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Mon analyse sommaire du Budget Initial 2022-2023 du pays

Dans la parution de la semaine dernière de cet hebdomadaire, j’avais promis de m’attarder sur le
Budget Initial de la République d’Haïti pour l’exercice en cours. Donc, chose promise, chose due. Je
me propose de jeter un «coup d’œil profane» sur ce document et d’en tirer ma propre analyse et mes
propres conclusions que je partage volontiers avec les lecteurs et les lectrices, dans le cadre de cet
article. Dès le départ, je prends la précaution de souligner qu’il s’agit là d’un simple exercice citoyen,
sans aucune prétention d’expertise quelconque, et encore d’un point de vue strictement économique et
financier.
Dans un Numéro Spécial du journal officiel, Le Moniteur, le gouvernement annonce que, lors
de la réunion du Conseil des Ministres, tenue le 19 décembre 2022, il avait adopté un budget pour
l’exercice courant, dont le total s’élève à 267,5 milliards de gourdes. Ce montant est inégalé dans les
annales financières du pays et est en augmentation significative par rapport au budget de l’année
financière 2021-2022, de 56 milliards de gourdes, plus précisément. Pour les besoins de cet article, je
vais me contenter du Sommaire des Informations Budgétaires qui est publié, pour étudier ce document.
Selon la Direction Générale du Budget, 78,8% du budget (210,79 milliards de gourdes) provient
des ressources domestiques et se répartit comme suit:
«Ressources domestiques:

1 557 315 014 dollars américains, montant arrondi au prochain dollar. J’ai effectué cet exercice pour
nous permettre de mettre une sourdine à ces chiffres ronflants et pour avoir une mesure relativement
fiable, quant à la taille effective de ce budget, au demeurant, assez maigrichon, pour prétendre répondre
aux besoins criants de la population, en manque de tout et en proie à une situation d’insécurité
exacerbée.
De ce montant, 21,1% proviendra de ressources dites externes, nous dit le Sommaire Exécutif.
Cela équivaudrait, selon ces mêmes taux de change, à environ 328 593 468 dollars de subsides,
provenant de programmes et de dons de pays étrangers et d’institutions financières internationales, sur
lesquels le gouvernement ne peut avoir aucune garantie qu’ils se concrétiseront. De sorte que la partie
congrue de ce budget dont la concrétisation relèverait effectivement de l’État haïtien, se réduirait à
78,9% de ce budget, soit, en dollars US, selon le taux convenu, à 1 228 721 546 $. Pour atteindre ce
montant de financement domestique, le Gouvernement dit compter sur un financement de la BRH,
équivalent à 12,3% du budget. Cela équivaut à un financement, en dollars US, d’un montant de 191
549 747$. Et rien ne dit que le Gouvernement n’excédera pas ce plafond. Déjà, lors de l’entrevue
accordée au début de cette année, par le Gouverneur de la Banque Centrale, M. Jean Baden Dubois,
celui-ci avait confié avoir déjà consenti 4 milliards de gourdes pour l’exercice courant, soit en un peu
moins d’un trimestre. Et il y a trois autres trimestres à couvrir, au cours desquels il faudra éteindre
quelques brasiers sociaux et économiques, comme des arriérés de salaires à des fonctionnaires de l’État
et même à certains agents de la PNH, dit-on. Je laisse au lecteur le soin d’envisager le reste, sachant,
qu’en moyenne, la BRH a ajouté environ 50 milliards de gourdes à la masse monétaire, au cours des 3
dernières années, dixit le Gouverneur général de la Banque Centrale, lors de cette entrevue. Il ne
faudrait donc pas s’étonner que la moyenne statistique enregistrée au cours des trois dernières années
soit plus réaliste que les projections exprimées dans ce budget. Ce serait, certes, un montant sur lequel
l’État pourra toujours compter mais pas sans certains impacts négatifs sur le reste de notre économie
(dévaluation encore de la gourde, augmentation de l’inflation…).
Puisque je viens d’évoquer la fiabilité de cette projection du financement qui sera demandé à la
BRH, il faudrait questionner la fiabilité de tout l’échafaudage budgétaire, tant qu’à faire. Après tout, ce
sont les mêmes pilotes qui sont aux commandes économiques du pays. Le personnel de la Direction
Générale du Budget, de même que celui du Ministère de l’Économie et des Finances qui travaillent de
concert pour la préparation des budgets, sont les mêmes, depuis 2017, qui avaient anticipé les résultats
suivants.
«Perspectives de croissance 2018-2022. Sous l’hypothèse d’une meilleure mobilisation des
ressources propres de l’État, d’une réforme fiscale adaptée aux besoins réels de l’économie, des
politiques (sectorielles) bien (définies), la croissance moyenne serait autour de 3.3% sur les quatre (4)
prochaines années. L’inflation ne devrait revenir à un chiffre qu’à la fin de 2022 sous les hypothèses
d’une nette amélioration de l’offre alimentaire et d’une stabilisation du taux de change. Par ailleurs, la
croissance projetée pour 2018- 2019 est révisée à 2.8% et l’inflation en glissement annuel devrait
ralentir à 13.7% d’ici septembre 2019». (Source: Ministère de l’Économie et des Finances, D.E.E.P,
Résumé exécutif décembre 2018)
Nous connaissons aujourd’hui le grand écart qui existe entre ces fables et notre réalité
économique et financière. Ils avaient anticipé une croissance de l’économie de 3,3 %; les résultats
attestent au contraire une décroissance cumulée de l’économie, de l’ordre de -8,5%, au cours de cette
même période. Ils avaient anticipé une inflation de 18,9 % en 2019 et qui passerait sous la barre de
10% (single digit) en 2022. En fait, si l’inflation enregistrée était de l’ordre de 18,7% en 2019, elle fut
de 22,80% en 2020, de 16,84% en 2021 et de 47,2% en 2022, donc très loin des prévisions optimistes
de l’équipe économique qui n’a pas changé significativement. Fort de ces constats, il est très difficile
d’accorder une crédibilité quelconque aux prévisions budgétaires actuelles, présentées de surcroît par
les mêmes acteurs, ou presque. En d’autres termes, et pour utiliser les vocables couramment employés
par les économistes: on peut douter de la «Sincérité de ce budget». En effet, en vertu du principe dit de

«sincérité budgétaire», l’État ne doit pas sous-estimer ses charges (donc ses dépenses) ni surestimer ses
ressources (donc ses revenus). Et, dans la situation qui nous concerne, une augmentation très
substantielle et subite des revenus, comme c’est justement le cas, sans une justification probante,
laissera certainement planer un doute quant à la fiabilité, donc à la «sincérité» de ce volet budgétaire. À
noter, en outre, que ce budget n’a fait l’objet d’aucun débat, d’aucun questionnement à l’extérieur du
cénacle gouvernemental qui l’a produit et qui l’a adopté, sans aucune forme de contrôle externe.
Par ailleurs, il faut remarquer, qu’en dépit de l’absence de ces étapes d’analyses et de contrôles
externes, généralement effectués aux deux Chambres du Parlement, il n’a quand même pas été possible
de produire ce document essentiel au bon fonctionnement financier et économique de l’État, dans des
délais prévus par la loi. En effet, il n’a été adopté que le 19 décembre dernier, soit près de 3 mois après
le début de l’exercice financier en cours. Cela aussi, c’est une mauvaise note à ajouter au Ministère de
l’Économie et des Finances, de même qu’à la Direction Générale du Budget qui n’ont même pas été
capables de soumettre ce budget pour adoption, dans les délais impartis, malgré l’absence de ces
contrôles parlementaires.
Le Budget Initial 2022-2023 promet beaucoup. Il promet une augmentation importante des
revenus de l’État. Toutefois, il n’y a aucune raison de croire que tel sera le cas, effectivement. Il promet
de maintenir un certain contrôle sur le financement demandé à la BRH. Néanmoins, il aurait déjà
obtenu de la BRH plus de 4 milliards de gourdes, en un peu moins d’un trimestre, et ce Gouvernement
a un historique de beaucoup plus de 30 milliards de financement monétaire au cours des 3 dernières
années. Il anticipe des dépenses de 4 milliards de gourdes pour financer des activités électorales en

  1. Le montant prévu à ce poste me paraît grossièrement sous-évalué, compte tenu du contexte
    actuel. Les élections de 2016 avaient coûté environ 3,4 milliards de gourdes au gouvernement
    Privert/Jean-Charles, et encore disposions-nous déjà de certaines structures qu’il nous faudra
    reconstituer entièrement aujourd’hui. Ceci représente une autre sous-estimation potentielle de cette
    charge, sans tenir compte de l’inflation additionnelle qui viendra gonfler significativement ce montant,
    si jamais ces élections sont effectivement tenues, cette année.
    En conclusion, une analyse sommaire de ce Budget Initial ne me convainc pas de la fiabilité de
    ces projections de revenus qui ne sont pas suffisamment étayées par des calculs et des taux de référence
    réalistes. L’historique des prévisions budgétaires de cette même équipe économique, non plus, n’est pas
    un gage de performance ni d’exactitude, les bilans des dernières années étant très écartés des prévisions
    annoncées. Pire encore, le 1/5 de ce budget relève de subsides étrangers sans aucune garantie de
    versement. Bref, ce sont des promesses qui peuvent ne pas se concrétiser ou prendre telle forme non
    nécessairement adaptée aux besoins de la population et de l’État. De plus, en combinant les ressources
    externes (21,1%) et le financement monétaire (12,3%) prévus au budget, c’est plus du 1/3 de ces
    prévisions (33,4%) qui devient aléatoire. Ainsi, avant même d’étudier les postes de dépenses, pour en
    analyser la pertinence et l’adéquation de leur niveau de financement, par rapport aux objectifs visés, on
    peut conclure que ce budget est un document peu crédible, et j’exprime mes réserves toutes citoyennes
    à son endroit.
    Pierre-Michel Augustin
    le 17 janvier 2023
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