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Le temps d’agir est arrivé

Tel un enfantement, le processus d’accouchement d’un accord, largement consensuel, pour une issue à la crise multiple qui sévit au pays, est lent, pénible et laborieux. À mon point de vue, cet accord, maintes fois, est repris et reformulé, essentiellement pour redire les mêmes choses, les mêmes vérités, les mêmes constats et les mêmes correctifs tant souhaités pour une éventuelle sortie de crise et un redémarrage de notre société, entre temps, paralysée. Mais cette paralysie ne l’est pas vraiment, du moins, pas totalement, car le processus de dégradation, lui, s’accélère, à tous les niveaux. Du jour au lendemain, ce qui était encore envisageable, soudain, ne l’est plus. Les gens aussi s’étiolent et le capital humain s’effiloche, se ratatine, jour après jour. Certains de nos acteurs importants passent de vie à trépas, laissant soudain un vide à combler par quelques postulants encore novices, même quand ils seraient tout pleins des meilleures intentions. Comme le disait K-Plim, à l’occasion d’une autre de nos situations de crise: «c’est composer ou décomposer». Cela ne pourrait pas être plus à propos aujourd’hui. Mais le travail avance, péniblement, douloureusement, laborieusement. Le fameux accord consensuel de sortie de crise, paraît-il, aurait finalement vu le jour, malgré un feu d’artifice de barrages incongrus, des difficultés de dernières minutes qui menacent de tout faire chavirer pour recommencer à la case départ. C’est que l’apprentissage du débat démocratique n’est pas toujours de tout repos, surtout quand on n’y a pas été vraiment préparé et que certains des participants, qui se passent des formalités de l’invitation, ne sont souvent que des boutefeux, des trublions, juste présents pour créer la pagaille, à l’occasion.

Pendant que nous nous entredéchirons à qui mieux mieux pour nous accaparer du pouvoir politique évanescent de décider des orientations à donner au pays, nous ne nous rendons pas compte que d’autres sont à pied d’œuvre, en train de saborder ce navire qui prend l’eau déjà de toutes parts, et que les moyens, pour écoper cette eau et pour rester à flot, diminuent de jour en jour, presque d’heure en heure. Nous savions déjà la dégradation totale de la situation à Martissant. Nous savions déjà que ce quartier de Port-au-Prince est aujourd’hui totalement aux mains des bandits qui en ont fait leur fief. Aujourd’hui, Martissant est aussi un verrou stratégique qui contrôle le flot du trafic commercial et le déplacement des personnes entre les départements du Grand Sud et le reste du pays, et cela compte pour environ 20% de l’économie nationale, nous disent les experts. Cette même situation semble se répéter dans les banlieues Est et Nord de la capitale, avec le gang des 400 Mawozo qui y sévit. La semaine dernière, le chef de ce gang que le gouvernement avait déclaré défait totalement et définitivement hors d’état de nuire, prenait le contrôle du marché de la Croix-des-Bouquets et annonçait publiquement les tarifs qu’il imposait à celles et à ceux qui devront se soumettre à ses diktats. Celles et ceux qui opèrent des étalages devront lui verser 500 gourdes; celles et ceux qui ont des «bacs» lui verseront 100 gourdes et celles et ceux qui n’ont qu’un «laye»: 100 gourdes. Fin de la discussion. C’est en échange de leur consentement de lui payer ce tribut, régulièrement, que lui et ses troupes garantissent aux abonnés de ce grand marché public, à l’entrée de la capitale, une relative quiétude pour continuer à faire leur commerce. Le chef des Mawozo exige également la coopération de tous ses sujets, à la traque et à la capture de ses adversaires. Les contrevenants seront soumis à la fureur du chef bandit et aux pires sévices. Avis leur est donné. Et personne ne prend la menace à la légère, surtout pas celles et ceux qui habitent la région. Ils savent ce qui est arrivé aux gens de Martissant et veulent surtout éviter leur sort: le départ forcé, l’exil intérieur. Ils savent aussi qu’ils ne peuvent pas compter sur la PNH pour venir à leur secours. Les policiers eux-mêmes ne sont pas épargnés et certains d’entre eux sont connus pour être de mèche avec les bandits. Alors, ils doivent «composer» avec les circonstances et faire profil bas, en attendant leur libération éventuelle par une quelconque force. Mais quelle sera cette force?

Ce qui est certain, c’est qu’il se dessine de plus en plus, un encerclement de la Capitale, en partant de Croix-des-Bouquets en allant vers Santos, jusqu’à la croisée de la Route Nationale numéro 8 et de la Route Nationale numéro 1. Toute cette zone se trouverait actuellement sous le contrôle des Mawozo. Ce faisant, ce sont les communications terrestres entre les départements, du Nord, du Nord-Ouest, de l’Artibonite, du Centre et du Nord-Est qui se trouveront bientôt coupées de la capitale. La Route Nationale numéro 8, c’est également le cordon terrestre entre la capitale haïtienne et la République Dominicaine, en passant par Malpasse. Des secteurs de bas-Delmas et de Cité-Soleil se trouveraient sous le contrôle des G-9 en Famille et alliés de Jimmy Chérisier, alias Barbecue. Enfin, la zone du Bicentenaire échappe également au contrôle des forces de l’ordre. Bientôt, ce sera l’asphyxie du centre administratif et politique de la République, le tarissement de la plupart de ses moyens financiers, la déconnexion du reste du pays de son centre névralgique: la capitale du pays. Et lorsque cela sera fait, j’appréhende le moment où les autorités du pays n’auront plus le choix que de réclamer une aide militaire, une intervention étrangère massue et massive, pour casser l’étau qui les étrangle et pour reprendre le contrôle de Port-au-Prince, de ses banlieues et du reste du pays. Il me semble que ce n’est qu’à ce prix, ce lourd tribut à consentir, que l’on pourra éventuellement casser cette spirale vers une «somalisation» totale du pays, une «balkanisation» en chefs de gangs divers, chacun contrôlant une parcelle de notre territoire dépecé entre eux et se disputant des extensions, des miettes, comme des lycaons, pour augmenter leur part de razzia.

Avant de parvenir à cette ultime coupe qu’il nous faudra vider jusqu’à la lie, je me dis que nos élites politiques devraient avoir ce sursaut de dignité et d’intelligence stratégique pour convenir d’un pacte minimum entre elles, pour éviter qu’il ne nous soit imposé une gouvernance totalement d’inspiration et de définition étrangère. C’est exactement ce qui nous pend au bout du nez et qui nous attend au détour de leurs turpitudes. Aucun pays de la zone des Amériques, surtout pas la République Dominicaine et les pays membres de la CARICOM, ne souhaite s’exposer aux périls d’un État en décomposition dans leur environnement géographique et géopolitique immédiat, avec tout ce que cela comporte de turbulences sociales, économiques et sécuritaires, venant d’outre-frontière. Les exemples de ces débordements, affectant les pays en périphérie immédiate et plus ou moins éloignée, sont nombreux et attestent de leur caractère corrosif et perturbateur sur les sociétés avoisinantes qui pourtant paraissaient saines, solides et à l’abri de ces tourments. On l’a vu en Europe (France, Italie, Allemagne) avec le dérapage syrien et l’effondrement provoqué de la Libye. Le déferlement des réfugiés découlant de ces tragédies d’outre-frontière a bien eu son contrecoup d’ostracisme exacerbé, de résurgence de racisme latent, jusqu’aux actes de terrorisme, comme autant de balafres à ces sociétés qui se pensaient assez civilisées pour être bien à l’abri et protégées de ces horreurs.

Nos élites doivent donc tout faire pour nous éviter cet ultime sabordage car, une fois entamé, nul ne pourra dire quelle en sera l’issue finale, pour le devenir de la République d’Haïti. Et pour commencer, elles doivent mettre une sourdine à leur égo et surmonter leur suspicion réciproque, quasi-atavique, pour convenir ensemble des moyens de combattre un ennemi commun: l’anarchie, et un péril très actuel: la multiplication des gangs armés, leur tyrannie et leur violence sur nos concitoyennes et sur nos concitoyens sans défense. La cacophonie des groupuscules politiques qui se pensent des ténors, à force de tonitruer des redites, doit cesser. Un large front commun, pour un Gouvernement de Salut Public ou peu importe son appellation, doit être constitué, sans délai, pour mobiliser toutes nos capacités intrinsèques, afin de parvenir à nettoyer, nous-mêmes, les foyers de gangsters dont notre capitale est aujourd’hui infestée, d’abord, et faire de même dans les provinces, par la suite. Et, même si je ne suis pas tout à fait à l’aise avec l’idée de placer Joseph Lambert, l’actuel Président du Sénat, au Palais National, comme Président d’un tel Gouvernement de Salut Public, je pense que ce serait actuellement le moins pire des scénarios envisagés, pour sortir de cette impasse et éviter la catastrophe de l’occupation étrangère qui nous menace, comme un des moyens pour contenir cette anarchie qui risque de déborder de nos frontières pour se propager ailleurs, sur le reste de ce continent.

De deux maux, il faut parfois accepter de faire un choix pénible mais nécessaire, parce que plus judicieux. Il faut peut-être se pincer le nez et choisir le moins pire. D’ici à Noël, et peut-être bien avant, si nous n’y parvenons pas par nous-même, d’autres le feront pour nous, sans état d’âme. Et ce ne sera ni beau, ni sans douleur. Ce sera, au pire, comme une amputation par mesure de sûreté pour le reste des États du continent américain, pour éviter la menace de gangrène, ou, au mieux, une cautérisation à vif, sans anesthésie, comme en temps de guerre, pour stopper l’hémorragie et sauver l’essentiel, à tout le moins, pour circonscrire localement les dégâts. Aujourd’hui encore, le choix est nôtre. Mais pour combien de temps le restera-t-il encore?

«Tout ce qui traîne se salit», comme dit un proverbe que me répétait feu mon père. Nos hésitations et notre indécision tendent beaucoup plus à nous nuire qu’à nous aider à sortir de notre bourbier. Car, pendant que nous perdons notre temps à tergiverser, les vandales s’emparent de la Cité, rançonnent les bonnes gens et pillent nos entreprises qui tenaient encore le coup, hier, mais qui ne le pourront peut-être plus demain. Chaque jour qui passe ainsi, dans notre expectative, amène son lot de misère, d’atrocités même et de recul à rattraper demain, lorsque nous nous serons finalement ressaisis. Peut-être qu’alors nous nous demanderons, pourquoi avoir attendu si longtemps. Que n’avions-nous donc agi plus tôt? Pourquoi nos élites ont-elles tant tardé à s’entendre sur un dénominateur commun, sur l’essentiel pour la survie de ce pays? Peut-être aurions-nous eu moins de batailles à remporter, moins de luttes à finir et moins de cassures sociales à ressouder.

MAIS, TRÊVE DE STÉRILES COGITATIONS ET DE MIÈVRES ATERMOIEMENTS, À N’EN PLUS FINIR! POUR NOS ÉLITES POLITIQUES ET POUR NOUS TOUS, IL EST VENU LE TEMPS D’AGIR, POUR RESCAPER CE QUI PEUT L’ÊTRE ENCORE, POUR QUE SURVIVE HAÏTI.

Pierre-Michel Augustin

le 7 septembre 2021

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