupe de bandits qui ont pris l’appellation de «400 mawozo». Ces prisonniers avaient été retenus pendant plus de 15 jours, avant d’être libérés par leurs ravisseurs. Les autorités françaises ont certainement eu à intervenir dans le processus mais il n’y a pas eu d’intervention armée, que je sache, pour forcer leur libération. Cela s’était fait probablement à l’amiable. On a dû sceller le tout avec un «gentlemen agreement» et une bonne poignée de mains, sans doute. La religieuse avait fini par rappliquer en France, mais pas les prêtres qui persistent dans le sacerdoce, aujourd’hui très à risque, de sauver des âmes, en ce bas monde. Aucune mention de paiement de rançon n’a été rendue publique, non plus. On laisse croire que tout s’est fait sans heurt et que les bandits ont tout simplement renoncé à poursuivre dans cette aventure. Imposture ! Mensonge grotesque ! Grisés par ce succès inattendu, ils ont tenté encore un autre coup, un peu plus fort. La semaine dernière, toujours ce même gang des «mawozo» a kidnappé un groupe de missionnaires, toujours dans le même secteur de la Croix-des-Bouquets, à Ganthier. Cette fois-ci, ils ont enlevé un groupe de 18 personnes, parmi lesquelles, 15 Américains, un Canadien et deux Haïtiens. Et la presse occidentale, tout d’un coup, se rend compte du niveau critique de l’insécurité généralisée au pays.

Tout d’un coup, on commence à faire le lien, qui paraissait pourtant évident, entre la fuite éperdue des Haïtiens vers les pays aux alentours et la situation générale sur place. L’insécurité, les carences du système de justice, la dilapidation des fonds publics, l’absence des institutions de l’État, bref: la faillite de l’État haïtien attire enfin les projecteurs de la presse internationale. Pendant ces dix dernières années, mais tout particulièrement durant les quatre ans de pouvoir de Jovenel Moïse, une certaine presse haïtienne, une bonne partie de la Société Civile et quelques secteurs de l’opposition n’avaient de cesse de répéter que ce pays était mal géré, que des massacres de civils se perpétraient avec la complicité sinon à l’instigation des autorités de l’État, au plus haut niveau. Mais rien n’y faisait. À l’ONU, on ne voulait rien entendre, à part les mensonges de Jovenel et des membres de ses gouvernements, à part les demi-vérités de Mme La Lime, Représentante Spéciale pour Haïti du Secrétaire Général des Nations Unies et Cheffe du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), à part aussi les entourloupettes de Mme Michèle Sison, l’Ambassadrice des États-Unis au pays. Jovenel Moïse était allé raconter, aux membres de l’Assemblée Générale des Nations Unies, qu’il avait éliminé les «400 Mawozo» et la menace que ce groupe faisait peser sur la situation sécuritaire du pays. Mme Sison estimait que c’était une bonne initiative de la CNDDR de fédérer les groupes de bandits de la Capitale et que cela augurait d’une amélioration de la situation sécuritaire dans la Capitale et dans ses faubourgs. Et Mme La Lime était allée, à plus d’une reprise, roucouler des rapports à l’eau-de-rose au Secrétaire Général, M. Gutteres, qui en faisait écho à l’Assemblée Générale ou au Conseil de Sécurité. À les en croire, tout allait bien dans la République des PHTKistes. Il y avait bien quelques chialeurs qui refusent de rentrer dans les rangs et qui racontent une réalité tout autre. C’était d’ailleurs la preuve d’une bonne vie démocratique. Et puis, finalement, ces résultats catastrophiques qui, aujourd’hui crèvent les yeux et qui s’étalent au grand jour. La gestion d’Haïti par les États-Unis d’Amérique, par organisations régionale (OEA) et/ou internationale (ONU) interposées, s’est révélée un lamentable échec, au point où ce pays est devenu, au fil de leurs expériences de laboratoire politique de «state building», un vrai repaire de bandits, de voleurs, de violeurs et d’assassins qui ont largement échappé au contrôle de leurs maîtres locaux et étrangers. Les Frankenstein haïtiens se sont affranchis de leurs manipulateurs et revendiquent aujourd’hui, officiellement, la totale maîtrise de leurs actes et de leurs ambitions. Désormais, ils ne s’en prennent plus seulement aux locaux, au menu fretin. Ils visent plus haut. Ils menacent les maîtres. Et cela changera sans doute la donne.

En effet, depuis la semaine dernière, l’emphase, du côté américain, est portée sur les lacunes criantes de cette PNH qu’ils ont pourtant bâtie, supportée et portée à bout de bras. Tout d’un coup, il est devenu urgent d’en évaluer précisément les capacités objectives et opérationnelles, et de déterminer avec soin les renforts dont elle a un besoin urgent pour mener efficacement ses missions prioritaires: Protéger et Servir. Mme Uzra Zeya, Sous-Secrétaire d’État américain à la Sécurité civile, à la Démocratie et aux Droits humains, est dépêchée sur place pour ce boulot. Il ne s’agit plus de déterminer si des élections peuvent être tenues dans un mois ou deux. L’urgence, brusquement, se trouve ailleurs, plus exactement là où se sont toujours situées les priorités de la population en Haïti:

  • en premier lieu, dans le besoin primaire de pouvoir vaquer à ses occupations, sans courir le risque d’être kidnappé ou d’être assassiné;
  • en deuxième lieu, dans le besoin primaire de gagner sa vie modestement et de répondre à ses obligations personnelles et familiales, et de ne plus devoir s’exiler vers un ailleurs, peut-être tout aussi incertain mais offrant, au moins, un espoir de mieux-être;
  • en troisième lieu, dans celui d’avoir accès à des services élémentaires d’approvisionnement en eau pour boire et se laver, en énergie pour s’éclairer, se faire à manger et se déplacer.

Cela a pris dix ans aux gouvernements américains successifs pour sembler réaliser aujourd’hui qu’ils se fourvoyaient royalement, en forçant des compromissions dans la gorge de la population haïtienne qui se débattait, jusque-là en vain, contre ces pratiques qui leur étaient quand même imposées. Un chanteur populaire, sans expérience politique, sans implication sociale et sans envergure personnelle, ne saurait jouer le rôle de leader d’un peuple, sans courir au drame. Nul n’a besoin d’être devin ni grand clerc pour anticiper les résultats de pareilles expérimentations politiques. De Barack Obama (2 fois) à Donald Trump, pendant ces dix dernières années, les gouvernements américains, qui se sont succédé, ont multiplié ces erreurs en imposant des points de vue et des visions politiques qui se sont révélé des tragédies que vivent les populations haïtiennes dans leur chair et dans leur quotidien. Je dis bien: «sembler réaliser», car il n’est pas dit que Mme Zeya pourra faire contrepoids à la vision déjà établie d’un Kenneth Merten, de retour à l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince. La seule différence, c’est qu’on doit maintenant tenir compte des dégâts causés par ces politiques corrosives, non seulement sur le fretin local, mais également sur des gens moins ordinaires, des citoyens de la République Étoilée, aujourd’hui victimes collatérales de ces expérimentations sociales et politiques, imposées d’ailleurs. Le chaos, créé en Haïti, entraîne aujourd’hui des répercussions immédiates et directes sur l’exercice pastoral de la bienfaisance américaine et sur ses cohortes de missionnaires en devoir dans nos quarts mondes déshérités, en mal d’un espoir dans une vie meilleure dans l’au-delà. Désormais, même ces émissaires de la bonne Parole, de la bonne Évangile, ces semeurs d’espoirs dans la Vie éternelle, versés également dans des bonnes pratiques de philanthropie, d’entraide et de coopération internationale, ne sont pas à l’abri des truands qui, auparavant, n’assaillaient que leurs ouailles, leurs brebis.

Ce que cette situation met aussi en exergue, c’est la fragilité des autorités politiques du pays qui ne reposent, à l’évidence, que sur une structure vermoulue et totalement inopérante de sécurité publique. L’imposture suprême, c’était la présence d’un bandit patenté, habillé tout de blanc, en veston et cravate, pour aller déposer une gerbe de fleurs à Pont-Rouge, ce 17 octobre, en lieu et place des autorités de l’État, mises en déroute par des bandits en armes, la garde personnelle de Barbecue. L’imposture suprême, je dirais même plus, l’avilissement suprême, c’est le chef de la Police et de la soi-disant armée, obligés de fuir devant la meute de Barbecue qui s’était érigé en chef d’État. Il ne manquait rien qu’une demande de rencontre de travail entre Kenneth Merten ou Uzra Zeya et Jimmy Chérizier, pour compléter le côté burlesque de la situation. De mon point de vue, c’est un peu l’équivalent des mêmes erreurs du Pentagone en Afghanistan. Ces Américains tout puissants et omniscients avaient tout autant sous-estimé la force des Talibans et surestimé les capacité et la détermination de l’Armée afghane qu’ils avaient pourtant bâtie, financée, équipée et entraînée. Cette dernière s’était évaporée devant les colonnes «ragtag» des Talibans, un peu comme la rosée du matin aux premiers rayons de soleil. La même chose semble se répéter chez nous. Les États-Unis, de concert avec ses vassaux constitués en CORE Group, en Haïti, ont bâti, financé, équipé et entraîné la PNH. Parallèlement, ils ont permis le financement et l’armement des bandits, dans une stratégie de chaos organisé, pour mieux garder un contrôle sur le gouvernement, sur les secteurs de l’opposition et sur la population en général. Aujourd’hui, ils ne contrôlent plus rien, jusqu’à preuve du contraire. La PNH est une institution en loques. L’armée est une coquille vide. Les bandits sont hors contrôle et la population est aux abois. Les Chinois, aux Nations Unies ont eu bien raison, la semaine dernière, de se payer leur tête, de leur reprocher leur faillite, leur échec lamentable en Haïti et de leur mettre ce résultat, tout aussi piteux que catastrophique, sous le nez. Après avoir déstabilisé ce pays et son leadership, après s’être approprié le droit de faire des petits rois et de les manipuler comme des marionnettes, ils ont transformé ce pays en un enfer, en une prison à ciel ouvert, où ses fils et ses filles, ceux et celles qui ne s’en évadent pas, se font kidnapper, violer, rançonner et tuer, à cœur de jour. Pour les autres, celles et ceux qui essaient de s’en échapper, s’ils arrivent enfin à la frontière de leur El Dorado, ils se feront prendre au lasso, et retourner à leur «shit hole», comme se plaît à dire Donald Trump, par bateaux ou par avion. En cela, ils ont donné l’exemple aux autres nations de l’hémisphère qui n’en demandaient pas plus pour les suivre, à leur tour.

Ce que cette situation met en exergue, c’est qu’elle va continuer encore à pourrir pendant quelque temps, car nous n’étions pas préparés à faire face à la musique, et nous ne sommes pas près de l’être non plus. Mais je me refuse à croire que cela restera ainsi, indéfiniment. Le «lavman jilèt Chandra», comme le prophétisait Déralus, dans Léa Cocoyer, surviendra à un moment donné. Et l’embâcle cèdera, pour tout balayer de ses eaux trop longtemps contenues. Ses eaux en furie nettoieront les écuries d’Augias, toutes nos incuries accumulées au cours des ans. Mais cela arrive rarement sans bavures, malheureusement. L’Empereur Jean-Jacques Dessalines, notre Père Fondateur, doit encore se retourner dans sa tombe, en ce 215e anniversaire d’un parricide dont nous payons encore les retombées maudites.

Pierre-Michel Augustin

le 19 octobre 2021

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