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Haïti, de Duvalier à nos jours, les milices (gangs) au service du dysfonctionnement de l’État

« Les normes sociales sont une condition nécessaire à la vie en société.  Si elles font défaut, ce ne peut être que le signe d’un dysfonctionnement pathologique de la société… » (Émile Durkheim, sociologue)

Sous le régime dictatorial des Duvalier, les Tontons macoutes étaient les principaux artisans de la «paix de cimetière» établie dans le pays, laquelle sert souvent de témoignage de la stabilité de la situation socio-politique du pays, durant cette période. Mais, en retour, ces miliciens, qui généralement n’émargeaient formellement d’aucune institution publique ou privée, avaient «carte blanche» et pouvaient se faire rémunérer de n’importe quelle manière. Ils avaient droit de vie et de mort sur quiconque ; et même entre eux, les moins gradés se faisaient facilement dévoyer par les plus hauts gradés.

Au départ des Duvalier, le 7 février 1986, le système politique ayant perduré, à cause du traitement jugé inadéquat des éléments de l’Armée d’Haïti, certains militaires s’associaient à d’autres délinquants pour, la nuit venue, constituer des groupes de «zenglendo» qui pillaient, violaient, assassinaient les populations des quartiers populaires. En même temps qu’ils s’enrichissaient au détriment des citoyens, ils entretenaient un climat de terreur qui permettait aux dirigeants militaires de l’époque de mener tranquillement leur politique.

Après le coup d’état contre le Président Jean-Bertrand Aristide, le 30 septembre 1991, les putschistes militaires allaient reconstituer une milice, pour tenir en respect le peuple totalement acquis à la cause du retour du Président Aristide au pays. Cette nouvelle milice, constituée généralement d’individus recrutés comme «attachés», avait la tâche de faire les sales besognes de répression quotidienne contre les poches de résistance politique des partisans du pouvoir élu démocratiquement. Cette milice s’organisait de plus en plus, en constituant plusieurs niveaux de structures : attachés antigang, ninjas, FRAPH. Ces derniers étaient les plus nombreux et les plus dangereux, car ils se mêlaient à la population, pour identifier plus facilement les opposants, afin de les éliminer directement ou de les dénoncer auprès d’autres instances répressives du régime militaire. Quant aux «Ninjas», pour certains observateurs, ils étaient considérés comme les tueurs à gage, commissionnés dans les grands crimes politiques ; pour d’autres observateurs, ce sont eux qui s’occupaient des trafics illicites (drogues, humains, produits pétroliers, etc…) pour le compte des putschistes. En ce qui a trait aux attachés antigangs, ils étaient officiellement les auxiliaires de la police-militaire qui réprimait, avec la plus grande rigueur, tous les mouvements de contestation des populations contre le pouvoir militaire putschiste.

Malheureusement, selon certains observateurs, au retour à l’ordre démocratique, le 15 octobre 1994, avec l’appui des forces militaires américaines, les autorités politiques se sont embarquées dans la logique des milices, notamment à travers des relations, jugées douteuses par plus d’un, avec des groupes tel que «l’armée rouge» de Cité-Soleil. Ceci a conduit notamment à l’assassinat de la policière Marie Christine Jeune, laquelle a manifesté publiquement sa volonté de couper court à l’influence des groupes illégalement armés sur la vie des populations. Il en est ressorti une extension de ces groupes armés qui ont été mis à pied d’œuvre, lors des élections en 2000, lesquelles élections allaient confier un pouvoir majoritaire au Président Jean-Bertrand Aristide. Celui-ci va d’ailleurs s’appuyer sur ces groupes armés, qui vont, tout au long de son mandat, s’étendre un peu partout à travers le pays : dòmi nan bwa (Saint-Marc), bale wouze (Petit-Goâve), etc… Les exactions de ces derniers, notamment lors des attaques perpétrées en 2003 contre les locaux de partis politiques de l’opposition et de certains médias, auraient favorisé, selon les observateurs, l’ingérence, une nouvelle fois, des acteurs internationaux, particulièrement les Américains, dans le dénouement de la crise post-électorale 2000, lesquels interviennent le 29 février 2004, pour «démissionner» le Président Jean-Bertrand Aristide, élu jusqu’en 2006.

De février 2004 à mai 2006, cette période de transition a été vécue sous l’influence d’une nouvelle stratégie développée par les membres de gangs s’identifiant au Président Aristide déchu. Il s’agit du kidnapping de membres de la population, suivi de négociations de leur libération contre rançons, ou de certains acteurs ou activistes politiques dont les sorts n’ont pas toujours été heureux (Ex : le journaliste Jacques Roche). Heureusement que cette situation va se calmer avec l’accession au pouvoir du Président René Préval, en mai 2006. Mais, de l’avis des observateurs, ces forces occultes, pour la plupart, se sont reconvertis en «organisations populaires», pour se mettre en position de bénéficier des ressources de l’État.

En novembre 2010, quelque mois après le séisme destructeur du 12 janvier, et seulement 1 mois après la déclaration de l’épidémie de choléra, introduite par des agents de la MINUSTHA en Haïti, le processus électoral enclenché allait subir les influences des acteurs internationaux pour imposer, entre autres, l’élection de M. Michel Joseph Martelly, comme Président de la République, le 11 mai 2011. Or, il se trouve que ce dernier est le chef de file du mouvement dit «bandit légal». Cette appellation renvoie à une «licence» totale, prise par certains acteurs de la société haïtienne, lesquels ne se donnent aucune limite, même dans les actes répréhensibles devant la loi. Il convient de noter que les adeptes de cette pratique dite «bandit légal» ne constituent pas une génération spontanée. Ce sont en fait les principaux descendants et héritiers du duvaliérisme, et particulièrement du jean-claudisme, dont les assises du pouvoir étaient assurées par les «Tontons macoutes». Les principaux tenants du mouvement «bandit légal» étaient d’ailleurs très actifs, lors de l’épisode du coup d’état militaire 1991-1994.

En février 2017, le Président Jovenel Moïse arrive au pouvoir, sur fonds de dénonciations de détournement du Fonds PetroCaribe. Ces dénonciations se sont intensifiées au fil du temps, jusqu’à aboutir au «pays lock» de juillet 2018. Mais, en réponse à ces contestations qui augmentaient en ampleur de plus en plus, le pouvoir en place a eu recours au service d’hommes de mains (des gangs), pour désamorcer le mouvement de l’opposition. Petit à petit, les gangs se sont installés dans certains quartiers populeux et populaires, notamment à Port-au-Prince, pour imposer un régime de terreur sur les populations, en vue de dissuader ces dernières à se dresser contre le pouvoir en place. L’une des stratégies de prédilection de ces gangs a été le kidnapping, à travers lequel, non seulement ils ont pu tenir en respect les opposants du pouvoir PHTK, mais surtout ils se sont enrichis illicitement sur le dos des membres de la population. Ces gangs sont même arrivés, depuis l’assassinat du Président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, à exercer un contrôle total dans certaines zones. Ils sont tout simplement devenus les «faiseurs de loi» dans ces zones décrétées «zones de non droit», en totale anomie, sous le regard passif ou complice des autorités établies par le Core Group. Si rien n’est fait au plus vite pour redresser la situation, c’est l’ensemble des communautés haïtiennes qui va se faire infecté par les gangs et devenir entièrement anomiques, pour donner lieu à une société haïtienne totalement dysfonctionnelle, soit le chaos total.

Witchner Orméus

M.Sc. Administration sociale

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