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La guerre civile en Haïti est-elle inévitable?

Par ignorance ou par naïveté, dans les débats médiatiques autour de la politique haïtienne, on nie souvent la possibilité que la situation précaire d’insécurité et d’instabilité chronique puisse plonger le pays dans une guerre civile. Par analogie aux guerres civiles les plus divulguées, la situation d’Haïti ne semble inquiéter que très peu les experts dans les médias internationaux. Dans la presse locale, les directeurs d’opinions et les politiciens vedettes tentent de calmer les esprits en débattant les sujets des moins importants aux plus critiques, sur un fond de comédie et de ridicule. D’un côté, ceux qui tiennent les rênes de notre État moribond, par incompétence et convenance, préfèrent jouer aux sourds, aveugles et muets, face aux bandits qui terrorisent une population déboussolée et impuissante. Toute tentative de cohabitation avec les bandits et les assassins s’avère très dangereuse. Ces malfaiteurs multiplient leurs exactions en plein midi. Ils cherchent continuellement à étendre leurs contrôles sur de nouveaux territoires, en chassant les paisibles citoyens de leurs maisons. Alors, devrions-nous penser à des aggravations qui pourraient plonger le pays dans la guerre civile?

Jeu de mots, jeu de vilains

D’abord, il convient de définir les éléments-clés d’un conflit pour qu’il soit considéré comme guerre civile. L’Organisation des Nations Unies n’a pas une définition arrêtée sur le concept de guerre civile. Cependant, on s’accorde presque tous, sur le fait que lorsque deux ou plusieurs groupes armés d’un même pays s’affrontent pour le contrôle du pouvoir, on risque la guerre civile car si les affrontements perdurent ou se font à grande échelle, les pertes en biens et en vies humaines deviennent colossales. Historiquement, la tâche de baptiser les conflits revient d’abord aux médias. Selon les intérêts des gouvernements locaux et des organisations internationales, les mots sont choisis et utilisés avec prudence. Ils décident quels groupes méritent l’étiquette de rebelles, de révolutionnaires. Ils préfèrent parler d’affrontements, d’accrochages ou d’actes de sabotage, quand on veut donner l’impression que la situation est sous contrôle. Par exemple, en Haïti, dans toutes les stations de radio analogues et digitales, on parle beaucoup d’affrontements armés entre les gangs. Comment comprendre que des centaines de criminels, avec des armes de guerre, contrôlent des territoires aux tailles allant de sections communales, comme Martissant, à celles d’arrondissement, comme la Croix-des-Bouquets, peuvent-ils être encore appelés des gangsters ? Quand un groupe de bandits peut bloquer les routes nationales #1, #2, #4, rendant incommunicables plusieurs départements avec la Capitale, Port-au-Prince, quand ils ont le pouvoir d’empêcher l’approvisionnement en carburant de tout un pays, quand ces criminels rançonnent des milliers de citoyens et en assassinent des centaines, en toute impunité, et finalement, quand les postes de police tombent sous le contrôle de ces individus, on a affaire à des groupes terroristes, pas à des gangs. J’ai apprécié l’effort du journal Le Nouvelliste avec l’article : « La guerre des gangs », publié le 3 mai 2022. Similairement, le dernier rapport du RNDDH (Réseau National de Défense de Droits Humains) ouvertement fait mention de guerre entre les groupes armés, ayant causé plus de 148 morts, en moins d’un mois. Dans les deux cas, les auteurs ont raison avec la dénomination de «guerre» en guise «d’affrontements» ou de «conflit armés». Cependant, ils ont toutefois répété le même refrain de gangs, en guise de terroristes, de miliciens, de rebelles, d’assassins ou de criminels. À ce stade, on commence à comprendre pourquoi il est difficile de parler des risques d’une guerre civile en Haïti car on joue avec les mots, par peur de représailles ou par intérêt politique. Dans les entrevues, on écoute la même chanson : ceux-là qui tuent et assassinent le feraient parce qu’ils ne sont pas encadrés par l’État ou à cause de leur misère. Comme on dit souvent, jeu de «mots», jeu de vilains. Les médias et les politiciens aident à blanchir l’image des terroristes, avec des détours sémantiques. Les victimes du kidnapping, souffrant du syndrome de Stockholm, font éloge de la sagesse et du bon traitement offert par leurs bourreaux. En dépit des gentils mots et des excuses gratuites, la situation pour nos concitoyens s’aggrave tous les jours avec les actes de barbarie qui s’accroissent sous les regards d’un gouvernement de facto. Conflits armés ou guerre civile, les sémantiques ne peuvent pas cacher les cadavres qui pourrissent sur nos trottoirs.

Une tradition de guerres civiles

Si on remonte dans le temps, notre nation est fondée sur le sang et le feu. Nous avons pratiqué fidèlement, pendant plus de deux siècles, la philosophie: «koupe tèt, boule kay». Nous avons vaincu les troupes françaises après 13 ans de guerre civile. Après la capitulation des troupes napoléoniennes et la déclaration d’indépendance, les conflits internes s’étaient transformés en guerre civile ou révolte dans le Sud que notre Empereur, Jacques 1er, avait supprimé brutalement. Plus tard, il fut lui-même assassiné le 17 octobre 1806. Comme conséquence, une autre guerre civile éclata en Haïti. Le pays était divisé en deux parties : le Nord, sous la commande du Général Henri Christophe, et l’Ouest, sous la gouverne du Général Alexandre Pétion. Avec un bilan de plus d’une vingtaine de guerres civiles, de cinq chefs d’État assassinés au pouvoir (Jean-Jacques Dessalines, Sylvain Salnave, Michel Cincinnatus Leconte, Jean Vilbrun Guillaume Sam, Jovenel Moïse) et plus d’une vingtaine de coups d’état, nous ne pouvons pas cacher les faits historiques qui démontrent que nous, les Haïtiens, nous n’avons jamais pu jouir pleinement de la paix et de la tranquillité nécessaires pour créer un environnement propice à notre développement. Le peuple est souvent la première victime collatérale des rivalités entre les classes politiques et économiques. Ce qui, en maintes occasions, a provoqué la fureur du peuple qui prend les armes, gagne les rues pour se venger de ses tyrans ainsi que de leurs complices. Les résultats peuvent aller d’une simple émeute, à une insurrection, voire à la guerre civile.

Des gangs pas trop forts ?

Les analystes qui pensent que les groupes armés qui sèment la terreur dans la Capitale ne sont ni assez forts ni assez nombreux pour renverser un gouvernement, doivent se rappeler que certains passages de l’histoire d’Haïti, en commençant par la guerre civile déclenchée par les Piquets entre 1844 et 1848. Ces insurgés, qui furent des cultivateurs pauvres, marginalisés et oubliés par le pouvoir central à Port-au-Prince, représentent la première expression d’un populisme radical dans notre histoire de conflits sociaux et politiques. Les historiens, comme Thomas Madiou, décrivent avec admiration les traits charismatiques du leader des Piquets. Jean Jacques Acaau était du Sud, un homme jeune, fier et d’assez beaux traits. Ancien soldat de l’armée, il avait vite gagné la confiance des paysans qui ont fait de lui, leur défenseur et protecteur. 178 ans plus tard, quand on voit un ancien agent de la PNH, à la tête d’un syndicat de groupes armés, se déclarer révolutionnaire, il y a de quoi s’inquiéter. Chaque convocation à la presse de ce citoyen de facto attire plus de médias et de journalistes indépendants que le premier ministre-président lui-même. Tout comme les Piquets du passé, le leader autoproclamé du G-9 ne cache pas ses frustrations avec les élites représentées par la bourgeoisie haïtienne, la classe des mulâtres. En fait, avec les groupes armés, ce n’est pas leur nombre qui compte, mais ce sont surtout leurs capacités de nuisance et leur niveau d’organisation qui démontre une certaine hiérarchie et discipline, similaires à une armée régulière. Ils ont l’expérience de combat de rue et, en plusieurs occasions, ont mis en échec les unités spécialisées de la Police Nationale d’Haïti. Du sud de Port-au-Prince, de Fontamara en passant par Martissant, Village-de-Dieu, le Centre-Ville, Bel-Air, Bas-Delmas, Cité-Soleil, Route Frères, Tabarre, Croix-des-Missions, Croix-des-Bouquets, Caradeux, Torcel, on estime que Port-au-Prince est à 70% assiégée par des terroristes qui font partie de différents groupes terroristes. Les interventions cosmétiques de la PNH contre certains bandits laissent la population perplexe. L’État devrait-il avoir des préférences dans la lutte antiterroriste ? Doit-on accepter le concept politique de bandit légal comme une réalité ? Les forces de l’ordre sont infiltrées, mal équipées, mal payées, démotivées. Seuls les politiciens aux discours faciles, comme le premier ministre-président, peuvent déclarer la guerre pour faire de la publicité. Sur le terrain, l’effectif de la Police nationale et leur capacité ne permettent pas de faire la guerre aux terroristes ni de les combattre sur plusieurs fronts. Certaines estimations modérées portent le nombre de soldats actifs de ces groupes a environ 2000, sans compter des motards ou taxi-motos qui œuvrent comme des antennes pour le compte de ces bandits. Dans un langage militaire, pour ceux qui pensent qu’il ne s’agit que de gangs qui ne seraient pas assez forts, on est en face de l’équivalent d’un régiment de bandits ou de 5 bataillons (400 terroristes) ou 8 compagnies (250 assassins). Il est temps de cesser de sous-estimer ces bandits qui sont très expérimentés dans les combats urbains (guérilla) et mieux payés que les agents de la PNH. Si, par malheur, ces groupes décident de ne plus se battre entre eux, Port-au-Prince sera en danger. C’est peut-être la raison qui explique que les rivalités ou la guerre des « gangs » semble être orchestrée par des politiciens, de manière à éviter le pire. Si le G-9 devient G-20, la guerre civile sera totale et on pourra s’attendre à la capitulation immédiate des forces de l’ordre en Haïti.

Des analogies trompeuses

Il est vrai que nos ancêtres viennent d’Afrique et que nous partageons des liens forts avec nos frères africains. Mais, notre histoire et la politique chez nous font de nous un peuple unique et exceptionnel. Prendre la guerre civile entre Hutus et Tutsis au Rwanda, pour dire que la guerre civile n’est pas possible en Haïti car nous n’avons pas une composition tribale, démontre un certain mépris de notre histoire. À cause du colonialisme et de l’esclavage, la société haïtienne est axée sur les luttes entre les classes : les colons (blancs), les mulâtres (fils ou filles de blancs), les noirs libres (affranchis) et les esclaves au bas de l’échelle. Les conflits entre ces différentes composantes du pays, durant la guerre civile entre 1971-1803, avaient rendu difficile la bataille contre les colons. Il a fallu des hommes de grand caractère et de leadership exceptionnel pour arriver à unir les noirs et les mulâtres pour les batailles finales, menant à notre indépendance en 1804. Tristement, nous avons eu entre 1807-1820, plus de 13 ans de guerre civile, basée sur la différence de notre peau. Le président Alexandre Pétion au Sud et à l’Ouest contre le Roi Henri 1er, au Nord. Une guerre sanglante qui opposait les membres d’une même famille : mulâtres contre noirs. Généralement, la polarisation et la radicalisation des rivalités de classes politiques et économiques suffisent pour nous entre-tuer. Nous n’avons pas besoin de tribus ou de traits physiques particuliers pour nous distinguer et nous opposer. La misère de la masse face à la richesse d’une élite d’origine étrangère à la peau pâle (les bourgeois), le gaspillage et la corruption des politiciens au pouvoir (grannèg, granfanm) qui paralysent l’appareil de l’État et appauvrissent le pays davantage, sont les causes traditionnelles de générations de guerres fratricides.

La communauté internationale va nous aider

Souvent, on évoque la communauté internationale qui est fortement représentée par le club des pays néo-colonialistes ou si vous préférez le syndicat de nos anciens colons esclavagistes sous la bannière de Core Group. Dans presque toutes nos guerres civiles, assassinats de nos Chef d’État et coups d’État, grand nombre d’experts pointent du doigt la diplomatie et les services d’intelligence française. Nous ne connaîtrons jamais les détails des complots visant l’élimination du fondateur de la patrie, l’Empereur Jacques 1er et l’assassinat du Roi Henri 1er, avec l’aide des mulâtres de l’Ouest, les anciens généraux et les Présidents Alexandre Pétion et Pierre Boyer qui étaient, eux-mêmes, des fils de Français. Un siècle il a pris pour payer la dette de l’indépendance, et cela nous a coûté plus de deux siècles d’insécurité, de guerre civile intermittente et d’instabilité politique, à cause des luttes internes pour le contrôle de nos maigres ressources. Peut-on espérer que ces mêmes Français viendront un jour nous sauver d’une guerre civile ? On parle très peu de la guerre civile, durant la période de l’occupation américaine. Ces braves paysans, les guerriers Cacos, se sont battus fièrement contre les envahisseurs américains. Trahis par les Allemands, leurs leaders furent éliminés lâchement dans des embuscades meurtrières et honteuses. Dans les livres d’histoire, on parle surtout de la résistance de notre héros, Charlemagne Péralte, tout en évitant de mentionner le conflit qui avait fait des milliers de morts dans les rangs des Haïtiens, comme une guerre civile. La communauté internationale, complice de nos malheurs, ne va rien faire pour empêcher que le pays succombe dans la guerre civile. Il suffit de prendre les mobilisations armées des gangs de l’Artibonite (armée cannibale) et des anciens policiers et soldats (FAD’H) ayant conduit au renversement du régime lavalassien en 2004. La communauté internationale, sous le leadership de la France et la complicité des États-Unis, avait soutenu financièrement et militairement les rebelles pour mener la guerre civile en Haïti. Avec le contrôle du Nord assuré, vers la fin de l’année 2003, pour éviter une aggravation de la guerre civile, la communauté internationale avait orchestré un coup d’État pour faciliter la victoire des rebelles. Aujourd’hui, les terroristes kidnappent des citoyens français, dominicains, américains et turcs. Et cela n’a rien changé dans l’attitude de ces pays vis-à-vis des défis que confronte notre pays dans le domaine de la sécurité. Nos pays soi-disant amis refusent d’équiper en matériels lourds la Police Nationale et les Forces Armées d’Haïti. Les quelques blindés que nous possédons et qui tombent en panne dans les coins de rue, sont vendus chers au gouvernement haïtien. Ils sont des VBTT (véhicules blindés de transport de troupes), destinés au transport du personnel mais totalement inappropriés pour les combats. Techniquement, Haïti est encore sous un embargo international qui nous interdit de nous procurer des matériels militaires avancés comme des canons, des drones et hélicoptères d’attaques, des chars blindés, des avions de guerre, des tanks, etc. Récemment, un officiel de l’ambassade Américaine nous a rappelé que si nous voulons acheter du matériel, nous pouvons le faire de façon indirecte à travers des pays amis des États-Unis. Bref, à travers le marché noir international des armes. Cette même communauté internationale qui supporte l’Ukraine avec des milliards de dollars en aide militaire, économique et médicale, ne viendra pas à nos secours pour empêcher la guerre civile. Comment comprendre que les terroristes qui avaient séquestré et menacé de mort des citoyens français et américains soient encore dans nos rues, en train de continuer leurs méfaits ?

Peut-on éviter le pire ?

C’est la question à nos dirigeants, aux leaders de nos communautés et experts en politique, de présenter les solutions appropriées. Néanmoins, il faut se rendre à l’évidence que les groupes armés qui font des actes terroristes contre toute la population sont vus comme des héros dans leurs quartiers. Ils sont devenus ces leaders protecteurs dans les territoires contrôlés. Cette situation rend encore plus difficile la tâche de les déloger sans faire des dégâts collatéraux au sein de la population civile. Et ce phénomène tend à se répéter, les habitants des quartiers qui voient le danger que représentent les zones voisines, cherchent à s’armer pour se protéger et se défendre. Si rien n’est fait, le pays sera morcelé en de petits territoires ou caciques avec leurs propres gouvernements et leurs propres forces armées. Le gouvernement de facto du premier ministre-président a les mains liées. Avec très peu de ressources financières, un État pratiquement en faillite, des forces de l’ordre corrompues et peu loyales, il ne peut qu’improviser, sans pour autant apporter une solution aux multiples crises qui fragilisent le pays. Le gouvernement devra décider entre faire la guerre aux groupes armés aujourd’hui ou attendre que ces groupes demain viennent nous faire la guerre, en leurs propres termes. La guerre civile est peut-être évitable. Mais la guerre entre les groupes armés a commencé depuis plus de deux ans. Les victimes se multiplient du côté de la population civile. La police perd le contrôle de plusieurs postes, avec des pertes matérielles et humaines fatales. L’État haïtien n’est plus présent dans plusieurs quartiers stratégiques de la capitale. Si nous voulons vraiment éviter la grande guerre, la guerre civile proprement dite, nous devons, comme nation libre et indépendante, déclarer la guerre aux terroristes, maintenant. Le gouvernement d’Ariel, doit décréter l’état d’urgence dans la Capitale haïtienne et faire usage des moyens forts pour empêcher le pire. Sinon, pita ap pi tris.

ingalmazor@yahoo.com

Haïti Progrès

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