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Quand notre indolence collective n’a plus aucun sens, devant ce déferlement d’horreurs

Tant de choses contradictoires se déroulent en même temps, qu’à vouloir les comprendre, à vouloir suivre leur trame logique, on en perd son latin. C’est un peu comme vouloir démêler la pelote de ficelle, toute mélangée et nouée de travers, pendant que notre cerf-volant pique du nez, pris dans un violent courant d’air. Je nous regarde agir, en tant que société, et je ne comprends pas ce qui nous fait bouger dans un sens plutôt que dans l’autre, à tel moment plutôt qu’à tel autre. Je ne comprends pas. Je ne comprends plus…

J’aurais besoin que quelqu’un m’explique un peu mieux ce déchaînement d’horreurs que nous ne cessons de nous infliger, entre nous. La logique, tout court, ne tient pas, ne suffit pas, pour comprendre ces phénomènes qui traversent simultanément notre société. Nous sommes complètement désarticulés, comme si nos bras ne suivaient plus notre corps, comme si nos pieds allaient dans toutes les directions, comme si nos cerveaux ne coordonnaient plus nos gestes. Je vais vous citer quelques exemples, puis vous allez saisir l’objet de mes propos et comprendre la profondeur de ma perplexité.

Le dimanche 13 août, à Cormier Hôtel Plage, sur la route pour aller à Labadie, non loin de Cap-Haïtien, se tenait une belle activité : le Dîner en Blanc. Une foule endimanchée, tout de blanc vêtue, pour la plupart, se réunissait pour ce moment festif, pour une communion dans l’allégresse, comme pour défier nos avatars et nos croquemitaines, comme pour se moquer de la guigne qui nous poursuit et qui s’attache à chacun de nos pas. Au diable donc, les massacres aux alentours, non loin ou au loin, cela importe peu. On fête aujourd’hui. On fête quoi encore ? Allez donc savoir. Ce sera la Fête de Notre-Dame-de-l’Assomption, le 15 août. Alors, on prend un peu d’avance. On va festoyer dans le déni absolu de nos réalités macabres. On va fermer les yeux pour quelques heures, en passant sur la route, à côté des vidanges qu’on n’a pas ramassées et dont la puanteur viendra flatter nos narines avec insistance, pour se rappeler à nos souvenirs et imprégner notre mémoire. On va fermer les yeux et tenter d’ignorer le nuage de poussière que soulève le bus au passage et qui nous poursuit, malgré la vitesse de notre bolide. Et si nos cœurs battent la chamade à l’unisson, ce n’est pas nécessairement à cause de l’émotion ressentie en raison de la proximité physique de l’être aimé ou désiré, mais c’est plutôt à cause de la peur qui nous taraude les tripes. En effet, nul ne sait à quel détour surgira un de ces bandits, un de ces criminels, sans foi ni loi, qui hantent nos paysages et notre inconscient. Il s’en prendra alors, pas seulement à notre bourse déjà pas si pourvue que cela, mais aussi et surtout à notre intégrité physique, à celles et à ceux qui nous sont chers, comme ils l’ont fait si souvent au cours des récentes années, à tant d’autres personnes. Pourtant, elles s’évertuaient à vivre, tout simplement, en tentant d’ignorer le cauchemar qui nous habite et qui nous poursuit, tous autant que nous sommes, indistinctement. Alors, je me le demande: comment pouvons-nous faire comme si cela n’existait pas? Comment pouvons-nous agir comme si la réalité, notre réalité morbide, n’existait pas?

Sur les réseaux sociaux, l’actualité ne dérougit pas. Elle est rouge vif, tout comme la braise du forgeron, ravivée par l’air sans cesse renouvelé du soufflet. Elle est encore incandescente de l’assassinat, la semaine précédente, de l’ex-sénateur, Yvon Buissereth. Celui-ci était devancé, sur ce carrousel de la mort, par l’assassinat de la Sœur Luisa Dell’Orto, «l’Ange des enfants des rues», quelques semaines auparavant. On se dit qu’après tout, ce sont des calamités qui n’affligent que Port-au-Crime, comme certains appelaient notre capitale, autrefois. Alors, sans doute que dans le Nord, on est un peu plus à l’abri de ces monstruosités. Les monstres sont ailleurs et ne nous toucheront pas dans notre petit paradis christophien. On oublie vite les croquemitaines de « Aji vit », qui infestaient le bas de la ville du Cap-Haïtien. Pourtant, ils rôdent encore, n’attendant qu’un moment idéal pour frapper. À moins que la police ne les frappe avant, comme elle l’a fait le dimanche 21 août dernier dans ce quartier de la ville du Cap, avec Ti Chèch et avec Benben, deux assassins notoires, en leur offrant un aller-simple et sans retour, vers l’au-delà, vers le pays sans chapeau, une bonne fois pour toutes. 

Néanmoins, les petites victoires de la police ne sont pas un gage de sécurité suffisant pour de pareilles manifestations d’insouciance de masse, comme celle de nos compatriotes à Cormier. La famille Desenclos, une mère : Josette, et ses deux filles : Sarahdjie, employée au ministère de l’Économie et des Finances, et sa sœur Sondjie, juriste, en ont fait la mortelle et cruelle expérience à la Croix-des-Bouquets. Nos monstres, qui ne chôment pas, les ont criblées de balles, toutes les trois, dans leur modeste véhicule Gran Vitara, puis leurs cadavres sont incendiés par les malfrats du gang de Cité Doudoune. Et, quelques jours plus tard, l’on attrape un de ces malfrats, qui passe à table et avoue tout, dit-on, comme si de rien n’était. Je confesse ma grande difficulté à me résoudre à lui concéder une incarcération décente, à respecter son intégrité physique et ses droits constitutionnels, comme le veut la Loi. Mais je professe, à mon corps défendant, un respect profond pour la Loi, en général, même quand son application stricte me semble contre-indiquée, à première vue. C’est la règle à suivre pour éviter à son tour de devenir un monstre, comme ces tueurs.

Je me fais violence, consciencieusement, pour répudier de toute mon âme, la «méthode Muscadin». Je me répète sans cesse que ce n’est pas la bonne réponse au mal qui nous ronge, en tant que société. Je me convaincs, qu’à pratiquer inconsidérément la Loi du Talion: «Œil pour œil, dent pour dent », on finira par devenir une nation peuplée de borgnes, au mieux, ou d’aveugles, au pire, au sourire édenté, en plus. Je me le dis parfois sans beaucoup de conviction, ne pouvant me résoudre à consentir un semblant d’humanité à ces monstres en maraude, qui frappent à l’improviste et au grand jour, se croyant à l’abri de toute justice. Je finis souvent par penser qu’un monstre de moins, cela ne peut faire que du bien à celles et à ceux qui ne demandent qu’à mener une petite vie tranquille, à vaquer à leurs occupations, à conduire leur enfant à l’école et sans trop se soucier de leur retour à la maison. Il me semble que ce n’est pas beaucoup demander pour vivre en société. Alors, au fond de moi, je n’arrive plus à taire cette petite voix qui me dit : bien fait pour tous ceux-là qui ont frappé leur Waterloo en croisant le Commissaire Muscadin sur leur chemin, après avoir accompli leur forfait. Et puis, tant pis, si ce dernier finit par faire quelques disciples. Ils seront autant d’anticorps qui parviendront peut-être à nous débarrasser de ces parasites qui nous tuent, de ces membres gangrenés qui menacent de pourrir le reste de notre corps social.

Mais est-ce bien là le remède suprême? Ne dit-on pas, avec raison, que le poisson pourrit par la tête? Encore faudrait-il pouvoir soigner la tête. Un tel remède, cela doit bien exister. D’autres, avant nous, ont dû l’avoir testé avec succès. Qui sait? Nous aussi, nous avons bien pu l’avoir expérimenté, une fois ou deux, au cours de nos pérégrinations politiques, pour en oublier, sans doute, la recette magique, une fois utilisée avec succès. Mais je nous fais confiance, cela doit être un peu comme monter à bicyclette. Cela ne s’oublie jamais tout à fait, à travers les générations. Après quelques coups de pédales, nos muscles se souviennent et l’équilibre s’installe, un peu comme par magie. Alors, celles et ceux qui sont assez vieux pour se souvenir de 1986, pourront sans doute raconter aux plus jeunes, comment jadis un dictateur sanguinaire fut déboulonné de son socle d’où certains croyaient qu’il était inamovible et pour la vie durant («avi pou tout tan», ne disait-on pas). Et pourtant, il avait dû faire ses malles. Toutefois, il avait pu flairer le danger immédiat, pour lui et pour les siens, assez pour s’éloigner, pour détaler et se mettre à couvert auprès de ses commanditaires, pour éviter d’être emporté corps et biens, comme un fétu de paille. Mais il n’en fut pas de même pour sa piétaille qui en eut pour son grade, et même un peu plus.

On dit que la vague du Tsunami garde parfois la mémoire des lieux qu’elle a déjà ravagés et, qu’à l’occasion, elle se remémore chaque centimètre pour les revisiter, lors de son retour. Il en est peut-être de même pour les convulsions sociales auxquelles nous succombons de temps en temps. Elles prennent parfois les mêmes contours: 1915, 1946, 1986, et puis, qui sait? Peut-être 2022, le prochain paroxysme social, la prochaine éruption de ce volcan social que l’on croyait éteint, à tout jamais, et qui ne pourrait plus bouleverser le statu quo bancal qui nous afflige. J’écoute, ces jours-ci, les experts qui défilent sur les plateaux de nos médias. À l’unisson, ils prédisent tous une catastrophe prochaine, tout comme nos prophètes et prophétesses, émules contemporains de notre fameux Antoine Nan Gomye. Cette convergence, dans les prévisions à court terme, me trouble beaucoup. Elle contraste pourtant singulièrement avec le faux-semblant d’impavidité de celles et de ceux qui nous gouvernent et qui procèdent, un peu comme si de rien n’était, à peine ce ne serait qu’un hoquet passager, surtout pas une suffocation qui nous puisse être fatale. Nos ministres voyagent à qui-mieux-mieux et prennent la parole dans les cénacles internationaux pour étaler leur bilan nul, après un an d’exercice. Nos chefs de police aussi partent en voyage. Eux aussi, ils vont dire au monde qu’ils ne peuvent pas grand-chose pour endiguer le mal qui nous ronge et pour renforcer le constat d’échec absolu des politiques qui les ont précédés aux podiums. Entre temps, on rapporte que la cohorte entière de la 31e promotion de policières et de policiers qui ont rejoint les rangs de la PNH, n’a pas reçu leur salaire, depuis 9 longs mois. Allez donc comprendre quelque chose à cette aberration, alors que l’État leur demande de livrer, aujourd’hui plus que jamais, un combat de tous les instants et tous azimuts contre les gangs armés. Cette situation n’a tout simplement aucun sens. Il n’y a plus de gazoline dans les stations-services mais des modestes maisons brûlent, dévorées par des incendies provoqués par le stockage imprudent et illégal du précieux carburant. Alors, pour corriger la situation, les autorités annoncent qu’elles vont désormais importer par mois, 67% de notre consommation mensuelle, comme si le déficit de 33 % était un luxe dont on peut se passer aisément. Comment comprendre également cette autre aberration de nos autorités? Les «fils de Dessalines» et leur chef de file, eux, veulent s’en prendre aux banques, pour combattre la vie chère et les taux de change qui cavalent trop, au goût de tout le monde, comme si pour combattre la fièvre, il suffisait de casser les thermomètres qui affichent notre température corporelle à la hausse. C’est à n’y rien comprendre.

Au jour le jour, la police fait le bilan des hostilités en cours. La chasse aux bandits paraît bel et bien ouverte, même si aucun décret de l’État ne l’a officialisée. Celles et ceux, à tort ou à raison, étiquetés comme des bandits notoires et qui ont la témérité de résister à la police, sont régulièrement «blessés mortellement», lors de leurs accrochages. On en compte plusieurs, ces derniers temps, qui ont connu ce funeste sort. Et j’ai beau chercher mes larmes, elles n’affluent pas tant que cela, en apprenant ces nouvelles. Il est vrai qu’un décès est toujours triste et déplorable mais, parfois, enfin… Toujours est-il qu’on n’éteint pas un feu de brousse avec un arrosoir. Cela prendrait des sapeurs-pompiers aguerris et bien équipés pour s’atteler à cette tâche. C’est un peu le cas en Haïti, avec l’insécurité galopante que nous vivons. Et l’équipement, pour la police, ce ne sont pas seulement les armes et les entraînements, c’est aussi et surtout tout l’arsenal juridique et légal qui lui permettrait de stopper l’hémorragie et de s’assurer que le garrot qu’elle a posé en amont, ne sera pas défait en aval par des magistrats véreux et des politiques corrompus ou de mèche avec les assassins. Sans quoi, «se lave men suye a tè», un perpétuel recommencement.

Je nous regarde aller dans toutes les directions, sans cohésion, sans un but fixé à l’avance, surtout sans un plan d’ensemble, et je me perds en conjectures. Je ne comprends plus rien à notre société. J’ai envie de demander à nos élites de toutes sortes, comme le ferait Manno Chalemagne, notre barde national, de regrettée mémoire: «Ban m yon ti limyè, sou ple», pour voir si le rivage est proche ou si celui-ci est hérissé de récifs. Enfin, serions-nous pris dans un piège sans issue, comme dans le mythe de Sisyphe ? 

Pierre-Michel Augustin

le 6 septembre 2022

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