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Ah, Politique, quand tu nous tiens !

En Haïti, les semaines se succèdent et semblent étrangement identiques, même si, à certains égards, bien des détails paraissent différents. Mais, justement, ce ne sont que des détails, car, au fond, la trame qui les sous-tend, demeure la même. C’est le même charivari des Accords qui se déclinent à divers degrés de nuances. C’est le même gouvernement en place mais qui se cherche encore après six mois. Ce sont les mêmes acteurs politiques qui gesticulent et qui parlent tous en même temps, sans s’écouter l’un l’autre. Pour la plupart, ils disent la même chose, au fond, mais visent des cibles différentes à travers leurs vacarmes.

Dans un souci de cohésion d’équipe gouvernementale, le Premier Ministre de facto, le Dr Ariel Henry, avait jugé nécessaire de prescrire une retraite fermée au Royal Decameron, sur la Côte-des-Arcadins, aux hauts fonctionnaires de l’État. On s’imagine que ministres, secrétaires d’État et les cadres supérieurs attachés à leur service devaient toutes et tous se retrouver dans le cadre enchanteur de ce resort aujourd’hui inoccupé, en raison de la COVID, certes, mais aussi de l’insécurité rampante et endémique au pays. Après la mésaventure récente des missionnaires américains à Croix-des-Bouquets, il faudrait être téméraire ou bien autiste un peu, pour braver tous les dangers auxquels s’expose le commun des mortels, pour aller se prélasser sur les plages idylliques de ce centre balnéaire. À moins, bien sûr, de pouvoir mobiliser une portion congrue des forces de l’ordre pour s’y faire accompagner, ce qui est l’apanage des autorités supérieures de la Nation. On s’imagine alors qu’après un tel branle-bas, on allait profiter de cette occasion, pour réfléchir en toute sérénité, pour mettre les points sur les i et les barres sur les t et produire un calendrier d’activités importantes à mettre en place, afin de réaliser ce qui devrait être les deux objectifs principaux de ce gouvernement: rétablir la sécurité publique et préparer des élections générales pour regarnir les paliers politiques d’un personnel légitimement élu, en vue de lui remettre le pouvoir, dans une échéance relativement raisonnable. Pour corser la note davantage, il se donne en plus l’objectif de changer la Constitution. Chemin faisant, avant, pendant ou après les élections: personne ne sait vraiment l’ordonnancement de ce changement de Constitution par rapport à la réalisation des élections. On navigue à vue. On jettera l’ancre à la prochaine terre que le navire en perdition croisera sur sa route. Quelle qu’elle soit. En attendant, on donne en plein dans la diversion.

Après quelques jours de réflexion profonde dans cette oasis de paix et de sérénité, après avoir sans doute fait le point sur nos malheurs et sur les correctifs immédiats qu’il conviendrait d’envisager pour y mettre bon ordre et avancer vers la concrétisation effective des résultats souhaités, telle la petite fumée blanche annonçant la nomination d’un nouveau Pape, est publiée une nouvelle annonce. Le Gouvernement est parvenu à la décision d’envisager la réalisation d’un Carnaval en 2022 et a mis sur pied un Comité, non pas pour le réaliser, mais pour en constituer un autre qui, lui, aurait la charge de le réaliser. Vous me suivez, n’est-ce pas ? Ce Comité très important est constitué des délégués des ministères des Travaux Publics, de la Culture et des Communications, du Tourisme et des Industries Créatives, de la Santé Publique, avec l’assistance personnelle du Secrétaire de la Présidence, le Dr Josué Pierre-Louis. Paradoxalement, il manquerait deux autres ministères importants à ce Comité ad hoc: la Sécurité Publique et les Finances. Après tout, sans garantie d’une relative sécurité dans les rues, inutile d’envisager la tenue d’un carnaval. Quant aux finances, c’est tout aussi primordial. C’est le nerf de la guerre, le moteur économique, devrais-je dire de préférence. Mais ils ne sont pas mentionnés dans ce cocktail. L’on voit mal ce que vient faire le Tourisme dans ce Comité, tenant compte de la conjoncture actuelle. Bien fou serait un touriste qui se hasarderait dans nos contrées, par les temps qui courent. Autre bizarrerie, le titulaire du Ministère de la Culture et des Industries Créatives est bien celui qui se fendait récemment d’un démenti public, quant à l’annonce d’une disposition quelconque en faveur de la tenue d’un carnaval en 2022. Par la même occasion, deux personnages importants de sa localité d’origine prenaient des positions inverses sur ce même dossier. Edwin Zény, ex-sénateur du Sud-Est et personnage politique influent de la zone, se prononçait contre la tenue d’un carnaval pour cette année dans la ville de Jacmel, pendant que le maire actuel, Marky Kessa, présidait les cérémonies de lancement officiel des activités pré carnavalesques dans sa ville.

Parallèlement, en Louisiane, à Bâton Rouge, se tenait une activité autrement plus significative en son essence mais tout autant bizarre dans ses objectifs. Des représentants de la Diaspora haïtienne s’étaient constitués en une plateforme pour élire le prochain Gouvernement de Transition en Haïti, rien de moins. Parmi ces organisations, on peut citer: le Comité du Groupe 2021 de la diaspora Haïtienne, GIPHADREC- HAITI, l’Association Des Médecins Haïtiens Vivant à l’Étranger (AMHE), la Fédération Haïtienne de la Diaspora (FDH), le Comité d’Action Politique de la Diaspora Haïtienne (HDPAC), le Projet de Demain (P2M), le Mouvement Patriotique Des Haïtiens Conscients (MPHC). Cette activité est désignée: «Sommet d’Unité Haïtienne», et s’est déroulée du 13 au 19 janvier 2022. Ses initiateurs s’étaient donné la peine d’y inviter les représentants des: Accord de Montana, Accord du 11 Septembre du Premier Ministre Ariel Henry, Accord PEN, Akò Lari a, Proposition de SESOC, PCSC, KONTRAPÈPLA. En raison de cette longue liste, ils s’étaient considérés parfaitement habilités à proposer leur choix d’un Président de Transition, en la personne de l’économiste, M. Fritz Alphonse Jean, ex-gouverneur de la Banque de la République d’Haïti, et d’une Première ministre de Transition, en la personne de Mme Myriam Féthière. À cette occasion, le nouveau président choisi se serait offert, parait-il, un petit bain de foule, en Haïti, et se serait déclaré prêt à servir la cause, au grand embarras du P.M. Ariel Henry qui ne jure que par le transfert des pouvoirs qui lui avaient été confiés par le défunt président de facto, mais seulement à des élus issus d’élections légitimes, libres, démocratiques et sécuritaires qu’il entend réaliser au courant de cette année, en même temps qu’il promulguera une nouvelle Constitution, plus adaptée à nos mœurs et à nos capacités.

Tous ces démêlés dans notre actualité politique, en plus des rebondissements récents de la saga judiciaire concernant les personnes recherchées dans l’assassinat de Jovenel Moïse, auront passablement troublé l’actuel Premier Ministre, en tout cas, assez pour qu’il se fourvoie dans un tweet avec une double négation fautive mais que d’aucuns n’hésitent pas à monter en épingles, octroyant à notre neurochirurgien une sophistication langagière bien au-delà de ses talents. S’il y en a un qu’il ne possède pas, c’est bien celui-là. Même Enex Jean-Charles, bien piètre communicateur à titre de P.M., s’il en fut, pourrait lui en remontrer dans ce domaine. Le tweet, il est vrai, est devenu un nouveau mode de communication prisé qui allie une instantanéité dans la nouvelle et une visibilité médiatique très recherchées par nos politiciens. Mais être un maître dans la manipulation du scalpel ne fait pas de son homme un virtuose de la communication, sans filet de sécurité. Malheureusement, les talents ne se transposent pas aisément d’une discipline à l’autre. La preuve n’est plus à faire, depuis ce tweet calamiteux du Dr Henry. Pire encore, ses talents de Chef de gouvernement commencent à montrer leur limite, même auprès de ses nouveaux alliés. Que ce soit Evans Paul du KID, le Dr Pierre Réginald Boulos de MTV-Ayiti ou Me André Michel du Secteur Démocratique et Populaire (SDP), tous commencent à se demander dans quelle nouvelle galère ils se sont embarqués. De plus en plus, ils se rendent compte que le fameux Accord du 11 Septembre ne vaut même pas le papier sur lequel ils ont apposés leur signature, sans trop y réfléchir. D’autres baroudeurs au long cours, comme l’ingénieur Pradel Rosemont et sa cheffe de parti, Mme Edmonde Supplice Bauzile, font encore la route et se cramponnent placidement à leur siège, dans ce drôle d’aréopage. Mais encore pour combien de temps ?

Le plus étonnant dans tout cela, c’est que des adultes pleinement vaccinés contre de tels égarements, retombent régulièrement dans les mêmes pièges. Ils savent pourtant que la politique n’est jamais une aventure en solo. Ceux qui tentent le coup dans de pareilles situations courent régulièrement à leur perte. «Grenn pa bat, se kolonn ki bat». C’est une vérité de tous temps et ce, dans presque tous les domaines. Ils le savent bien mais la tentation est forte d’essayer le coup fumant. Et si soudain on avait la main heureuse, la baraka! C’est comme une addiction. Ils sont à la recherche d’un «high», d’une sensation forte, d’un vertige des hauteurs, sans prendre garde à la déprime inévitable qui s’en suit à tous coups, lorsqu’on n’a pas les moyens de ses ambitions et que l’on rate sa cible, même pas à peu près. Ils ont bien vécu les déboires de Me Céant. Mais ils en redemandent, comme ces addicts des machines à sous dans les casinos.

Moi aussi, je suis un peu comme eux: je scrute les échéances. Je vais attendre la date du 7 février 2022, tout comme j’avais attendu celle du 7 février 2021, espérant, contre tout réalisme, que quelque chose arrivera et changera la donne politique, la trame de nos malheurs. Par exemple, je vais attendre pour voir si nos jacméliennes et nos jacméliens se saouleront, quand même, au rythme d’un carnaval de pacotille, pour endormir la morosité et la détresse de leur quotidien. Et qu’on ne me dise pas qu’ils ont le carnaval dans le sang et que cela est une expression saine d’une culture ancestrale. Culture, mon œil ! Je vais attendre de voir si les cayennes et les cayens iront danser le carnaval, malgré leur deuil récent, sur les sépultures de celles et de ceux qu’ils pleuraient, hier encore, ensevelis sous les décombres. Qu’y a-t-il de culturel dans ces déhanchements furibonds, le long de nos rues sales et de nos dédales, au rythme d’une méringue tonitruante qui vient faire danser celles et ceux qui pâtissent, en première ligne, de cette situation délétère qui n’en finit pas ? J’observe donc les échéances, comme d’autres essaient de lire l’avenir dans des feuilles de thé ou en appellent à la vision immatérielle de ceux qui nous ont précédés dans l’éternité, par le biais d’un govi. M ap tann ! J’attends quoi, au juste ? Un sursaut, un éveil, un réveil qui nous rappelle que nous sommes encore vivants et que nous devons faire mieux, que nous devons changer nous-mêmes le destin de ce pays en ruines. Qu’on arrête de tourner en rond, de prendre des vessies pour des lanternes, de se faire prendre pour des imbéciles et d’accréditer cette perception peu élogieuse, en gobant goulûment toutes les inepties dont on nous rabat les oreilles régulièrement. Cette «résilience» dont on nous accable, ne serait-ce pas plutôt de la résignation ? Tout comme ces crapauds qui demeurent impassibles dans la marmite, pendant que la température de l’eau qui va les cuire, augmente tranquillement, inéluctablement, resterons-nous impassibles, jusqu’à ce que le pays se détruise avec nous, irrémédiablement?

Ah, la Politique, ce qu’on peut être bêta, lorsque tu nous tiens ! Quand tu nous atteins, certains d’entre nous attrapent alors la berlue, et confondent ananas et pengwen. D’autres, pourtant férus de science, déparlent à haute voix, comme certains de nos malades, à l’hôpital Défilée de Beudet, qui soliloquent à cœur de jour et à temps plein, sans égard pour la réalité morne qui les enveloppe…

Pierre-Michel Augustin

le 18 janvier 2022 

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