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Un peyi lòk, nouvelle version…

La population est de retour dans les rues. Une fois de plus, elle y revient pour crier son désarroi et dénoncer les conditions abjectes de son existence. Ce n’est pas un geste de caprice, dénué de toute raison. C’est que les fondamentaux même, de son quotidien, l’y contraignent. Elle est à bout de souffle, à bout d’expédients, et elle ne voit poindre aucun espoir d’amélioration à l’horizon.

La misère, le dénuement absolu, frappe plus d’un tiers de la population. On estimait déjà à 4,5 millions, le nombre de nos compatriotes dans cette situation, en mars dernier. Celle-ci s’est aggravée depuis. On parle désormais de plus de 5 millions d’Haïtiens en proie à la famine. Cela frappait généralement une certaine couche de la société qui vivotait dans une précarité relative. Aujourd’hui, cette condition fait tache d’huile et s’élargit de plus en plus, d’où cette violence qui s’amplifie et frappe à l’aveuglette. Alors, plus personne ne semble être à l’abri.

La population est de retour dans les rues et dresse des barricades, à Port-au-Prince, à Carrefour, à Petit-Goâve, à Miragoâne, aux Cayes et à Jérémie. Elle s’est lancée en masse, à l’assaut de certains dépôts de marchandises, au vu et au su de policiers débordés, incapables de la contenir. Ces scènes ont été enregistrées aux Cayes, à Jérémie, notamment. C’est qu’elle a faim et n’entend plus raison. Ventre affamé n’a point d’oreilles, ne dit-on pas, fort à propos. Les rapports de presse disent qu’il en est de même à Jacmel et à Aquin. La presqu’île du sud s’embrase et la contestation menace de se propager partout dans le pays. La métropole du Nord, non plus, n’est pas en reste. Il n’y a plus de gaz, dit-on. Donc: rareté de carburant. Alors c’est la panique. La population s’en prend aux stations-services qu’elle accuse de séquestrer la précieuse marchandise pour faire le marché noir et vendre son produit à prix fort, par gallon jaune, jusqu’à 2 500 gourdes le gallon. Le carburant est hors de prix pour presque tout le monde. Alors, tant qu’à ne pas l’avoir, parce qu’on pratique le marché noir, il n’y en aura pour personne, pensent certains. On assiste alors à des tentatives d’incendie de stations-services au Cap-Haïtien. Une chance, les services de pompiers et la police ont évité le pire et ont circonscrit le sinistre. La ville entière aurait pu flamber. Et dire qu’il y a juste un mois, des inconscients y dansaient le Bal en blanc!

Pour donner le change, sans doute, le Premier Ministre – Président, Ariel Henry, part en voyage surprise, aux États-Unis, le 7 septembre. Et les rumeurs s’emballent. Il a foutu le camp, dit-on. Il aurait finalement compris et aurait jeté l’éponge. Mais non, rien de tout cela. Il aurait été discuter, parait-il, avec un groupe d’investisseurs intéressés à venir faire business en Haïti. La belle affaire! Vous m’en direz tant! Qui peut, sérieusement, croire à cette fable? Dans un pays en ruine, au bord de la guerre civile, sans aucune institution d’État légitime, des gens d’affaires contempleraient une perspective réaliste d’investissement important, à court terme, assez pour justifier un déplacement impromptu d’une délégation officielle, avec à sa tête, le Premier Ministre – Président, lui-même? Et, deux jours plus tard, le 9 septembre, le voici de retour, encore plus crâneur qu’avant. Cela lui a pris un cortège de plus d’une trentaine de véhicules bourrés de gens en arme, pour se frayer un chemin à la sauvette. Je n’ai aucun doute que ce déploiement était absolument nécessaire à la sécurité de l’homme d’État, de plus en plus contesté au pays. Et de retour de son escapade en Floride, Monsieur Henry n’avait pas beaucoup de bonnes nouvelles à annoncer à sa population en émoi, sinon qu’il se fixait désormais les mêmes objectifs qu’il répétait depuis déjà 14 mois. Il va modifier la Constitution, c’est absolument nécessaire pour la suite des choses. Il va ramener la paix publique. Et il va tenir des élections, libres, honnêtes, inclusives, etc. Hors de question qu’il garde le pouvoir indéfiniment. Ô que non! Mais il ne s’en ira pas sans avoir rempli son mandat. Mais quel mandat, au fait? Dans quel délai, quelle échéance? Il n’y a pas beaucoup de sommités au pays qui pourraient nous l’expliquer de façon intelligible. Entre temps, la famine, le manque de carburant, la pagaille partout, il n’en a rien à cirer. Pourvu que sa sécurité personnelle soit garantie, le reste, on s’en fout.

Les économistes au pays, et ils sont légion, presqu’à l’unisson, prévoient que les choses vont encore s’empirer. La décote de la gourde s’accélère et, avec elle, la dégradation de la situation générale de la population. L’inflation flirte aujourd’hui avec un taux de 31%, tandis que la gourde se négocie entre 150 et 160 gourdes pour un dollar sur le marché informel. Toutefois, les taux officiels consentis par les banques varient entre 117 et 120 gourdes pour 1 dollar américain. Et, pour certains transferts de montants importants, il n’est pas rare de ne pas pouvoir en obtenir la totalité d’un seul coup, même en gourdes. Cette situation fait enfler la grogne de la population qui compte sur les transferts de l’étranger pour vivoter un peu et qui se fait tondre au guichet avec des taux trompeurs, nettement moindres par rapport aux taux réels de conversion sur le marché et dans les épiceries. Je pense qu’ils n’ont pas tellement tort, nos économistes, avec leurs prévisions alarmistes, car la tendance est clairement négative et affolante. Déjà, en décembre dernier, donc au terme du 1er trimestre financier, le taux mensuel, annualisé, de l’inflation, se projetait à 24,6%. Deux mois plus tard, en février 2022, il était déjà corrigé à la hausse au taux de 25,2%. En mars, il grimpait à 25,9 % et en mai, il atteignait 27,8 %. En juin, l’inflation annuelle était établie à 29%. D’ici à la fin de cet exercice financier, au 30 septembre prochain, il n’est pas impossible que le taux officiel de l’inflation annuelle soit revue encore à la hausse par la BRH aux alentours de 32%, et peut-être un peu plus. Pour conjurer ce mal, le Premier Ministre – Président et son Cabinet de Ministres ont proposé quelques mesures, nettement insuffisantes pour remédier à la situation. De retour de ses discussions avec les soi-disant investisseurs étrangers, Ariel Henry prit la parole dimanche dernier, le 11 septembre, et propose ceci, en bref.

Cela, c’était la partie bonbon sucré de ses annonces. En revanche, le côté plus salé n’avait pas tardé à suivre. Deux mesures ressortent du lot, particulièrement.

Mais pour la vaste majorité de la population, l’heure ne serait plus aux demi-mesures, aux tentatives d’une marche d’équilibriste sur la corde raide, sans filet en plus. L’heure est grave. Il est revenu le temps des barricades et peut-être même du rache manyòk. La population a son ras-le-bol des discours qui ne sont suivis d’aucune action au lendemain, qui ne veulent rien dire et qui, surtout, ne changent rien pour elle. Cela fait 14 mois qu’on lui avait promis un changement à venir mais qui n’arrive pas. Elle a compris que le disque est rayé et qu’il continuera à faire des sauts, pour recommencer en boucle, jusqu’à son épuisement à elle. Le gouvernement compte bien là-dessus. Cette stratégie avait bien réussi au Président Martelly qui ne s’en est pas si mal sorti, après tout. Son héritier politique, Jovenel Moïse, ci-devant le filleul, n’a pas eu la même veine. Sans doute qu’il avait tenté de pousser un peu trop loin le bouchon, et cela aura mal tourné pour lui. Mais une fois n’est pas coutume, il est vrai, et la foudre tombe rarement deux fois à la même place. Il n’en demeure pas moins, qu’à force de jouer au paratonnerre, surtout lorsque le ciel est orageux, c’est peut-être prendre des risques inconsidérés, n’en déplaise à celles et à ceux qui vous invitent à le faire et qui peuvent même se porter garants de votre sécurité. Ils n’en seront pas à leurs premières erreurs, ni à la dernière, non plus.

Tout d’un coup, l’été s’embrase en Haïti. Il est revenu le temps d’un peyi lòk, nouvelle version, avec peut-être d’autres résultats à la clé. Qui sait ? C’est que les temps sont encore devenus beaucoup plus durs qu’avant. Une plus grande partie de la population a mal au ventre et ne sait ni quand, ni d’où viendra le prochain semblant de repas qu’elle pourra mettre sous ses dents et dans la bouche de ses enfants. À la rentrée des classes, repoussée au 3 octobre, elle ne sait pas si elle pourra les envoyer à l’école, si elle pourra s’acquitter des frais scolaires ou même si elle aura les moyens de payer leur transport pour s’y rendre, si toutefois les gangs lui en laissent encore la possibilité.

Les menaces fusent de part et d’autre. Le leader de Pitit Dessalines, Jean-Charles Moïse, a le verbe haut et le discours enflammé, par les temps qui courent. Il galvanise ses supporteurs, et ils sont nombreux à occuper le macadam. «L’Animal Politique», lui aussi, ne donne pas sa place. En ce début septembre, il fait son grand retour sur la scène politique et a donné quinze jours au gouvernement, pour parvenir à une entente avec les secteurs politiques en opposition, faute de quoi, M. Joseph Lambert, Président du tiers encore siégeant du Sénat, prendra par-devers lui, «des dispositions irréversibles», menace-t-il. Il va faire quoi, au juste? Mystère et boule de gomme ! Mais, on ne sait jamais… On ne sait jamais…

Ce qui est certain, c’est que le peuple est aujourd’hui dans les rues, dans presque toutes les villes du pays, du nord au sud et de l’est à l’ouest. Il dresse des barricades, jette des pierres, brûle des pneus, à défaut d’incendier des banques et des stations-services. Il canalise, comme il peut, ses frustrations et son mécontentement. Il veut le départ d’Ariel Henry et la démission de ce gouvernement qui ne gouverne rien. Mais il ne sait pas encore par qui ni par quoi il va le remplacer. Et c’est là le danger. Le vide fait toujours peur, sauf à celles et à ceux qui n’ont plus rien à perdre. Ceux-là peuvent tout risquer. Et c’est là le péril qui nous guette… Tomber de Charybde en Scylla, c’est toujours dans l’ordre du possible, ce, même en Haïti, dans l’état actuel du pays. Et c’est ce qu’il faudrait à tout prix éviter, tout autant que ce statu quo absolument intenable, pour le pays tout entier, mais surtout pour cette frange vulnérable dont le nombre grandit dangereusement et à vue d’œil.

Pierre-Michel Augustin

le 13 septembre 2022

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