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Un troisième anniversaire au pouvoir pour Jovenel Moïse, le 7 février 2020

Vendredi dernier, c’était le 7 février, une date chargée de symbolisme historique, une date charnière dans l’histoire contemporaine d’Haïti. C’était aussi la date du 3e anniversaire de l’avènement du Président Jovenel Moïse, au pouvoir. Depuis lors, que s’est-il passé au pays? Qu’est-il advenu des rêves qu’il avait fait miroiter à la population haïtienne? Quels sont les jalons qu’il a posés au cours des trois années de son mandat à la tête du pays?

Au lendemain de sa prestation de serment, je dois l’avouer, je ne m’attendais pas à grand-chose de la part de ce Président néophyte. J’ai tendance à ne pas trop faire confiance aux faiseurs de miracles. Généralement, je demande des preuves, un historique des réalisations déjà à l’actif du candidat, avant de me faire une idée. J’avais donc entrepris de sonder le personnage, de valider sa profondeur politique et ses réalisations, pour attester de sa capacité à diriger le pays, au cours des quatre ou cinq années de son mandat, tout en concrétisant au moins quelques-unes des nombreuses promesses dont il avait abreuvé la population. Mes recherches étaient plutôt ardues. Le personnage était tout nouveau sur la scène politique. Il n’avait été membre d’aucun parti politique connu. Il n’avait publié aucune réflexion politique sur aucun des problèmes qui affligent notre société. Un peu comme «Pierre qui roule», il avait tâté plusieurs entreprises qui avaient plus ou moins réussi. Sa dernière idée, son dernier bébé, c’était AGRITRANS. Une belle idée, à tout prendre. Ce n’était pas la trouvaille du siècle ni une idée révolutionnaire en soi. Il s’agissait juste de produire de la banane pour des fins d’exportation, et pour cela, il devait obtenir l’aide de l’État et la collaboration des petits planteurs du secteur visé, tout en établissant l’équivalent d’une ferme agricole moderne de bonne taille. C’était une opportunité de créations d’emplois dans la filière agricole et de développement d’une «grappe» agro-industrielle intéressante.

On avait déjà expérimenté ce projet en Haïti. Cela avait fonctionné pendant un temps, à l’époque de l’âge d’or du pays, sous les gouvernements du Président Dumarsais Estimé et du Président Paul Eugène Magloire, avec la production de la figue banane pour l’exportation, sous contrat avec la «Standard Fruit». Mais cela n’avait pas duré longtemps et tout le développement d’infrastructures qui y était associé avait pris le bord aussi, lorsque ce projet s’est estompé dans le temps. La nostalgie a cette particularité d’escamoter les pièges et les erreurs d’un projet révolu, pour ne conserver et ne mettre en exergue que ce qu’il avait de meilleur et d’alléchant, sans creuser vraiment pour savoir pourquoi cela n’a pas fonctionné, pourquoi on s’est arrêté en si beau chemin. Alors, en panne d’idées, en mal de solutions à nos problèmes économiques et embourbés dans un sous-développement chronique et structurel, nous avons sauté dans le train du changement et de la nouveauté de Jovenel Moïse, sans trop regarder son projet de près. Après tout, il se présentait comme un homme d’affaires consommé, rompu aux arcanes financières et économiques, peu enclin aux subtilités politiques. Après tout, depuis le temps que nous avons laissé le contrôle politique à cette classe politique, qu’est-ce que cela avait donné comme résultats? Des chicanes à n’en plus finir, des discussions stériles, aucun développement significatif et beaucoup de pleurs et de grincements de dents. Autant donc donner la chance au coureur, un nouveau venu, vierge de toute expérience politique, avec la tête pleine d’idées et de projets de développement du pays. Et on a donné lourdement, paraît-il, dans le panneau.

Le prophète Ézéchiel, nous dit la sainte Bible, faisait déjà cette réflexion: «Les Pères ont mangé le verjus et les enfants en ont eu les dents agacées» (18 :2). C’est le cas de le dire, nos compatriotes qui ont cru au mirage et qui ont acheté, au comptant, les rêveries du candidat Jovenel Moïse, en sont quitte, aujourd’hui, pour une sévère gueule de bois. Du même coup, celles et ceux qui n’y ont pas cru mais qui ont été entraînés dans cette aventure, à leur corps défendant, en sont quitte également pour vider le verre, jusqu’à la lie. Et si on n’y prête garde, nos enfants aussi en subiront les contrecoups pendant encore longtemps. Le bilan de ces trois années de gouvernance du Président Jovenel Moïse s’étale à nos yeux effarés. Déjà, plus rien ne va, et le pire semble encore à venir. Après trois années de gouvernance de Jovenel Moïse et de tâtonnement à l’aveuglette, le pays enregistre, coup sur coup, des reculs économiques significatifs. Nous sommes maintenant en plein territoire de régression économique, avec un taux de croissance négatif du PIB et des prévisions, pour cet exercice, tout aussi négatives. En fait, les projections de sortie du négatif coïncident avec le début du prochain mandat présidentiel, en 2022-2023. D’ici là, on risque tout simplement de creuser davantage nos reculs. Pour ce qui a trait au miracle économique, c’est foutu. La gouvernance du Président Jovenel Moïse a aggravé singulièrement la situation. Pour un homme d’affaires, on a déjà vu mieux, on a déjà connu certains d’entre eux qui, au moins, savaient compter. Ils savaient ce qu’ils faisaient et comment bien s’y prendre.

Le projet fétiche de l’actuel Président, celui de produire de la banane à des fins d’exportation vers l’étranger, a fait long feu. On n’en entend plus parler depuis longtemps déjà, hypothéqué qu’il était, depuis le début, par toutes sortes de contre-indications techniques dont son promoteur principal, le Président lui-même, alors homme d’affaire aguerri, disait-on, n’avait pas voulu tenir compte. Pour un, la variété de banane, choisie pour l’exploitation, n’aurait pas été très judicieuse, avec un rendement bien moins qu’optimal. La zone choisie ne se prêterait pas non plus à une plantation exigeant une grande quantité d’eau, puisée à même la réserve aquifère, sans tenir compte de sa capacité de recharge. Aujourd’hui, cette zone serait exposée à une salinisation progressive de la nappe phréatique, rendant encore plus difficile la production agricole diversifiée et peu exigeante en eau d’irrigation, comme ce l’était auparavant, avant l’expérience AGRITRANS.

Au début de sa présidence, il avait entamé, tout feu et tout flamme, un programme non structuré, dénommé pompeusement : Caravane du Changement. Dès le départ, même ses partisans notoires, comme l’ex-Premier Ministre de facto, Evans Paul, l’avaient mis en garde quant aux limites et au caractère risqué de cette démarche. Mais il avait passé outre à toutes les recommandations de prudence et à toutes les demandes de structuration minimale pouvant garantir un quelconque succès à cette initiative présidentielle. Trois ans plus tard, la Caravane du Changement ne fait plus partie du paysage, ni du vocabulaire en usage. On n’en entend plus parler, sauf par quelques employés de l’État, utilisés dans le cadre de cette initiative, et qui réclament de temps en temps des arriérés dont ils attendent le versement depuis des mois. Personne ne sait ce qu’il est advenu des canaux d’irrigation prétendument curés dans la Vallée de l’Artibonite, ni des grands tronçons de route bétonnée, dans le Sud. Il n’y a non plus aucune reddition de compte pour les grands déboursés effectués dans le cadre de cette opération.

On aurait pu se rabattre sur un semblant de paix sociale et un brin de sécurité publique, en attendant les résultats des grandes réalisations qu’il nous avait promises, comme une espèce de réussite, un début de quelque chose qui y ressemblerait. Mais, des zones entières sont devenues des coupe-gorges, depuis son avènement au pouvoir. À Port-au-Prince, il n’y a presque plus de quartiers sûrs. Personne n’est à l’abri d’un kidnapping, d’un cambriolage et de violences physiques. Tout le monde ou presque se terre, claquemuré chez eux. Et même là, on n’est pas toujours à l’abri d’une tentative d’effraction de son domicile par des bandits armés. Certains secteurs du département de l’Artibonite sont devenus des champs de bataille entre gangs armés, sans que l’État ne s’y oppose. Nos routes nationales sont ciblées par des bandits qui détroussent les voyageurs et violent les passagères, jeunes et moins jeunes. La sécurité des vies et des biens, le premier devoir de l’État envers ses citoyennes et ses citoyens, n’est pas honoré par ce Président. De deux choses, l’une: ou bien la situation lui convient parfaitement ou bien il ne sait pas comment redresser la barque. Dans les deux cas, le Président est inapte à poursuivre son mandat, même pour un jour de plus. Lorsque la population est livrée à elle-même, il ne faudrait pas s’étonner qu’elle prenne les moyens pour se protéger des bandits qui l’agressent, avec les résultats auxquels il faudra bien s’attendre: une justice lapidaire sur quelques criminels pris en flagrant délit, incapables de se défendre, et à l’occasion, quelques innocents pris par erreur et subissant le châtiment ultime et irréparable, autant de dommages collatéraux, que l’on pourrait éviter. Le Président, à ce chapitre, est une catastrophe totale.

Mais malgré tout cela, malgré ce palmarès désolant, le Président a sabré le champagne, paraît-il, pour célébrer son troisième anniversaire au pouvoir. La rue est devenue tranquille, depuis quelque temps. Il n’y a plus de manifestants dans nos rues, désormais désertées en raison de l’insécurité criminelle, palpable. Le Président souffle le chaud et le froid sur une frange de l’opposition, encore assez crédule pour espérer négocier une entente, une paix raisonnable pour renouer avec une gouvernance salutaire pour le pays et pour la population. Le Président assure vouloir faire certaines concessions à l’opposition, tout en maintenant toutes ses conditions comme non négociables. Un de ses Conseillers politiques qui avait disparu de la scène depuis quelque temps, est réapparu pour déclarer que la durée du mandat du Président n’était pas négociable, pendant que le principal concerné déclare dans la presse étrangère qu’il n’est pas attaché à un mandat mais à la mise en place de réformes politiques et constitutionnelles qui prendront plus de temps qu’il ne lui en reste au Palais national. Et si on lui en laissait le loisir, il ne faudrait pas se surprendre de revenir au temps du Président à vie, reconnu par une Constitution amendée, selon des procédures expressément interdites actuellement par la Loi-mère.

La clameur publique qui réclamait à tue-tête une reddition de compte sur l’utilisation des Fonds PetroCaribe s’est assoupie un peu. L’on voit bien que cela ne mènera nulle part, avec ce gouvernement, avec ce Président qui avait considéré toute cette démarche comme une chasse aux sorcières et qui, dès le départ, avait fait son lit sur ce dossier. Il bloquera toute initiative qui mènerait à un procès dans ce dossier. Et jusqu’à présent, il a réussi son pari.

Trois ans après la prestation de serment de Jovenel Moïse comme 51e Président de la République d’Haïti, nous comptons nos morts, nous mesurons nos dérives et nous égrenons les jours qu’il lui reste à sévir à la tête du pays, à défaut de pouvoir faire autrement et de hâter le processus par son éviction du Palais National. En attendant, il faut espérer que celles et ceux qui aspirent à prendre la relève, profitent de ce temps pour affûter leur programme, pour conjuguer leurs forces éparses pour le prochain combat car le Pouvoir actuel ne leur fera pas la part belle. Le gâchis à réparer sera digne des douze travaux d’Hercule. Et il faudra compter, en plus, avec la connivence, la complicité de la Communauté Internationale qui ne leur sera peut-être pas acquise, à moins d’un revirement inattendu des pseudos Amis du peuple haïtien.

Pierre-Michel Augustin

le 11 février 2020.

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