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Ces derniers jours, il souffle un fort vent d’anarchie au pays

Il est quand même bizarre d’observer deux gouvernements successifs, commettre la même erreur, sur le même dossier, à chaque fois. Il est vrai qu’ils soient, tous les deux, issus de la même mouvance politique, tout de même, c’est plutôt bizarre. Pourtant, nos décideurs sont assez lettrés, que je sache, pour comprendre que: «dans les mêmes circonstances, les mêmes causes produisent les mêmes effets», toutes choses étant égales, par ailleurs. Cela a été amplement vérifié, documenté et expérimenté, localement et internationalement, pour qu’on puisse éviter de tomber dans le même piège, à répétition.

Il est clair que les prix de vente des carburants doivent être réajustés pour refléter la capacité de payer de l’État Haïtien. Plus personne aujourd’hui ne soutiendra le contraire. Mais tout réside dans la manière de le faire et dans la façon de préparer la population à ce réajustement. Dans aucun pays au monde, on ne saurait faire passer les prix du carburant, du simple au double, du jour au lendemain, et espérer que cela se passe comme une lettre à la poste. Et c’est exactement ce que le gouvernement, dirigé par le Dr. Ariel Henry, vient de faire. Le mardi 13 septembre, ce gouvernement, en Conseil des Ministres, a décidé d’augmenter les prix des produits pétroliers à la pompe. Ainsi, la gazoline passe de 250 gourdes à 570 gourdes, le diesel de 353 à 670 gourdes, le kérosène de 352 à 665 gourdes, le gallon. Un montant de 320 gourdes est donc ajouté au prix du gallon de gazoline, de 317 gourdes à celui du diesel et de 313 gourdes à celui du kérosène. C’est une augmentation qui fait passer les prix presque du simple au double, du jour au lendemain, sans aucune mesure d’atténuation, aucun plan d’accompagnement des personnes les plus vulnérables qui en seront frappées de plein fouet, dans toutes leurs activités. Et puis, «sa k pa kontan, anbake!», semble être le défi du Premier Ministre – Président de facto, lancé à brûle-pourpoint, à la face même de celles et de ceux qui en feront les frais. Et l’on s’étonne après que ceux-ci aient ramassé le gant qui leur était jeté avec tant de désinvolture.

Le président Jovenel Moïse avait déjà tenté l’expérience, en juillet 2018. Il en avait résulté des jours d’émeutes au pays, mais surtout à la Capitale. Encore qu’il n’eût pas augmenté autant les prix du carburant. Du jour au lendemain, le gouvernement de Jovenel Moïse avait augmenté le prix du gallon de gazoline de 38%, celui du diesel de 47% et celui du kérosène de 51%. Il s’en était suivi plusieurs jours de colère de la part de la population. Le Président et son gouvernement avaient alors reculé, quelques jours plus tard, annulant ces augmentations, devant la fureur populaire. Cette fois-là aussi, ils avaient écouté des experts étrangers qui les avaient conseillés sur les redressements à opérer dans les finances publiques pour pouvoir éventuellement bénéficier d’un support financier de la part d’institutions financières internationales. Les mêmes circonstances se sont reproduites, cette fois aussi. Il n’y a pas si longtemps, vous vous en souvenez, le Ministre de l’Économie et des Finances allait parapher, en grande pompe, un protocole d’entente avec le Gouverneur de la Banque Centrale, pour garantir un plafond de financement du déficit budgétaire que l’État ne dépasserait pas par la voie d’une surutilisation de la planche à billets. Dès lors, parait-il, ce gouvernement avait résolu de prendre ces moyens drastiques: l’augmentation d’un coup sec des prix du carburant pour les aligner sur les coûts d’acquisition de ces produits. Satisfait de cet exercice et de la détermination promise par le gouvernement du Dr. Ariel Henry, le FMI signait également avec ce gouvernement, un protocole dit de Staff Monitored Program et, en échange, promettait un appui budgétaire alléchant. Toutefois, Ariel Henry et l’ensemble de son Cabinet de Ministres savaient d’emblée les répercussions que cette démarche engendrerait. Ils avaient été, pour la plupart, aux premières loges, en juillet 2018, pour en constater les dégâts. Pour faciliter l’acceptation des nouveaux tarifs, rehaussés d’importance, on aurait alors orchestré une rareté des carburants pendant ces derniers temps, pour faire exploser, artificiellement et expressément, les prix à la pompe mais particulièrement sur le marché noir, de telle sorte que, lorsque viendraient ces augmentations établies par l’État, la population les accueilleraient comme un soulagement à son calvaire quotidien, dans sa quête d’un or noir, de plus en plus dur à trouver et dispendieux. C’était du moins le calcul qu’on semblait avoir fait en hauts lieux. Néanmoins, une fois de plus, les autorités gouvernementales auront mal lu et auront mal apprécié l’humeur de la population. À moins d’être complètement cyniques, elles ont démontré un crétinisme politique consommé. Elles n’ont même pas essayé de justifier, d’expliquer ces mesures ou de tenter de se rallier l’opinion publique, avec un effort sérieux de persuasion quelconque. Elles se sont juste contentées d’imposer leur décision, point barre, tout comme l’avait fait le gouvernement de Jovenel Moïse, avant. Et, tout comme c’était arrivé avant, en juillet 2018, la population s’est révoltée devant autant d’insensibilité et a pété sa coche. Trop, c’en était trop pour elle, cette fois. Et alors, c’est l’étincelle qui met le feu à la poudrière qu’était devenu le pays.

Comprenez bien que je ne fais pas ici l’apologie de la violence. Quelle qu’elle soit: la violence populaire aveugle, tout comme celle de l’État à l’endroit de la population, même si celui-ci en détient, en principe, l’exclusivité légitime, ne peut être applaudie. L’abus en tout est condamnable, surtout l’abus de pouvoir des autorités de l’État envers ses commettants. Et quand cela arrive, quand l’État use d’une violence indue envers la population, il n’est pas rare que celle-ci se rebiffe et lui tienne tête, autant que faire se peut. Avec les moyens à sa disposition. Alors, gare au débordement ! Le vase trop rempli va certainement renverser son trop-plein, et peut-être plus encore. Ce qui est pire aujourd’hui, c’est cet entêtement, cette insistance des autorités de l’État, à poursuivre dans la même veine, contre vents et marées, malgré l’avis contraire de tous les gens sensés. Il ne faut pas écouter ceux qui conseillent de tout risquer, jusqu’à l’instabilité politique et le bouleversement social, au nom d’un sacro-saint équilibre financier auquel ils ne sont pas eux-mêmes assujettis. Antonio Guterres viendra, après la casse, verser quelques larmes de crocodile sur nos décombres fumants, sans plus. Tout comme son prédécesseur, à la veille de la fin de son mandat, il fera peut-être un acte de contrition, pour la galerie, pour l’histoire. Mais le mal sera déjà fait. Et il n’y aura pas plus de réparation qu’il n’y en ait eu après l’épidémie de choléra et quoi d’autres encore. Le Secrétaire Général des Nations Unies, M. Antonio Guterres, dans une entrevue accordée à RFI, au milieu de la révolte provoquée par l’application inconsidérée et sans les précautions préalables, d’un ajustement radicalement élevé des coûts du carburant, semble préconiser la répression brutale, voire meurtrière de la population. D’un côté, il semble inviter le gouvernement à maintenir les mesures mises en œuvre, sans atténuation aucune pour les couches démunies et vulnérables de la population et, de l’autre, il semble proposer un renforcement de la capacité répressive (robuste) de la police, face aux protestations de la population. Ces appels à peine voilés à la violence, d’où qu’ils viennent, d’une quelconque autorité qu’ils puissent provenir, sont tout aussi condamnables et devraient l’être sans ambages et sans ménagement. Lorsque les Ti-Lapli, Barbecue et consorts massacraient impunément les populations de Martissant, de Bel-Air et de Cité-Soleil, où étaient tous ces bien-pensants qui, du haut de leur prétoire, réclament aujourd’hui plus d’armes, plus d’entraînement, plus de formation pour une police plus «robuste» qui serait désormais dédiée à mâter cette populace qui n’accepterait plus de se faire martyriser davantage, et qui refuserait de crever en silence, la bouche ouverte, sans déranger les braves gens dans leur insolente opulence ? Ceux-là n’en avaient cure, alors, et se contentaient de «déplorer» la situation de ces pauvres gens qui, au bout du compte, leur importent peu. Leur vie, celle de leurs enfants, victimes de torture, de balles perdues, de viols ou de kidnappings aveugles, de violences de tous ordres et de tous horizons, cela ne comptait pas ou si peu, tant que ces malheureux ne venaient pas étaler leur misère sur les porches des villas cossues, outre-mer, tant que ces pauvres hères se contentaient de mourir à petits feux ou de succomber sous la brutalité de violences extrêmes. Mais, aujourd’hui que ceux-ci osent dire non, des fois avec quelques excès, il est vrai, il devient alors urgent d’y mettre bon ordre et d’armer les gendarmes en conséquence pour, promptement, accomplir la sale besogne de les contenir, de les réprimer, avec toute la «robustesse» qui siéra pour les tenir en respect.

Loin d’amender ses positions, de rectifier le tir pour calmer les esprits, le Premier Ministre – Président de facto, persiste et signe. Et en cela, il est conforté par la sortie de quelques illustres bien-pensants. D’après M. Juan Gonzalès, Directeur principal du Conseil de Sécurité nationale pour l’hémisphère et Conseiller spécial du Président Biden, selon un article signé par Mme Jacqueline Charles dans le journal Miami Herald, «les manifestations violentes en cours, qui ont plongé Haïti dans un état de chaos et d’anarchie plus profond, sont financées par des acteurs économiques qui risquent de perdre de l’argent… Ce sont des gens qui ne vivent même pas en Haïti, qui ont des manoirs dans différentes parties du monde et qui paient pour que les gens descendent dans les rues». Je suis édifié mais aussi scandalisé, après de tels propos. Je le suis davantage en observant la concordance de vues et leur prolongation dans les moyens à prendre, tel que proposé par le Secrétaire Général, Antonio Guterres. Pour lui, la solution réside dans la répression des manifestants qu’il assimile aux gangs armés. Un dangereux amalgame, s’il en est. Et cette tâche sera dévolue à la PNH qu’on rendra «plus efficace» et «plus robuste», à coups de formation, d’entraînement adéquat et d’armement approprié pour la besogne. Remarquez que cette soudaine urgence vient de se révéler et de s’imposer au Secrétaire Général de l’ONU, maintenant que la population manifeste dans les rues contre une augmentation sans nuance ni modulation des prix du carburant. Avant, lorsque les gangs massacraient la population, la situation était alors, tout au plus, «préoccupante», «condamnable».

Fort de ces appuis apparemment inconditionnels de Washington et des Nations Unies, le Dr Ariel Henry s’en irait, paraît-il, le cœur léger et sans se faire trop de souci, participer à la grande messe annuelle de l’Organisation des Nations Unies, à New-York. Ceux qui le veulent pourront rester dans les rues et se faire maltraiter, de temps à autres, lorsque la police voudra bien démontrer sa robustesse retrouvée, comme aux jours honnis des années sombres de nos dictatures, en les confondant allègrement, à l’occasion, avec des bandits armés. Mais ne comptons pas sur l’empathie et la compréhension de ce qu’on désigne par le vocable fourre-tout de «Communauté Internationale», pour aider Haïti à sortir de cette impasse. Il faudra que l’on s’en sorte tout seul, par essai-erreur, en se brûlant parfois les doigts et en s’échinant pas mal. D’autres avant nous en ont fait l’amère expérience et s’en sont extirpés tout seuls, à la dure.

Il souffle, de nos jours, un vent fort au pays. Non, ce n’est pas le Nordé ni l’ouragan Fiona ni un autre cataclysme du même genre, qui nous revisite. Il souffle un vent de colère et de grogne populaire qui risque de tout briser et d’installer durablement, chez nous, un état d’anarchie. Je ne sais pas pourquoi, mais, ces jours-ci, je n’arrête pas de penser au parcours tortueux du Pays aux Mille collines. Mais c’est quoi le rapport, me diriez-vous ? Allez donc savoir ! Peut-être que de ce tumulte, de ces grands bouleversements qui s’annoncent et qui se bousculent à nos portes, poindra un leader, une équipe solide, un jour de paix et de sérénité, un nouvel ordre de choses, une cohésion sociale, tout comme le vivent, aujourd’hui, nos lointains cousins d’outre-Atlantique. Cela leur a coûté tellement cher, si cher… Mais, est-ce vraiment cela, le prix à payer pour se frayer ce chemin?

Pierre-Michel Augustin

le 20 septembre 2022

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