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Une catastrophe sans nom nous lorgne à l’horizon

Edward Murphy Jr. disait sentencieusement: «tout ce qui est susceptible d’aller mal, ira mal», à un moment donné. Cela arrive rarement sans crier gare. On le voit venir, progressivement. Et, à un moment donné, tout tombe en rade, tout d’un coup, du moins c’est ce que pensent ceux qui n’observaient pas attentivement la mise en place qui s’effectuait, progressivement. Toutefois, toutes les conditions pour la catastrophe anticipée mais ignorée de celles et de ceux qui pouvaient la conjurer, se réunissaient, tous les signes avant-coureurs étaient là. Il ne manquait plus que l’étincelle pour mettre le feu aux poudres accumulées au fil du temps, lorsque survient généralement la déflagration qui en surprend plusieurs, malgré tout.

La catastrophe appréhendée et même annoncée, de longue date, frappe finalement à nos portes. Il nous reste encore très peu de temps pour nous ressaisir et faire marche arrière. Plus on tardera à le faire, plus ardue sera alors la tâche car plus près du précipice nous serons tous et plus fort sera le courant qui nous entraînera vers la chute. Un phénomène très grave a eu lieu le 10 juin, lorsqu’un groupe de bandits avait investi le Palais de Justice principal de Port-au-Prince. Mais ce n’était là qu’un test pour mesurer les capacités effectives de l’État pour les évènements sérieux qui s’annoncent pour bientôt. De cet État, il n’y a eu aucune réponse, ou si peu. La police s’est mesurée à quelques bandits, en marge de quelques tentatives de kidnapping, mises en échec, et qui se sont soldées de plusieurs cadavres de bandits abattus lors des échanges de tirs. Mais le gant jeté par les bandits ne fut pas relevé dans les faits, ni par la police, ni par la soi-disant armée. Quant aux autorités politiques, elles se sont réfugiées dans le déni absolu. Des bandits au Palais de Justice! Mais non, rien de tel. Juste un esclandre. À peine quelques vauriens turbulents qui ont fait du grabuge au Palais de Justice, sans plus. Mais à part cela, tout va très bien. C’est ce démenti à la face des évidences du contraire que prétendent nos ministres en charge. Et devant cette absence de courage des pleutres aux commandes du pouvoir, les bandits se hasardent un peu plus. Ils lancent alors un ultimatum à la population de Cité-Soleil. «Fuyez, si vous voulez avoir la vie sauve car nous allons prendre possession des lieux», disent-ils en espèce. Alors, tout comme cela était survenu à Martissant, il y a déjà plus d’un an, un exode massif s’organise. En masse, des résidents de Cité-Soleil prennent leur baluchon et migrent ailleurs, n’importe où ils pourront avoir la vie sauve. Et la guerre commence pour vrai entre le G-9 et le G-PÈP. Le bilan officiel évolue d’heure en heure. Hier, le lundi 11 juillet, le magistrat principal du cartel municipal à la tête de cette agglomération établissait le bilan à une vingtaine de morts et à une centaine de blessés. Ce matin, il est déjà passé à plus d’une cinquantaine de cadavres, d’après plusieurs rapports, et cela va en augmentant.

Parallèlement, dans l’Artibonite, l’anarchie s’installe également. Deux gangs armés se font la guerre et l’un d’eux se serait emparé du contrôle du barrage de Canot dont les eaux irriguent une bonne partie de la Vallée de l’Artibonite, à Liancourt et à Deschapelles. La menace se précise. Elle est à la fois sécuritaire, dans l’immédiat, et alimentaire, à moyen et court termes. L’Artibonite, c’est notre grenier principal. Certes, la Plaine du Nord, la Plaine des Cayes, produisent également des vivres et des céréales qui alimentent le pays. Néanmoins, coupées du reste de notre territoire, enclavées et non reliées aux bassins importants de population concentrés dans l’Ouest, principalement dans le grand Port-au-Prince métropolitain, leurs productions ne seront pas mises à contribution par le reste du pays. Le spectre de poches de famine, ici et là, d’une population recourant de plus en plus à la violence meurtrière et aveugle pour sa survie ou son autodéfense se profile de plus en plus à l’horizon. Les exemples sont déjà là pour en attester, indubitablement. Pour le moment, c’est encore anecdotique mais ils se multiplient. À Jacmel, un citoyen aurait abattu un adolescent qui volait des mangues dans sa cour. Il prétend avoir été attaqué et devoir se défendre pour se protéger. Résultat: l’adolescent est mort, et son agresseur, en cavale, aurait été rattrapé dans la région de Léogâne. À Port-au-Prince, une personnalité importante, le Président actuel du tiers du Sénat, M. Joseph Lambert, lui-même, a déclaré publiquement que sa résidence ayant été attaquée, il a utilisé des armes pour se défendre et quelques-uns des assaillants seraient restés sur le carreau. Il promet de récidiver et de répondre adéquatement à toutes menaces contre sa personne et /ou sa résidence. Avis est donc donné à celles et à ceux qui seraient tentés par l’aventure: Joseph Lambert ne sera pas un agneau qui se laissera immoler sans se défendre. Sans façon. Ce n’est pas tout. Me Reynold Georges, avocat bien connu et acteur politique bien en vue, a déclaré avoir repoussé une tentative de kidnapping contre sa personne. Un de ses assaillants aurait passé l’arme à gauche et ne fera plus de mal à personne. Et c’est sans compter le Commissaire Jean Ernest Muscadin qui n’entend pas à rire avec les présumés bandits qui tomberaient sous sa coupe, dans sa juridiction. À défaut d’une politique claire de la part de celles et de ceux qui prétendent nous gouverner, pour garantir la vie des citoyennes et des citoyens, leur sécurité physique et celle de leurs biens, ce sera, bientôt, chacun pour soi et Dieu pour tous, l’anarchie élevée en système.

Tout cela se passe sur notre territoire, juste à côté de la République Dominicaine, un pays qui connaît actuellement une relative paix sociale et un développement économique intéressant. Mais remarquons que la violence y sévit aussi à l’occasion. Pour preuve, un ministre dans son bureau a été récemment abattu par un assaillant. C’est peut-être un épiphénomène, un cas accidentel. Toutefois, moi, je ne crois pas beaucoup aux accidents fortuits. Mais en ce qui nous concerne, notre situation se désagrège à 2 heures de vols de Miami. Les armes et les munitions qui alimentent nos gangs ne sont pas de fabrication artisanale mais de fabrication américaine, généralement. Elles nous arrivent par containers, transportées par bateaux battant pavillon américain. La semaine dernière, les autorités douanières en ont intercepté une cargaison importante, à Port-de-Paix. Les personnes impliquées dans cette contrebande d’armes et de munitions furent brièvement arrêtées et mises en garde à vue. Mais c’était mal comprendre le niveau de corruption et la fragilité de notre système judiciaire. Peu de temps après, le Commissaire de Gouvernement de Port-de-Paix, Me Michelet Virgile, libéra l’un et l’autre détenus, sans autre forme de procès. Dans leur cas, à tout le moins, la détention préventive ne fut pas prolongée indûment et fut même très abrégée. Oh! le Ministre de la Justice a bien sévi contre le Commissaire et aussi contre le Directeur Adjoint des Affaires juridiques du Ministère de la Justice, M. Fritz Haubourg, qui aurait intimé l’ordre de libérer ces détenus bien connectés, au Commissaire local qui l’aurait simplement suivi, aveuglément. Ils ont été tous les deux révoqués, sans doute, en attendant de recevoir une promotion subite, comme c’est déjà arrivé, dans un passé récent. Mais le mal est fait. Les contrebandiers sont libres comme l’air. Leur impunité est garantie par les autorités du système judiciaires, à un niveau ou à un autre. C’est une invitation claire, pour les promoteurs étrangers et nationaux, de continuer leurs forfaits et d’inonder le pays en armes et en munitions, illégalement.

Ces armes qui tuent les honnêtes citoyens et qui causent autant de désarroi dans la population transitent aussi par la république voisine dont nous n’exerçons aucun contrôle sérieux sur la frontière terrestre qui sépare nos deux pays. Poser la question sur le laxisme des uns et la complicité des autres revient à se poser la question sur les intérêts qui sous-tendent leur inaction. 27 700 kilomètres carrés «somalisés» restent un marécage périlleux pour les pays environnants, surtout avec une population forte de 12 millions d’âmes. Mais c’est quand même la possibilité d’une manne à exploiter: 12 millions d’acheteurs potentiels pour leur bric-à-brac, pour leurs armes et leurs munitions, pour leurs saucisses infectées à l’e-colis fécal, pour leurs citrons et même leurs noix de coco. Et pourquoi pas aussi leurs déchets dangereux ? Tout, mais alors tout, pourrait être déversé sans règles, ni restriction dans un État désarticulé et impuissant, impotent même. C’est aussi la possibilité de prospection et d’exploitation sans réserve de n’importe quoi que ce pays puisse receler de ressources minières, d’en charcuter les dépouilles, chacun s’emparant d’un petit bout de territoire. Ils se sont déjà emparés de La Navase à 60 kilomètres du Cap Tiburon, alors, dans cette situation calamiteuse où nous sommes aujourd’hui, absolument sans défense, qu’est-ce qui les retiendrait de revendiquer l’Île de La Tortue, l’Île-à-Vache ou même l’Île de La Gonâve. Cela fait longtemps qu’on rêve d’installer, dans cette dernière île, un havre pour millionnaires en quête de dépaysement absolu et en plus disposant d’une population autochtone apte et à une domesticité, à une servilité conditionnée par un dénuement total. Du moins, c’est dans les cartons depuis des décennies. Considéré sous ce jour, tout d’un coup, le tableau s’éclaire. Tout devient plus clair. Alors, le hasard de nos malheurs n’en est plus un, le déterminisme non plus. Deux plus deux égale quatre. Les mathématiques reprennent le haut du pavé. La planification politique et géostratégique, à long terme, donnent les résultats escomptés dans un délai plus ou moins long, le temps historique ne se mesurant pas à notre échelle individuelle. Et les investissements, consentis dans la désarticulation de ce pays, finiront par aboutir, à moins que nous n’y mettions bon ordre et un cran d’arrêt, une bonne fois pour toutes. Le terreau est propice à leur fructification, il est vrai, car ils sont légion nos politiciens-minute qui poussent comme des champignons, prêts à assauter le pouvoir avec un peu d’aide, avec un peu de bénédiction de l’extérieur. Ils sont nombreux, des vire-capot, sans envergure mais forts en gueule, qui s’imaginent pouvoir défaire à coup de parole anpil, ceux qui sont là aujourd’hui, pour aller prendre leur place et, qui sait, pour faire encore pire. C’était ainsi depuis la nuit des temps, depuis le lendemain de notre indépendance que nous faisons mentir notre devise: «L’union fait la force». Le virus de désunion qui mine notre pays ne s’est jamais porté aussi bien, n’a jamais été aussi bien illustré. Il y a des factions partout. Des clans partout. Des subdivisions dans toutes nos chapelles politiques. Chaque caporal voulant évincer un général, et ainsi de suite, jusqu’à la formation de près de deux cents particules politiques, sans envergure ni aucune vision, pour la plupart.

Je vous l’aurai dit d’avance, et l’avenir se chargera de me confondre ou de me donner raison. Nous sommes à la veille d’une vraie catastrophe nationale, telle que nous ne l’avons jamais imaginée. La multiplication des gangs armés à travers le pays nous met à risque d’une conflagration, d’une hécatombe, de la magnitude de celle survenue au Rwanda dans les années 90. Et les signes avant-coureurs sont nets et clairs, à cet égard. C’est rendu que des enfants de 10 à 14 ans sont en train de former leurs propres gangs et de tenter des kidnappings, à leur tour, pour leurs propres bénéfices. C’est rendu que la vie humaine n’a plus aucune valeur à leurs yeux et qu’ils peuvent la prendre aussi facilement qu’on éteigne un cierge, en soufflant dessus. Quand plus rien n’est sacré, quand le mensonge est vénéré comme un summum de l’art, alors plus rien ne tient que par un fil qui peut se briser à la moindre secousse. Je vous le dis tout net: nous sommes à la veille d’une catastrophe nationale de très grande magnitude. Ses conséquences nous hanteront pendant encore longtemps et causeront un tort incalculable au pays que nous connaissons et que nous chérissons, à notre façon, si jamais elle se confirme et se concrétise. Mais il n’est pas encore trop tard pour changer de cap et corriger le tir, du moins je l’espère de tout mon être.

Pierre-Michel Augustin

le 12 juillet 2022

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