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L’anniversaire d’une funeste tragédie dont on a retenu si peu de leçons

Ce 12 janvier 2021 marque un douloureux et funeste anniversaire, celui de la catastrophe qui s’est abattue sur le pays, il y a onze ans déjà. En quelques secondes, environ 300 000 âmes ont été ensevelies, arrachées à leur vie et à leur famille. Une autre cohorte, non moins nombreuse, d’estropiés de toute sorte, est venue s’ajouter à la liste des victimes. Enfin, des survivants, au nombre de plus d’un million de personnes, se sont retrouvés, du jour au lendemain, sans lieu ni feu, éparpillés dans des abris de fortunes: des camps temporaires dont quelques-uns sont devenus aujourd’hui permanents. Onze ans déjà, c’est peut-être le temps d’un bilan d’étape, de regarder le chemin parcouru, d’évaluer notre performance et de mesurer ce qu’il nous reste encore à faire.

Il est facile de remarquer que la plupart de nos «décombres matériels» sont aujourd’hui enlevés. Encore que cela n’a pas toujours été notre propre et entière œuvre. Les débris du Palais National, le siège même du pouvoir exécutif, a traîné encore deux ans dans le décor. En effet, il nous a fallu le coup de main charitable de Sean Penn, un acteur américain au grand cœur, pour venir nous en débarrasser gracieusement, quelques années après ce jour fatal. Je suis de ceux qui pensent qu’il y a des choses que tout peuple digne doit entreprendre lui-même. On peut bien l’aider à le faire mais, ce kombit, il devrait en être essentiellement le maître-d’œuvre.

C’est pareil pour le Palais législatif. Ses «ruines physiques» sont parties, elles aussi, mais le Palais législatif provisoire qui trône au Bicentenaire ne paie pas de mine, tout comme les législatures qui l’ont occupé, entre temps. Des débris, humains, ceux-là, traînent encore dans le décor. Au moins, ceux-là ont une date de péremption qui leur est assignée et «dégageront», au pire, d’ici un an ou deux, sinon bien avant. Cela fait déjà deux «premières pierres» qui ont été posées solennellement et deux budgets qui ont été officiellement consacrés à la construction du nouveau Palais Législatif. Mais la reconstruction de ce bâtiment qui devra abriter nos dignes parlementaires n’avance pas très vite et ne lève pas de terre. Combien d’autres «premières pierres» faudra-t-il poser avant d’entamer, pour de bon, sa construction? Cela demeure un autre mystère à décrypter.

L’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, aussi appelé Hôpital Général, avait été rudement frappé par le séisme et on avait voulu profiter de ses réparations d’envergure, pour construire un Hôpital, disait-on, «de référence». Ce ne serait vraiment pas un luxe pour un pays dont les ressortissants sont abonnés aux institutions de santé des pays voisins (République Dominicaine, Cuba, Porto-Rico, Guatemala, États-Unis, Canada) pour des soins souvent de première ligne, ne nécessitant aucun niveau technique très élevé. Jusqu’à présent, cet hôpital, que l’on voulait un phare dans son domaine et dans le pays, peine à être achevé et s’embourbe dans toute sorte de problème. Il n’arrive donc pas à desservir adéquatement la population. De sorte que la République Dominicaine aujourd’hui a pris des dispositions pour stopper le flot ininterrompu, tout particulièrement de nos compatriotes enceintes, déferlant sur leurs hôpitaux régionaux, souvent pour un simple accouchement sans complication. Si on ne peut pas blâmer les autorités dominicaines de protéger leurs infrastructures sanitaires, on serait malvenu de critiquer nos compatriotes de ne pas vouloir courir un risque qu’elles peuvent s’éviter, si elles en ont les moyens ou l’opportunité, en recourant à des services médicaux plus fiables, en dehors de nos frontières. Un autre exemple: un émissaire du gouvernement actuel, lors d’une malencontreuse négociation avec des chefs de gangs plus ou moins insatisfaits des propositions de notre gouvernement, rapporte-t-on, a été lesté de plusieurs balles. Aucun organe vital n’a été touché mais le monsieur est blessé par balles. Alors, hop! Presto! On l’évacue vers la Dominicanie, dans un hôpital réglementaire, pour les soins que requiert son état qui n’était pas nécessairement critique. On n’a pas pris de chance, même avec ce dignitaire d’arrière-banc. Idem, un réputé parlementaire s’écroule au beau milieu d’un débat passablement houleux dans notre Palais législatif provisoire. Vite, on évacue l’honorable législateur, d’urgence, vers un hôpital américain, pas loin. Un avion ambulance, c’est peut-être dispendieux, mais c’est tellement commode qu’on serait fou de s’en passer, surtout quand on dispose de l’argent des contribuables pour effacer l’ardoise. De sorte qu’il ne soit pas vraiment prioritaire de reconstruire notre Hôpital Général dont les soins ne sont seulement destinés qu’à l’immense majorité de celles et de ceux qui ne peuvent pas se payer un voyage à l’étranger pour des traitements de routine.

Aujourd’hui, pour la plupart, les camps de fortune qui abritaient plus d’un million de personnes ont été démantelés, et leurs occupants ont été relogés ailleurs. Une partie de la relocalisation des réfugiés du Champ-de-Mars, par exemple, avait été défrayée par le Canada, rapporte-t-on, avec le soutien logistique de l’OIM. Essentiellement, les réfugiés devaient recevoir une aide financière de l’ordre de 20 000 gourdes par famille, pour les aider à se reloger, ailleurs. C’était un beau geste de la communauté internationale, notamment du Canada, rapporte-t-on, même s’il était largement insuffisant, dans les circonstances. Mais à cheval donné, on ne regarde pas la bride, ni la selle. On dit merci et on enfourche sa monture pour poursuivre son chemin. L’État haïtien, à l’époque, n’avait pas encore construit de nouvelles demeures pouvant accueillir tout ce monde, et il n’a pas entrepris de le faire, non plus, depuis lors. Alors, on a utilisé les moyens du bord. Des habitations rendues dangereuses par le séisme ont quand même été mises à contribution. Advienne que pourra. Dans de nombreux cas, on a tout simplement repeint ou colmaté les brèches et les fissures qui lézardaient les murs de soutènement. Et la vie continue. À la grâce de Dieu.

Onze ans plus tard, ce funeste anniversaire nous revisite sans que nous n’ayons changé grand-chose dans notre façon d’aborder la vie, sans une résolution réelle et ferme de modifier quoique ce soit, de façon significative. Nos constructions s’érigent encore sans égard à un code du bâtiment qui tient compte des risques sismiques qui nous menacent tous. Bien évidemment, ceux qui le peuvent, ceux qui en ont les moyens, se l’appliquent. Après tout, il y va de leur sécurité personnelle à domicile. Mais, pour le reste, c’est le train-train quotidien, comme auparavant. D’ailleurs, nos municipalités, généralement, ne disposent pas des moyens techniques ni d’assez de ressources en personnel qualifié pour le suivi et la certification des bâtiments publics et des résidences privées. De sorte que tout repose sur la bonne volonté et un certain éveil de la conscience citoyenne pour éviter des constructions irrégulières qui mettraient la vie de la population à risque, lors de la prochaine secousse d’importance, car il en est prévu plusieurs et de forte envergure, sur tout le territoire du pays.

Une des leçons que l’État semble avoir retenu et mis en application, c’est la nécessité de monitorer scrupuleusement les humeurs et les soubresauts de la mosaïque de failles sur laquelle se situe le pays. Des sismographes auraient donc été déployés pour couvrir notre territoire. Et cela, ce fut encore une gracieuseté de la communauté internationale, paraît-il. Pourtant, en Haïti un sismographe, bien que de faible amplification, avait été installé à Port-au-Prince, à[EJF1]  l’Observatoire du Séminaire Collège St-Martial, depuis 1908. Il avait fonctionné jusqu’à l’expulsion de la Direction de cet établissement scolaire, en 1966, rapporte un document de Projet du Bureau des Mines et de l’Énergie, destiné à une demande de subvention à la Banque Interaméricaine de Développement. Depuis 2016, il y aurait au moins 2 sismographes sur le territoire: un au lycée Alexandre Dumas et un autre au Collège Catts Pressoir, à Port-au-Prince. Mais ne faudrait-il pas avoir un centre de sismologie, dédié à l’enregistrement et à la surveillance de ce phénomène à haut risque pour la population?

Une autre leçon retenue semble être la sensibilisation récurrente de la population quant aux risques de tremblement de terre et des comportements à adopter pour nous en protéger. Mais je ne sais pas si ces annonces à la radio ne sont pas des cris qui se perdent dans le désert de l’indifférence de la population, préoccupée à survivre au quotidien, car il faut bien, quand même, continuer à vivre.

Ce onzième anniversaire risque fort d’être commémoré un peu à la cloche de bois, sécurité oblige, et cela, sur deux ou trois fronts. D’une part, la menace sanitaire posée par la pandémie de coronavirus interdit tout rassemblement sans distanciation physique. Le virus rôde encore dans nos contrées et frappe à l’aveuglette. En attestent les nombreuses mises en garde récentes des autorités locales, alarmées par la possibilité d’une nouvelle vague de ce virus. D’autre part, l’insécurité galopante, encore plus probable que la COVID-19, frappe, sans discrimination, les grands et les plus humbles de notre société: les religieuses, jusque dans leurs couvents, les pasteurs en mission d’évangélisation, les simples voyageurs dans les autobus de transport public, des policiers en armes sur leur lieu d’affectation ou de simples citoyens terrés dans leurs demeures. Plus personne n’est à l’abri de cet autre fléau, sauf peut-être nos gouvernants qui ne l’ont pas subi directement. Du moins, pas encore, jusqu’à nos jours. Allez savoir pourquoi!

Et finalement, d’autres préoccupations se bousculent sur nos agendas. Le Président passera-t-il l’échéance du 7 février 2021 ou pas? Remettra-t-il le pouvoir paisiblement ou pas? L’opposition pourra-t-elle gagner son pari de renverser le gouvernement à cette date ou non? Ou bien ira-t-on vers la tenue d’un référendum constitutionnel le 25 avril prochain? Autant de questions qui s’amoncellent dans nos esprits et pour lesquelles nous n’avons encore aucun fixe, aucune réponse certaine, et qui repoussent en arrière-plan, le souvenir encore vivide de cette tragédie qui marquera nos esprits pendant encore longtemps et contre laquelle nous ne nous sommes pas encore prémunis adéquatement. Les leçons qui nous ont été enseignées, à la dure, à l’occasion de ce terrible séisme, semblent se perdre dans nos consciences en proie à tant de crises, tant d’urgences qu’il faut traiter tout de suite. La mémoire humaine est une faculté qui oublie. Mais la Nature, elle, a sa façon de nous administrer des piqûres de rappel. Et quand elle le fait, elle est sans état d’âme, et nous demeurons sans recours devant ses dévastations, si nous ne nous étions pas préparés à l’avance contre celles-ci.

Pierre-Michel Augustin

le 12 janvier 2021


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