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Bonne et Heureuse Année 2021, quand même…

Comme il est de coutume, pour débuter l’année et partir d’un bon pied, souhaitons-nous en cœur que 2021 nous soit meilleure, à tous les points de vue, que ce soit au niveau politique, économique et social. L’année 2020 qui vient de se terminer, ne nous aura apporté que calamités, sous diverses formes. Il faut donc se souhaiter collectivement un brin de répit. Qui sait, peut-être même qu’elle nous apportera une sorte de redémarrage du pays, vers d’autres objectifs. Mais, à dire vrai, 2021 n’augure rien de meilleur pour nous, non plus, tout bien considérer. En tous cas, aucun signe ne nous semble indiquer le contraire. En effet, d’un côté, les oppositions morcelées peinent encore à se rassembler pour faire un front commun, absolument nécessaire pour l’emporter dans la lutte contre le pouvoir. Et de l’autre, le pouvoir, bien qu’affaibli et passablement erratique, ces derniers temps, a encore assez de moyens pour continuer à foncer vers ses objectifs, même si cela peut nous entraîner tous, vers un chaos encore plus grand.

Pourtant, cela ne devrait pas être trop difficile de faire un peu mieux qu’en 2020. Tout a été si morose que, juste une faible brise de renouveau, cela suffirait pour signaler l’avènement d’un changement fort salutaire, pour la nouvelle année. Par exemple, en matière économique, si je me fie aux analyses du réputé économiste, Kesner Pharel, dans le cadre du bilan de l’année qu’il effectuait pour le compte du Group Croissance dont il est Président Directeur Général, pour une rare fois, depuis le coup d’État des années 90, le pays aura connu, au cours des deux derniers exercices financiers, des diminutions consécutives de son PIB, de -1,8 % en 2019 et de -4% en 2020. Lorsqu’une économie, déjà rabougrie, se ratatine davantage et s’amenuise d’année en année, ce n’est vraiment pas de bon augure. Quand, de surcroît, l’inflation a oscillé autour de 28%, en rythme annuel pour 2020, et que nos recettes publiques, toutes sources confondues, atteignaient péniblement les 7 milliards de gourdes en moyenne, tandis que nos dépenses caracolaient aisément autour des 15 milliards de gourdes par mois, en moyenne, toujours selon cette même source, l’on comprend aisément d’où sont provenus les fonds pour combler cet écart. Ce gouvernement aura utilisé, à outrance, la planche à billets. Comme l’on dit couramment dans notre langue: «nan pwen ankenn sekrè ankò nan fè kola.» Je sais, on pourra toujours prétexter la survenue d’évènements extraordinaires, comme la pandémie de COVID-19 et aussi les turbulences sociopolitiques du Peyi Lòk pour expliquer ces culbutes de notre économie. Néanmoins, si, dans le premier cas, il n’y a aucune parade efficace pour s’en prémunir – d’ailleurs, tous les pays du vaste monde en pâtissent, même si ce n’est pas tous au même degré -, ce n’était pas exactement la même situation, dans le deuxième cas. En effet, le Peyi Lòk n’était pas une fatalité inéluctable qui s’était abattue sur le pays, un peu comme la misère sur le pauvre monde. Il a été le résultat, l’aboutissement d’une intransigeance politique carabinée des tenants du pouvoir actuel, qui se sont évertués à imposer des mesures administratives et des changements politiques calamiteux, auxquels la population, dans sa vaste majorité, avait dit non, sur toutes les gammes, avant de finalement recourir à ces dispositions extrêmes du Peyi Lòk. Donc, n’en déplaise à nos bien-pensants, reprocher à l’opposition et à la population de recourir à des mesures extrêmes d’autodéfense, et leur en imputer les conséquences prévisibles, c’est comme leur reprocher de ne pas s’être laissé écraser et de refuser d’accepter veulement, sans réagir, une autocratie et un despotisme que leur imposent, par la ruse juridique, par la propagande mensongère et même par la force brutale, les tenants du pouvoir politique actuel. Et, faut-il rappeler le bien-fondé de cette déclaration révolutionnaire mais combien justifiée, encore de nos jours: «Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.» (Article 35 de la Constitution française du 24 juin 1793). Nos experts, qui ne mesurent que l’impact des mouvements sociaux, sans en attribuer la responsabilité à ceux qui les provoquent, jouent naïvement à l’autruche et se font donc complices, peut-être involontaires, des tenants de ce pouvoir obscurantiste et criminel qui ne manqueront pas de les vassaliser à leur tour, sans artifice et sans ménagement, en temps opportun.

Cela ne devrait pas être difficile non plus de faire un peu mieux, du point de vue politique. Les tenants du pouvoir actuel ont jeté bas les masques, depuis quelque temps. Pour eux, il n’est plus besoin maintenant de recourir au mensonge et à la ruse, juste encore à un peu de propagande d’entretien, comme la promesse du courant électrique 24 sur 24, au tournant de 2022, cette fois, et à la promesse de quelques élections, en temps et lieu, pour endormir quelques crédules et apaiser quelques alliés, un peu trop pressés à leur goût. À part cela, aujourd’hui, les tenants actuels du pouvoir disent tout haut ce qu’ils pensaient tout bas, il n’y a pas si longtemps déjà. Et ils font ce qu’ils disent. Ils voulaient une armée, Ils l’ont recréée, envers et contre tous. Elle est encore n’importe quoi mais, elle est là. Et il faudra en tenir compte, en temps et lieu. Et puis, le Président n’avait-il pas annoncé, sans ambages, que des accidents surviendraient à ceux qui se mettront en travers de son chemin? Et puis, ô surprise, des accidents sont bel et bien survenus, entre autres, au Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince, Me Monferrier Dorval, qui avait eu l’imprudente franchise de dire publiquement son désaccord honnête, sur les ondes d’une station de radio locale, non pas avec l’idée de remanier la Constitution, mais sur la manière de s’y prendre, sur l’opportunité de le faire dans cette conjoncture mais, surtout, sur la légitimité d’une telle démarche, si entreprise par décret, à l’initiative d’un gouvernement sans contrepoids législatif, en perte totale d’appuis populaires et de légitimité politique. Aujourd’hui, les velléités dictatoriales des tenants actuels du pouvoir se précisent et prennent corps sous la forme de décrets, entre autres, l’un, créant l’Agence Nationale d’Intelligence et dont les agents auraient un pouvoir quasi illimité, et un autre, élargissant la définition de crimes dits terroristes, punissables d’emprisonnement pour des durées prohibitives. Pour faire un peu mieux dans le domaine politique, il suffirait juste de revenir au statu quo ante, et dire que rien de tout cela ne tient plus. Effacer le tableau, juste remettre le compteur à zéro. Il suffirait juste de rescinder ces décrets pour montrer la bonne foi des tenants du pouvoir actuel et désamorcer tout mouvement de protestation auquel la population, à bon droit, devrait se préparer pour dire non à la tyrannie de ses gouvernants actuels. Cela ne devrait pas être difficile non plus de trouver un terrain d’entente avec «les oppositions nationales», sur une transition nécessaire, au 7 février de cette année, pour réaliser des élections, le plus tôt possible, aussi tôt que cela sera techniquement faisable. Évidemment, il faudra un peu de temps pour balayer la duplication des cartes d’identité nationale, provoquée par l’imposition inconsidérée de DERMALOG, malgré les réserves et la réprobation des agences concernées de l’État, sur la question, et remettre un peu d’ordre, juste dans ce dossier. Un tel intervalle devra obligatoirement être comblé par un Gouvernement de Transition, comme cela a déjà été le cas, avec le gouvernement de transition Privert/Jean-Charles, ou l’autre précédent, Alexandre/Latortue, par exemple. Un an, deux ans ou trois ans, au grand maximum, la République aura déjà vu pire et pourrait s’en porter un peu mieux, entre temps. Peut-être même beaucoup mieux après, une fois les règles du jeu politique, redéfinies et assainies pour de bon. Sans doute, qu’avec ces arrangements, la population sera moins portée à entreprendre des mouvements de désobéissance civique, comme le Peyi lòk ou des manifestations de tous ordres: syndical, revendiquant une reconnaissance légale ou pour des améliorations de conditions de travail et de salaires, par exemple; politique et social, comme celles entreprises régulièrement par des groupes sociaux, exigeant une reddition de compte sur la gestion du Fonds PetroCaribe et sur divers massacres dûment établis et reconnus. Les terreaux, si fertiles pour la prolifération de gangs de criminels de toute sorte, deviendraient alors moins attrayants, plus arides. Tous les fonds, distribués en rétributions pour l’apaisement de bandits, pourraient alors être redirigés vers la construction et la consolidation de nos infrastructures socio-sanitaires et économiques, et pourraient servir à atténuer la misère de nos laissés-pour-compte, aujourd’hui si nombreux.

En cette année 2021, on pourrait, certes, faire beaucoup mieux, du point de vue social aussi. Imaginez, un moment, qu’il n’y aurait plus de G-9 en famille et alliés, des gangs de bandits armés, fédérés grâce aux bons offices d’une agence de l’État, ligués contre les gens de Bel-Air et de Cité-Soleil, en connivence avec les tenants du pouvoir actuel qui les laissent faire à leur guise. Imaginez qu’il n’y aurait plus de «Iso-machin», de «Barbecue» ou d’autres olibrius du même acabit et aux sobriquets plus ou moins fleuris ou originaux, pour effrayer nos jeunes et nos moins jeunes, kidnappant les bonnes gens contre rançon et, à l’occasion, violant leurs victimes ou les assassinant tout bonnement, pour ensuite jeter leur cadavre sur les piles d’immondices qui s’accumulent un peu partout, à la capitale notamment. Rien que d’y penser, je vois déjà nos milliers de retraités de la Diaspora, prenant d’assaut leur siège assez cher, merci, dans un de ces avions charters, pour venir écouler des mois ou quelques semaines d’hiver, sous nos chauds rayons de soleil, COVID-19 ou pas. Car, voyez-vous, pour bon nombre de nos compatriotes vivant à l’étranger, ce qui prime surtout, c’est la sécurité, le sentiment d’être bien chez soi, à l’abri de bandits, même s’il faut encore endurer, de temps-en-temps, le black-out et les piqures de maringouins, et aussi, trop souvent, un manque criant de savoir-faire et d’entre-gens de la part de certains de nos hôteliers, à leur égard, à l’occasion d’une visite au pays. Ils sont souvent pris pour des proies faciles, des guichets ATM ambulants, qu’il faut «plumer», sans ménagement, sans état d’âme, durant le bref temps de leur séjour chez nous, que dis-je, chez eux, de retour temporairement au bercail. Malgré tout cela, il y en a quand même plusieurs qui troqueraient bien, un peu de leur relatif confort nord-américain ou étranger contre un peu d’apaisement de leur nostalgie lancinante, pour renouer avec leur chez eux natif-natal, parce qu’après tout, comme le dit la chanson, lakay: se lakay.

Mais, aussi simple et basique que cela puisse paraître, tout ce que je viens de vous faire miroiter, reste chimérique. Ce sont autant de souhaits, un peu bon marché, comme le courant 24 sur 24 de Jovenel, la promesse de sécurité à gogo du P. M. Jouthe Joseph, tout comme les sempiternelles résolutions de rassemblement et de convergence de nos oppositions éparses. Dans nos déboires, tout le monde semble jouer un rôle dans une comédie pour saltimbanques, qui ne fait plus rire personne mais qui, plutôt, tourne en une tragédie, triste à en pleurer. En ce début de 2021, dans notre pays, comme ce le fut à la fin de 2020, chaque fois que quelqu’un quitte son logis, il ne sait pas s’il va pouvoir le regagner plus tard, sain et sauf. Le danger rôde partout. Parfois, il frappe même jusque dans nos propres demeures. Déjà, en ce début de 2021, comme ce le fut, à quelques reprises en 2020, les parquetiers font la grève pour soutenir leurs justes revendications d’augmentations salariales et d’amélioration de leurs conditions de travail. Il faut toujours appréhender, à n’importe quel moment, une autre sortie tonitruante et fracassante des Fantômes 509. Ils sont armés, eux autres, et ils font plus que peur, ces fantômes d’un nouveau genre. On ne perd rien pour attendre cette éventualité. Après tout, ces derniers qui se disent policiers, ne réclament qu’un salaire de 50 000 gourdes par mois, en plus de ladite carte de débit, avec une provision de 50 000 gourdes par mois, soit la bagatelle de 100 000 gourdes par mois, pour chacun de leurs confrères et chacune de leurs consœurs. Avec un total d’environ 15 000 membres, cela fait une rondelette somme de 1,5 milliards de gourdes par mois, rien que pour satisfaire les demandes des membres de la PNH. Si l’on considère que le pays ne récolte qu’environ 80 milliards de gourdes par exercice financier, l’on comprendra, un peu mieux, mes réserves, quant aux possibles améliorations que je nous souhaite de tout cœur, tant au niveau économique que social. Pour ce qui est du versant politique, le vieil adage haïtien reste encore de rigueur. «Se fè ki koupe fè», tout le reste demeure du verbiage, du beau parler. Et, des beaux parleurs, ce n’est pas cela qui nous manque le plus, par le temps qui court, du côté de nos oppositions. Alors, ne nous faisons pas trop d’illusions, nous voilà partis pour une autre année difficile. Et encore, c’est un euphémisme.

Un Stand Up comique marocain racontait, à la blague, dans un de ses sketches, que partout ailleurs, lorsqu’on arrive au fond du puits, on n’a pas d’autres choix que celui de remonter mais que, chez lui, à Rabat, on trouve le moyen de creuser le puits un peu plus, pour être sûr de persister dans la descente aux enfers. Je pense que chez nous, on doit avoir attrapé ce même virus, car nous affichons ce même genre de comportement. Nous continuons à creuser de plus belle. Nous persistons et signons dans cette même folie. Cela fait déjà plusieurs fois que j’ai cru naïvement que nous ne puissions descendre plus bas. Mais à chaque fois, les constats m’ont vite démenti. Déjà, à l’époque des «zenglendo», je ne pensais plus voir pire au pays. Aujourd’hui, nos gangs feraient passer ces malfrats d’une autre époque, pour des petits amateurs, des bandits du dimanche. Mais, l’on ne sait jamais quand est-ce que cela changera. L’espoir fait vivre, ne dit-on pas? «L’on ne sait jamais d’où viendra l’eau qui pénètrera dans la tige du giraumon et le fera fleurir» (traduction libre et personnelle)… De la rosée du matin frais, des gouttes de pluies qui martèlent nos jardins dénudés et en érodent la fine fleur de terre arable, de la sueur qui ruisselle de nos fronts ou des rivières de larmes qui coulent de nos yeux ? Nul ne sait vraiment d’où viendra cette eau qui alimentera notre renaissance… Nous vivons, aujourd’hui, sur de frêles et improbables espoirs. Mais, qui sait!

Alors, Bonne et Heureuse année 2021, quand même!

Pierre-Michel Augustin

le 5 janvier 2021

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