L’opposition politique haïtienne est en panne et ne trouve plus les moyens de canaliser le ressentiment de la population face aux ratés du gouvernement Moïse/Lafontant. Cela fait à peine un an qu’il est au pouvoir mais, déjà, la liste de ses erreurs est longue et mobilise des forces politiques éparses contre lui. Toutefois, personne n’est encore parvenu à regrouper ces ressentiments pour effectivement les canaliser contre ce régime et le neutraliser dans son élan pour modifier à son avantage les leviers du pouvoir.
Au nombre de ces erreurs politiques, on peut citer la fixation arbitraire du salaire minimum l’été dernier à une famélique augmentation de 50 gourdes par jour à partir du 1er août 2017. Cette décision était due pour le 1er mai 2017. Cela voulait dire que l’ensemble des travailleurs affectés par cette mesure a perdu un revenu de 3 000 gourdes environ par personne, juste en raison de ce retard car l’application rétroactive n’était pas prévue dans l’arrêté fixant le salaire minimum. Cela n’aurait été que justice à leur égard mais on n’y a pas pensé. Il faut de plus se rappeler la demande d’augmentation de départ des salariés qui visait 800 gourdes par jour. Il était clair qu’on n’atteindrait pas ce plafond. Toutefois, entre une cible de 500 gourdes de plus par jour et un résultat de 50 gourdes de plus par jour, il y avait franchement des raisons pour justifier une légitime frustration de la part d’une classe laborieuse dont le pouvoir d’achat n’arrête pas de se ratatiner, en raison de la décote de la gourde, d’une inflation galopante alors que les employeurs s’en mettent plein les poches. La réaction des salariés du secteur privé en général et des syndicats ouvriers les représentant, fut lamentable. Au lieu de structurer un mouvement de grève nationale et de solliciter une solidarité syndicale internationale qui pourraient faire bouger le salaire minimum jusqu’à environ 500 gourdes par jour, on a préféré opter pour des mouvements de violence publique. Il en a résulté une dislocation du mouvement en général et une absence presque totale d’appuis de syndicats internationaux dans cette lutte. L’opposition politique n’en a pas profité non plus. Elle aurait pu utiliser les revendications ouvrières pour renforcer son appui dans la population et revenir en force sur l’échiquier politique. Mais au lieu de cela, elle a explosé en plusieurs chapelles politiques, incapables de fédérer effectivement les revendications ouvrières pour les conduire à un terme raisonnable. L’opposition politique, tous partis confondus, a raté une bonne occasion de se remettre en selle.
Tout de suite après, vint le budget 2017-2018 de la République. Tout le monde en conviendra, on peut difficilement faire pire comme prévisions de revenus et de dépenses publics pour le pays. Presque personne n’y a trouvé son compte, même pas des alliés naturels de ce pouvoir, sauf peut-être ceux qui siègent au Bicentenaire, au Parlement. Le secteur privé des affaires lève le ton. Les ténors du pouvoir judiciaire crient à l’étranglement financier. La diaspora monte aux barricades. Les économistes raillent l’amateurisme de ce budget qui augmente d’un coup sec de près de 26 milliards de gourdes et décrient l’insoutenabilité des mesures qui y sont prévues. Mais le public est plus ou moins apathique et désabusé. Et puis, l’opposition se déchire encore sur la place publique. L’opposition dans son ensemble rejette le budget dit « criminel », sans plus, et demande qu’il soit rappelé et amendé. Mais une de ses composantes en profite pour tenter de déboulonner le gouvernement en entier. « Vle pa vle, fòk l ale. » Le public en a marre et les manifestations s’étiolent. Que pensez-vous qu’il arrivât ? Le gouvernement fit la sourde oreille et la caravane passa son chemin, laissant l’opposition aux abois. C’est raté.

La sécurité publique a été mise à rude épreuve au cours de la première année du mandat de Jovenel Moïse. Des incendies à répétition dans une courte période, l’impréparation de nos instances de protection civile, deux incendies à Port-au-Prince en moins d’une semaine; un incendie à Jacmel et un autre à Ouanaminthe, le tout dans l’intervalle d’un mois et aucune parade efficace, aucune démarche des instances publiques pour s’assurer de l’état de préparation des soldats du feu pour intervenir efficacement et protéger les vies et les biens. Dans presque tous les cas, les camions de pompiers étaient soit en panne mécanique, soit à cours d’essence ou tout simplement manquaient d’eau. Presqu’à chaque fois, les services des pompiers étaient quasi inopérants. Le secrétaire d’État à la Sécurité publique reste bien en poste. Lui non plus n’avait pas appris à faire des miracles. Et l’opposition laisse courir et n’exploite pas adéquatement cette faille dans la cuirasse du gouvernement ou à tout le moins de ce haut fonctionnaire dont elle aurait dû exiger la démission.
C’étaient d’ailleurs les propos exacts des autorités de la santé publique en Haïti, récemment. Avec le budget prévu pour ce ministère, il ne faudrait pas s’attendre à des miracles. Je paraphrase à peine. Décidément, on se passe le mot. La maladie soudaine du sénateur Nawoon Marcellus, en plein débat parlementaire, a ramené sous les projecteurs les carences de notre système de santé publique. Nous n’avons, semble-t-il, aucun hôpital capable de traiter avec des raisonnables chances de succès, un cas d’accident vasculaire cérébral (AVC). De sorte que, bien vite, on a dû appeler une ambulance pour évacuer le sénateur du Nord, non pas à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti ou à un autre hôpital de référence dans les environs, mais dans la banlieue sanitaire habituelle de nos « zotobre » locaux, en Floride toute proche, aux États-Unis du président Trump. L’on s’étonnera ensuite de la haute opinion de ce personnage à l’égard de notre pays. La situation de la santé en Haïti n’est pas nouvelle, n’empêche que la maladie du sénateur a le mérite de nous la mettre en plein visage. On n’est même pas capable de prendre soin de nos titulaires de postes importants. Tiens, l’on se rappelle l’embolie du président Martelly en 2012, ramené en urgence également en Floride pour traitement médical. Ce cas « hautement délicat » aurait nécessité une expertise médicale non disponible localement. Incidemment, le dernier check up de l’ex-président Préval, quelques mois avant son décès soudain, avait eu lieu également en Floride. Bien sûr, il était également un habitué du système médical cubain qu’il fréquentait de temps en temps. Et lorsqu’il mourut en 2016, on ne pouvait même pas faire les analyses requises pour déterminer les causes exactes de son décès. Cela aussi était trop pointu pour nos capacités locales. Il fallut en référer à un laboratoire aux États-Unis. Idem pour le président provisoire Privert qui, entre deux rencontres officielles en République Dominicaine, profita d’une pause pour un bilan de santé vite fait au pays voisin, une petite aubaine au passage. Il faut espérer qu’après ce dernier incident survenu au sénateur Marcellus, nos parlementaires seront mieux avisés lors de l’analyse des budgets, pour réclamer un financement plus en adéquation avec nos besoins essentiels, notamment en matière de fonctionnement du système de santé publique. Si jamais il leur arrivait un malaise, car, à l’évidence, cela arrive parfois même aux élus de notre Parlement, voire même aux premiers magistrats de la nation, il ne faudrait pas toujours devoir prendre l’avion pour se rendre à quelques milliers de kilomètres, en pays étranger, pour se faire soigner. Tout d’un coup qu’on n’a pas le temps d’y arriver, on ne sait jamais ? Ce serait alors une perte inestimable pour les fondements de notre démocratie naissante. Dans les cas d’urgence, la distance revêt parfois une importance capitale, c’est le cas de le dire. Dans ce dossier également, l’opposition n’a pas fait tellement de vagues, elle s’est juste contentée de « surfer ». Il lui était pourtant facile de souligner l’incurie de l’administration qui a préféré allouer des fonds, par exemple, pour la remobilisation d’une soi-disant armée, alors que ces ressources seraient tellement mieux investies dans un système de santé publique, sous-financé au point de ne pouvoir subvenir aux besoins essentiels de la population lorsque la vie des citoyennes et des citoyens, même les mieux placés dans la société, est en question.
J’allais dire que nous sommes partis de loin. C’eut été une grossière erreur car, dans les faits, on n’est pas encore parti. Nous sommes encore dans les blocs de départ, sans savoir quelle direction prendre pour sortir de l’impasse où nous sommes. Nous tournons en rond. À chaque jour, il se tient au pays, un forum, une rencontre, une conférence, un symposium, sur tout et sur rien. Les Journées internationales sont régulièrement célébrées, à grand renfort de discours qui ne seront suivis d’aucune mesure concrète pour faire changer quoi que ce soit. Les rapports abondent sur un peu tout et atterrissent régulièrement dans les tiroirs. Il manque la bonne volonté pour que naissent les changements tant souhaités. Mais, même quand nous en aurions la volonté, même quand nous serions fermement résolus à les opérer, il nous faudrait en plus avoir les moyens de mener à terme ces changements. Vouloir c’est pouvoir, seulement si l’on peut également mobiliser les ressources nécessaires pour convertir nos rêves en réalités.
Pierre-Michel Augustin
le 27 mars 2018

