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Un autre Messie au chevet d’un cadavre politique

Pour tuer le temps et taquiner le poisson, tous les poissons qui frayent dans notre vivoir haïtien, Jovenel Moïse vient de recruter un autre croyant, un autre de ces zélotes, parait-il, qui croit, dur comme fer, pouvoir rééditer le miracle de Lazare. Il sait bien que le mandat de Jovenel a pris fin le 7 février 2021 et que, bien avant sa fin constitutionnelle, la présidence de Jovenel Moïse vivait déjà sur du temps emprunté, à force d’expédients. Mais il en est à court, aujourd’hui, au point de devoir recourir à des moyens extrêmes, comme la persécution politique ouvertement exercée envers ses adversaires de l’opposition, comme l’assassinat physique de celles et de ceux qu’ils estiment être des adversaires dangereux et assez vulnérables pour être sacrifiés, à titre d’intimidation envers ses adversaires pour leur faire peur, leur lancer un «pinga». Ainsi, le pouvoir politique de Jovenel Moïse est pratiquement devenu un cadavre politique, et ceux, qui s’esquintent à lui insuffler de l’air, le font en pure perte, tout comme cela ne sert à rien de tenter le bouche-à-bouche à un trépassé. Cela valait encore la peine, tant qu’il n’était encore que moribond. Mais, plus maintenant qu’il est cliniquement mort, depuis déjà assez longtemps. Malgré cela, Jovenel trouve encore quelque Simon Cyrénéen, volontaire pour endosser sa croix, espérant un miracle, celui de calmer le théâtre politique haïtien et de réaliser des impossibles élections et un référendum, en sus, dans un temps record, pour tenter de lui épargner une sortie aussi calamiteuse que l’ensemble de son mandat.

Le nouveau Messie s’appelle Ariel Henry, c’est un habitué de nos officines. Ce n’est certainement pas un autre idiot, comme ce vendeur de chèvres, ô combien rares et dispendieuses, qui n’a jamais pu obtenir la ratification de sa politique générale par un Parlement pourtant majoritairement acquis au Président. Le Dr Ariel Henry, c’est un intellectuel de haute voltige qui se commet ainsi, un peu comme l’avait fait avant lui le notaire Jean Henry Céant. Lui aussi avait cru pouvoir changer l’eau en vin et convaincre de s’asseoir, autour de la table du dialogue, l’ensemble de la classe politique haïtienne qu’il avait conviée à cet exercice, mais en vain. Il avait cru aussi, de par ses bons rapports avec un peu tout le monde, pouvoir leur donner le change et faire surtout avaler des contre-vérités à l’une et à l’autre des parties. Mais le double-jeu, cela se joue aussi à deux et même à trois, des fois. Une des parties n’en était pas dupe, et Céant s’en est sauvé de justesse, par un heureux hasard, car personne ne me fera croire que les mercenaires interceptés par accident, à quelques mètres de son bureau, allaient tout simplement faire des repérages topographiques ou une simple observation avec des lunettes d’approche ajustées sur leurs armes de longue portée. M. Céant doit donc une fière chandelle à ce policier retors qui avait finalement ruiné les plans de ces messieurs dont on n’a plus entendu parler, depuis qu’ils ont été prestement rapatriés dans la République Étoilée d’où ils étaient venus nous apporter leur science et leur expérience attestée dans ce genre de besogne, sans doute leur contribution inestimable à la consolidation de notre démocratie balbutiante.

Le nouveau Messie, celui par qui aujourd’hui viendra l’apaisement de nos tourmentes politiques, sécuritaires, sociales et économiques, entame son troisième rodéo politique de haut niveau. Il a été d’abord Ministre de l’Intérieur, en 2015, puis Ministre des Affaires Sociales et du Travail, de 2015 à 2016. Avant cela, il avait tâté le terrain politique comme membre du cabinet du Ministre de la Santé publique, de juin 2006 à septembre 2008, avant de devenir chef de cabinet dans ce même ministère, de septembre 2008 à octobre 2011. Il a navigué à travers plusieurs formations politiques: INITE, Fusion des Socio-démocrates et j’en passe. Ariel Henry est un diplômé de la faculté de médecine de l’Université de Montpellier, en France, avec une spécialité en neurophysiologie et en neuropathologie, en plus de détenir une maîtrise en santé publique, option santé internationale. Le Nouvelliste nous rapporte que «le Dr Ariel Henry est professeur en neurologie à la faculté de médecine de l’UEH, depuis octobre 1990. Il a enseigné le même cours à l’Université Quisqueya, d’octobre 1999 à janvier 2010. Il a été tuteur au programme hors campus de maîtrise en santé publique de l’Université Loma Linda de Californie, au cours des étés de 1989, 1990 et 1991. Il a enseigné la psychophysiologie à la faculté des sciences humaines de l’UEH, de novembre 1988 à juin 1996, la neurochirurgie pour les résidents en chirurgie à l’HUEH, d’octobre 1987 à mars 1995 et la neuroanatomie, à l’école d’infirmière privée de Montpellier, de septembre 1980 à juin 1981.» Un curriculum impressionnant, n’est-ce pas?

Ce septuagénaire, bien formé, n’est donc pas tombé de la dernière pluie et est bien au fait de nos difficultés de tous ordres. Il connaît tout notre gratin politique, de tous les bords et de toutes les chapelles. On est alors en droit de se demander comment un tel personnage a pu accepter de rentrer dans ce guêpier, car c’en est tout un, malgré les avis défavorables de ces nombreux contacts politiques qu’il s’est pourtant donné la peine de consulter au préalable. Généralement, rendu à son âge, on ne croit plus vraiment au Père Noël, et l’on sait qu’on doit se mettre à couvert, quand les nuages s’amoncellent à l’horizon. Alors, c’est quoi le truc? Quelle est cette énigme dont la réponse nous élude?

Il doit bien savoir que la clé, pour dénouer l’impasse en Haïti, se trouve à l’étranger, principalement à Washington. Il doit certainement savoir que la seule façon pour lui de réussir sa gageure, c’est de pouvoir compter sur un appui véritable de cet allié étranger incontournable, pour agir effectivement sur les pègres locales, politiques et mafieuses. Il doit savoir que les beaux discours ne désarmeront pas les Ti Lapli, les Barbecue et tous les prédateurs qui ne sont même plus en maraude dans notre jungle urbaine, car ils circulent en plein jour, ils manifestent en public, les armes à la main et tiennent ouvertement des discours incitant à la haine, à la violence et à la dilapidation des biens publics et privés. Ils passent aussi de la parole aux actes et obéissent régulièrement aux ordres reçus, exécutant les basses besognes qui ne leur répugnent pas. Par ailleurs, il devra aussi convaincre ses amis d’hier, ses partenaires d’antan ainsi que les autres récalcitrants qui ne veulent rien savoir d’une quelconque cohabitation avec Jovenel Moïse, de tenter une énième expérience, une dernière chance au coureur, en participant à ces scrutins mal fagotés dès le départ et qui sentent le coup fourré à plein nez, à des lieues à la ronde. C’est qu’ils ont bien raison de flairer l’arnaque. Ils ont déjà joué dans ce scénario en 2010, et encore une autre fois en 2015. Alors, refuser de se faire mettre en boîte, une 3e fois, relève simplement de la sagesse politique.

Le danger, pour ce nouveau Premier Ministre a. i., réside aussi ailleurs, du côté du pouvoir qui contrôle les gangs et télécommande leurs activités terroristes. Cela aussi, c’est le secret de Polichinelle le plus mal gardé au pays et à l’étranger. Personne n’est dupe de cette situation. Il suffit de constater à qui les crimes profitent, qui tombent sous les balles assassines et comment réagissent nos autorités publiques, pour remonter le fil d’Ariane. C’est comme cette trace baveuse que laissent nos limaces après une averse en été. Pas besoin de les chercher bien loin ni d’être un Colombo politique. On les retrouve invariablement au bout de leur bave brillante et visqueuse. Par exemple, c’en était presque pathétique de voir avec quelle rapidité, le D. G. ad intérim de la PNH, en moins de 24 heures, arrivait aux conclusions péremptoires que le carnage opéré à Delmas était l’œuvre de policiers rebelles, certainement membres de Fantôme 509, un groupe certifié terroriste par l’ex-ambassadeur des États-Unis en Haïti et affilié au SPNH-17, qui auraient voulu venger leur collègue, assassiné le 29 juin dernier dans ce quartier où il a pris naissance, Guerby Geffrard, porte-parole du syndicat de la PNH, le SPNH-17. Tout aussi pathétique était le spectacle de ce Premier Ministre a. i. (aujourd’hui ex-premier ministre a. i.), pleurant l’odieux assassinat de ses «amis» tombés sous les balles de gangsters qui n’abattent pourtant que les ennemis de son gouvernement, ou celles et ceux qui sont perçus comme tels. M. l’ex-Premier Ministre a. i, ne versez pas vos larmes de crocodiles sur ces martyrs de la lutte pour la démocratie. Pleurez plutôt sur vous et sur l’opprobre que vous avez attiré sur votre réputation et sur celle de votre famille politique qui sera tenue, en temps et lieu, pour responsable intellectuelle de ces crimes abominables et dont elle devra un jour rendre compte, au même titre que celui de Me Dorval Monferrier et de combien d’autres victimes anonymes. Je disais donc que le nouveau Premier Ministre a. i. devra compter sur un autre pouvoir qui puisse à son tour inspirer une sainte frayeur à celles et ceux qui ne connaissent, ne comprennent que l’usage de la force et qui ne craignent que le courroux d’un châtiment auquel elles ou ils ne peuvent se soustraire. Mais cela, ce sera plus vite dit que fait. Car, tant qu’ils n’en auront l’exemple devant eux, répété à maintes reprises, ils n’abandonneront pas cette entreprise si rentable, même si elle est un peu risquée, parfois.

Avec tout cela, pendant ce temps, les jours passent, et puis les mois. Le temps de constituer un cabinet ministériel plus ou moins consensuel, et le mois de juillet arrivera peut-être déjà à sa fin. Et puis, il lui faudra aussi replâtrer le CEP. Ce ne sera pas nécessairement une sinécure d’obtenir la participation des différentes composantes traditionnellement constituant ce cénacle et faire en sorte qu’il puisse être reçu pour prêter serment officiellement, cette fois-ci. Je tiens à faire remarquer, qu’en pratique, selon le nouveau calendrier évoqué par ce CEP croupion, les inscriptions aux élections présidentielles devraient prendre fin cette semaine, au plus tard. Techniquement, à ma connaissance, aucun parti politique, même pas celui du président de facto, ne s’y est enregistré. Cela implique donc un énième calendrier à bâtir pour ces scrutins à venir d’ici la fin de cette année.

Je n’ai même pas encore considéré les perspectives financières et économiques dans lesquelles le Dr Henry assumera les charges de chef de gouvernement. En observant les déficits cumulés actuellement, rien que pour cet exercice financier, l’économiste Kesner Pharel appréhendait rien de moins que la déflagration d’une bombe sociale: «on fonce droit dans le mur», s’alarmait-il. C’était alors en mars dernier, bien avant Martissant et la fuite éperdue de ses résidents vers Carrefour, jusqu’à Miragoâne, bien avant le pillage des magasins et des concessionnaires d’automobiles, ailleurs dans la capitale. C’était avant la perte de plus de 5 500 emplois, en raison de l’insécurité grandissante et de la fermeture en cascade des manufactures dans le secteur textile. C’est de tout cela qu’il hérite et dont il devra assumer la gestion, en y apportant des correctifs, immédiatement. Des miracles, rien de moins, voilà ce qu’il devra produire.

Je ne souhaite jamais de malheur à quelqu’un qui croit pouvoir aider à sauver ce qui peut l’être encore. Mais le Dr Henry me fait l’effet du pompier qui rentre dans une maison en flammes, sans savoir si la lance qu’il tient dans ses mains sera alimentée d’assez d’eau pour éteindre le brasier qui fait rage. Je lui souhaite bonne chance, car, après tout, son échec sera aussi le nôtre, tout comme le fut celui de Céant, avant lui, et que l’est celui de Jovenel Moïse, à tout prendre. Cependant, à un certain moment, il convient de faire œuvre de lucidité et de courage, d’accepter un constat d’erreur et de tirer un trait. Le mandat de Jovenel Moïse fut, est une catastrophe, pour le pays et pour sa population. Persister dans l’erreur, en essayant en vain de ressusciter ce cadavre politique, relève de la folie et de l’absurdité, n’en déplaise au docteur Henry. L’avenir nous dira, assez rapidement, si son acceptation de s’embarquer dans cette galère relevait d’un ultime sacrifice patriotique ou tout simplement d’une aveugle témérité outrancière.

Pierre-Michel Augustin,

le 6 juillet 2021.

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