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De l’eau dans le gaz du projet de référendum constitutionnel…

Coup sur coup, des consciences semblent se réveiller d’une profonde torpeur. Des voix, qui s’étaient tues depuis longtemps, reprennent tout à coup du service. L’arrivée du printemps y est peut-être pour quelque chose. Toujours est-il que cela coïncide avec la montée des sèves et l’éclosion des bourgeons. On connaissait déjà le point de vue en général des secteurs de l’opposition, par rapport au projet de référendum constitutionnel du pouvoir en place. Pour eux, dès le départ, il était inconstitutionnel, illégal et illégitime. Ces secteurs justifiaient leur position d’abord par le non-respect de la procédure reconnue par la Constitution de 1987, pour tout changement constitutionnel. Ensuite, ils estimaient cette procédure illégale car les instances choisies par le pouvoir, pour mener à bien ce projet, ne s’inscrivent dans aucun cadre légal particulier ni n’ont pu prêter serment devant aucune autorité judiciaire autorisée. Finalement, le président lui-même, qui initie la démarche, est frappé, à leurs yeux, d’illégitimité, son mandat constitutionnel ayant expiré le 7 février 2021. D’ailleurs, fort de cette prémisse, ils ont choisi un Président transitoire, en la personne du Juge à la Cour de Cassation, Joseph Mécène Pierre-Louis, qui a accepté cette désignation et a solennellement pris la parole, à ce titre, le 7 février 2021. La nouveauté réside aujourd’hui dans le flot continu de désengagements ou de prises de position de personnalités qui, ostensiblement, marquent leur distance, face au projet de référendum du Président Moïse.

D’abord, constitutionaliste et femme politique, la professeure Myrlande Manigat est sortie de sa réserve pour dénoncer le projet de référendum constitutionnel de Jovenel Moïse. Lors d’une conférence-débat organisée à l’hôtel Montana, à l’initiative du Barreau de Port-au-Prince, le 21 avril dernier, Mme Manigat expliquait, dans les détails, comment se prépare un amendement ou un changement constitutionnel et hachait menu la démarche boiteuse de l’équipe au pouvoir. «Un référendum n’est pas une élection», précisait-elle. «C’est absolument impossible de demander à la population de préparer une constitution de 200 articles». Sans doute voulait-elle dire: d’adopter ou de récuser, par un seul vote, un document entier qui devrait être préalablement étudié et voté, article par article, par une assemblée constituante, dûment mandatée pour le faire, avant de soumettre le fruit de leurs délibérations en assemblées publiques, au verdict de la population. Lorsqu’on enfile toutes les remarques fort judicieuses de Mme Manigat, une à une, l’experte en la matière pourrait en faire un solide licou pour attacher tous ces ânes qui se sont fourvoyés, dès le début, dans un «tout voum se do», ignorant la marche à suivre pour mener à bien une telle démarche.

Du fond de son silence, un autre ténor politique, cette fois-ci, issu du camp même du Président, jette du lest. Dans un article publié dans Le Nouvelliste, en date du 15 avril dernier, le journaliste Mikélo Alcimat rapporte que Liné Balthazar, «appelle Jovenel Moïse à laisser tomber son référendum populaire, en vue de modifier la Constitution du pays, qui serait, dit-il, autoritaire. Il plaide plutôt en faveur du renvoi des membres du CEP (chargé de) la réalisation des scrutins électoraux», pour espérer effectivement y parvenir dans les délais. Il faut dire, à sa décharge, que ce personnage, bien que fortement inscrit dans la mouvance Tèt Kale, en tant que Président de ce bien nommé Parti Haïtien Tèt Kale (sans humour aucun), a souvent eu une lecture et un positionnement politiques, étranges, par rapport aux agissements aberrants de ses propres représentants qu’il a portés au pouvoir. Jusqu’au début de l’année, M. Balthazar semblait supporter ces projets du gouvernement, certes, avec un peu de réticence, mais, quand même, on pouvait le compter à bord de ce navire. Depuis octobre dernier, il avait «rejeté la composition du CEP installé par le pouvoir. Mais, aujourd’hui, il semble avoir carrément quitté ce navire, du moins, sur le dossier de ce référendum controversé.

Il en est de même pour un autre des supporteurs indéniables du Président, en la personne de l’ex-sénateur du Sud, M. Gabriel Fortuné. Celui-ci se proclame un ami personnel de Jovenel Moïse qui, d’ailleurs, lui retourne bien l’ascenseur. Le Président de facto avait eu recours aux bons offices de l’ex-sénateur, pour doubler son premier ministre d’alors, Jean Henri Céant, et dont il était fort méfiant, pour torpiller la mission de négociation avec les secteurs de l’opposition qu’il avait confiée expressément à ce dernier. M. Fortuné est donc bien connu pour être fermement embrigadé dans ce courant politique néo-macoute, néo-duvaliériste. Mais, tout récemment, lui aussi, il a pris ses distances de ce projet présidentiel. Global Promo Haïti rapporte que «l’ancien sénateur du Sud, proche de Jovenel Moïse, conseille au locataire du Palais d’abandonner le projet du référendum constitutionnel. «Il n’y aura pas de référendum constitutionnel le 27 juin. Les conditions ne sont pas réunies pour la tenue du référendum. Je conseille à Jovenel Moïse d’abandonner ce projet», a affirmé Gabriel Fortuné, sur les ondes de RFM.

Les derniers remparts, le dernier carré de protection des projets de Jovenel Moïse, c’est la Communauté Internationale. Cela est aujourd’hui de notoriété publique. Le Core Group était le tuteur inébranlable de Nèg Bannan lan. Tout comme cette plante qui a fait sa fortune politique, il avait bien besoin d’un appui, d’une «gaule» à toute épreuve, pour le soutenir et avancer jusqu’à ce que ses projets portent fruits. Ainsi, il voulait une armée à lui: la Communauté Internationale n’était pas d’accord avec l’idée mais ne s’y était pas vraiment opposée. Elle s’était juste gardée de la financer, sachant très bien que, comme les postes budgétaires en Haïti ne sont pas vraiment des enveloppes fermées mais plutôt des vases communicants, le gouvernement n’aura aucune difficulté à «définancer» d’autres postes budgétaires, parfois hautement sensibles, comme la Santé, l’Agriculture ou la Police Nationale, par exemple, jusqu’à concurrence du montant nécessaire pour soutenir un moignon d’armée, utile seulement pour garder en respect des opposants, mais pas assez équipée pour accomplir aucune des missions qui lui sont normalement assignées. Il voulait prolonger son mandat: le Core Group a acquiescé à son désir de s’octroyer un an additionnel, sachant bien que cela ne s’inscrivait pas dans la légalité au pays, dans le temps constitutionnel. Le Core Group l’a donc laissé faire et a marché à fond dans la logique tordue du président, espérant profiter, sans doute, de sa faiblesse politique, pour marquer des points et avancer dans ses propres projets de déstructuration totale du pays, en vue d’un reformatage accéléré de notre société. Jusqu’à tout récemment encore, à part quelques réserves à peine exprimées par quelques voix dissidentes au sein même de ce Core Group, on réclamait des élections dans un délai raisonnable, au cours de cette année, sans faire mention du Référendum. Mais, ces derniers jours, un changement important semble intervenir dans le jargon de ces diplomates. De plus en plus ouvertement, des membres de ce groupe précisent leur opposition à ce référendum pas assez inclusif pour rejoindre des acteurs importants de la société civile et des organisations politiques majeures du pays, ni assez débattu dans le public pour lui conférer un certain vernis de légitimité auprès de la population. Et, si cette dernière digue, dont les fissures deviennent de plus en plus apparentes, se rompait franchement, c’en serait probablement fait du projet référendaire de Jovenel Moïse et consorts.

Ce changement, d’ailleurs, se reflète également dans le nouveau positionnement du BINUH. Le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) exprime de vives préoccupations sur le processus du changement constitutionnel, par voie de référendum. «À ce stade, le processus n’est pas suffisamment inclusif, participatif ou transparent», lit-on dans un tweet récent du BINUH, croyant que le pouvoir actuel n’a pas réuni assez d’adhérents à son projet de doter Haïti d’une nouvelle Constitution.

Donc, à cet égard, les signes sont en effet encourageants pour les opposants à cette farce référendaire. Un groupe de parlementaires américains se sont appliqués récemment à écrire au Secrétaire d’État américain, M. Anthony Blinken, pour lui faire valoir leur point de vue et leurs préoccupations par rapport aux dérives qu’ils ont notées de la part du gouvernement haïtien. Ils ont mis en garde leur gouvernement quant à un support quelconque au projet référendaire du Président haïtien. La rumeur voudrait que ces parlementaires doivent rencontrer, aujourd’hui même, le Président Joseph Robinette Biden, pour échanger sur le dossier d’Haïti. Évidemment, la démarche des parlementaires américains a entraîné une prompte réaction de l’ambassadeur haïtien en poste à Washington. Cela voudrait dire que le coup a porté et, qu’en haut-lieu, en Haïti, l’on se prépare à gérer les décisions qui vont en découler et à en atténuer la portée, si possible. En définitive, tout le monde sait bien qui donne le ton dans le Core Group. Et lorsque le leader de la chorale entonne une note différente qu’à l’accoutumée, tout le reste suivra, inévitablement, pour ne pas fausser et pour rester dans une relative harmonie.

Alors, sur le terrain, l’on se dépêche avec les préparatifs du référendum constitutionnel, prévu pour le 27 juin. On aurait déjà bouclé la liste des participants éligibles à voter au référendum. Selon Mathias Pierre, Ministre chargé des Affaires électorales, on arriverait au nombre de 4 505 539 citoyennes et citoyens haïtiens, habilités à cet exercice, sur un total estimé à près de 6,5 millions de personnes en âge de voter. On peut certainement douter de la validité de ces chiffres, compte tenu de la capacité d’enregistrement de l’Office National d’Identification (ONI), des chiffres d’enregistrement antérieurement dévoilés par les autorités de cette institution mais aussi de la faiblesse notoire des archives du pays. Il n’y a pas si longtemps, l’ONI estimait à environ 2,8 millions, le nombre de personnes enregistrées dans le nouveau système exclusif DERMALOG. Les observateurs estiment qu’il serait plus que surprenant que cette institution ait brusquement décuplé ses capacités, au point de presque doubler le nombre de ses enregistrements en un temps record. Toutefois, le processus d’enregistrement se poursuivrait encore pour les législatives prévues en septembre. En même temps, le gouvernement se précipite auprès de l’OEA pour lui demander d’user de son influence pour bâcler rapidement un accord avec des secteurs de l’Opposition, afin de satisfaire aux exigences récentes, exprimées par la Communauté Internationale. Alors, ce qu’il n’a pu faire en quatre ans, il pense le réaliser en moins de deux mois, avec l’aide de l’OEA. Vraiment, ce serait un cas flagrant de prestidigitation politique de haute voltige, à mettre à l’actif de cette organisation régionale.

Du coup, des repositionnements semblent s’opérer dans cette opposition dont les points de suture sont assez fragiles. Ainsi, l’on voit se redessiner un autre archipel du secteur de l’opposition avec le MTV de Réginald Boulos, avec En Avant de Jerry Tardieu, Entente, Force Nationale pour la Démocratie et Opération Tèt Ansanb. Ces organisations politiques se contorsionnent pour s’aligner sur les demandes instantes de dialogue de la Communauté Internationale, pour favoriser la tenue des élections crédibles et inclusives, au cours de cette année. D’emblée, ce faisant, elles ouvrent la porte à une accréditation de l’idée d’un plus large consensus, susceptible d’avaliser la légitimité du projet de référendum de Jovenel et consorts.

À la lumière de toutes ces considérations, il y a fort à parier que le projet de référendum, si cher au président Moïse, a aujourd’hui un peu d’eau dans le gaz. Cela ne ronronne plus, en termes de cohésion, parmi les affidés locaux et les supporteurs internationaux. Mais Jovenel Moïse nous a habitués à tenir tête à ceux qui ne sont pas en accord avec lui et à faire cavalier seul, au besoin. Mais, même si la mule est têtue, sauter dans l’abîme ou foncer tête baissée dans un mur opaque, dans les deux cas, cela reste des gestes suicidaires, même pour le PHTK. Encore 54 jours et on verra le dénouement de cette saga. Peut-être même un peu avant, qui sait?

Pierre-Michel Augustin

le 4 mai 2021

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