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Un jeu de dupes au Conseil de Sécurité des Nations-Unies

Un combat inégal fait rage, en ce moment même, et sur tous les fronts, en ce qui concerne Haïti: sur les fronts intérieurs comme sur les fronts extérieurs. Pendant que la population se livre à un rituel de marche pacifique, sous la menace de balles en caoutchouc, parfois, des balles réelles s’ajoutent aux salves et fauchent de vraies vies. C’est comme jouer à la roulette russe, ne sachant pas qui sera fauché par la vraie balle, la prochaine fois, à la prochaine marche qui se doit d’être pacifique pour ne pas légitimer la riposte du Pouvoir, au départ, illégale. Les marches se multiplient donc dans les ruelles, en évitant les grandes artères plus sujettes aux tirs à l’aveuglette. Et puis, une fois dispersée, souvent à grand renfort de gaz lacrymogène, il est plus facile pour les participants de s’éclipser, en empruntant un corridor, une arrière-cour ouvrant sur une autre ruelle de nos nombreux dédales urbains. Le combat se livre aussi dans nos journaux parlés et écrits, à coup de reportages, d’analyses et de contre-analyses, de rapports et de contre-rapports, de déclarations et de propagande mais aussi de faits que nul ne peut vraiment galvauder, pas même le BINUH devant les Nations-Unies, pas même le State Department, pas même l’OEA, pas même le CORE Group.

Hier, dans un exercice hautement techno et qui n’a pas été épargné par la médiocrité du niveau de notre système de communication, l’ex-président haïtien, aujourd’hui président de facto, a pu participer virtuellement à une réunion du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, pour expliquer l’évolution de la situation politique au pays. Au préalable, Mme Helen La Lime, Représentante Spéciale du Secrétaire Général des Nations-Unies, M. Antonio Guterres, et Cheffe du Bureau Intégré des Nations-Unies en Haïti (BINUH), avait présenté son rapport aux membres de ce Conseil. En dépit des atténuations, de l’emploi de termes neutres pour décrire une catastrophe en développement, le constat ne pouvait échapper à la sagacité des membres de ce Conseil. La situation d’Haïti est une catastrophe, à tous les égards, et les mots ne le cachent pas, encore moins les chiffres. Mme La Lime explique que les estimations du nombre de personnes nécessitant une assistance humanitaire en 2021 sont de 4,4 millions de personnes, en raison d’une insécurité alimentaire aigüe. Mme La Lime a aussi mentionné que le PIB du pays s’est contracté de 3% au cours de la dernière année. Elle explique que la crise institutionnelle, que traverse le pays depuis que «le Parlement a cessé de fonctionner en janvier 2020», risque cependant de s’approfondir à mesure que les relations entre l’Exécutif et les branches du pouvoir judiciaire se tendent. Elle en a voulu pour preuve la récente publication par le Président Jovenel Moïse de décrets congédiant trois juges de la Cour de Cassation et désignant leurs remplaçants, décisions qui ont incité des associations de magistrats à lancer une grève illimitée, tandis que des milliers de manifestants dénonçaient un «risque imminent de retour à un régime autoritaire». Elle note enfin que les violations des droits humains dans le pays ont augmenté de 95,9 % au cours de la dernière année. Avec tout cela, elle est parvenue, non pas à une remise en question de la politique générale du BINUH, de sa stratégie particulière et de son alignement absolu sur les orientations du gouvernement actuel, mais à leur poursuite sans regarder en arrière, un «piqué devant», sans état d’âme. Pourtant, tout le monde sait que dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets… En conséquence, en persistant dans la même voie, on ne pourra s’attendre qu’à la continuité des mêmes déboires. Mais Mme La Lime n’en n’a cure.

Les États-Unis, la Chine, l’Estonie, le Mexique, la France, l’Irlande, la Norvège, la Russie, St-Vincent-et-Grenadines, le Royaume-Uni, tous ces pays se sont penchés sur le cas d’Haïti et ont reçu le rapport de Mme La Lime, les témoignages de Mme Vivianne Roc, directrice d’une ONG dénommée PLURIELLES Haïti et aussi ceux du président haïtien de facto, Jovenel Moïse, qui a eu la possibilité d’exposer son long point de vue sur la situation au pays et de répondre aux préoccupations des délégations du monde, à cette réunion du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Mais de l’opposition plurielle, aucune voix n’avait été invitée à ce podium. Pas le président du Sénat haïtien, du moins ce qu’il en reste, pour exprimer la perception du pouvoir législatif, dans l’impasse politique au sommet et sur la volonté du président, aujourd’hui de facto, de circonvenir la procédure constitutionnelle, pour changer ou modifier la Constitution. Pour le Conseil de Sécurité des Nations-Unies et pour le BINUH, l’opposition haïtienne n’existe pas. Seul le gouvernement a le droit de parole, même si on insiste lourdement pour que toutes les parties en cause s’assoient autour d’une table pour dialoguer. Pourtant, ils auraient dû savoir qu’on ne peut dialoguer qu’avec un interlocuteur qu’on a préalablement identifié et dont on a reconnu la légitimité et le droit de prendre la parole, pour s’exprimer sur les sujets pour lesquels on lui demande de trouver un terrain d’entente mutuelle.

Après délibérations, les délégations qui sont intervenues sur le cas d’Haïti, sans avoir écouté l’autre son de cloche, sont parvenues à certaines conclusions vertueuses, sans plus. Et voici un survol de quelques-unes auxquelles elles sont parvenues, selon le communiqué de presse du Conseil, identifié au numéro SC/14442, daté du 22 février 2021.

Les États-Unis d’Amérique ont exprimé leurs «préoccupations» pour la période prolongée «du règne par décrets que connaît Haïti» et exhorte le gouvernement à tenir des élections législatives, dès que possible, en 2021. La délégation américaine a trouvé le moyen de féliciter le gouvernement haïtien pour avoir augmenté le budget de la PNH, tout en constatant que, pour la période congrue, on avait enregistré une augmentation des enlèvements de 200%, l’assassinat de 71 personnes à La Saline et, pour bien souligner son appui au gouvernement, elle mentionne à grands traits une subvention accordée, le 11 janvier dernier, de 7,5 millions de dollars au gouvernement haïtien.

Pour la Norvège, «l’instabilité actuelle à Haïti découle d’un système politique bien trop complexe.» Elle a louangé le caractère ambitieux du calendrier électoral proposé, lequel prévoit, notamment, la tenue d’un référendum constitutionnel. S’il est bien et rapidement mis en œuvre, il pourrait marquer le début de la sortie de crise, pensait la délégation norvégienne. Enfin, elle a aussi demandé la pleine participation des femmes aux processus politiques au pays. Un bon point pour elle.

«La Fédération de Russie a constaté que la situation qui prévaut en Haïti est très complexe et a entraîné un regain d’activités des groupes criminels.Toutes les opinions devraient être prises en compte, a-t-elle estimé, avant d’avertir que les décisions unilatérales font courir des risques d’escalade. Il faut trouver un équilibre raisonnable par le dialogue qui repose sur le droit et éviter d’approfondir les dissensions et les crises, a exhorté la délégation russe.»

La Chine s’est inquiétée de la gravité de la crise économique et sociale en Haïti. La population a perdu espoir, a dit la délégation, en dénonçant le fléau de la corruption. La Chine a relevé que 2021 sera une année capitale pour le pays et a engagé toutes les parties à assumer leurs responsabilités, à privilégier le dialogue et à organiser un référendum. Elle a égrené les noms des différentes missions onusiennes déployées en Haïti, en rappelant que leur coût global est de 8 milliards de dollars. L’aide apportée au pays est d’un montant proprement «hallucinant», a-t-elle commenté. En conclusion, la Chine a appelé à une redéfinition du rôle de l’ONU en Haïti et à éviter des investissements infructueux.

Bref, tout le monde et son père a entonné en chœur, à quelques variations près, un hymne au dialogue inter-haïtien et à la réalisation prochaine des élections en 2021, après la tenue éventuelle d’un référendum constitutionnel, sous la férule de l’actuel gouvernement.

Il y a bien eu la France dont le représentant s’est ouvertement questionné sur l’impunité en cours et qui s’est étonné que Jimmy Cherisier, indexé dans plusieurs cas de massacres, ne soit pas encore sous les verrous. Ses propos tranchaient par rapport au froufrou diplomatique, tout en nuances et en aménités allusives. Son verdict était clair, on ne peut plus clair. Du Canada, on n’a pas entendu parler, et c’est peut-être tant mieux. Les caméléons prennent généralement la couleur de leur environnement et on s’imagine, sans peine, le verbiage qu’aurait tenu cette délégation, à cette occasion. Entre temps, pour toute représentation de la société civile haïtienne, on n’a pu trouver que Mme Vivianne Roc, qui, du haut de ses 23 ans d’âge, en sa qualité d’étudiante en 3e année à la Faculté de Médecine et surtout de présidente de l’ONG Plurielles Haïti, a eu l’insigne honneur d’une invitation à l’ONU, pour s’exprimer sur la situation politique critique d’Haïti. C’est quand même bizarre de ne retrouver, à ce cénacle, aucune tête d’affiche de cette opposition plurielle et manifeste dans presque tous les secteurs sociaux du pays, pour venir expliquer pourquoi celle-ci pense que le mandat de l’ex-président Moïse s’est terminé le 7 février dernier, quels articles de la Constitution en vigueur soutiennent son argument et, surtout, quelles sont les options qu’elle offre à la société haïtienne, pour faire face à la situation et préparer des lendemains démocratiques et meilleurs.

L’ex-Président haïtien, aujourd’hui Président de facto, a fait une présentation de 25 minutes environ, alors qu’on ne lui en aurait accordé que cinq. Il y est allé d’une défense à tout-va de son régime. À l’en croire, la démocratie se porte bien en Haïti et ne s’en portera que mieux, lorsqu’il aura procédé bientôt à son référendum. Toujours à l’en croire, des membres de gangs, déguisés en journalistes, auraient été démasqués et ce sont eux qui auraient été pris pour cible, lors de certaines manifestations. Il aurait également hérité de situations frauduleuses et d’une corruption galopante, mais il y a mis bon ordre. De même, les juges n’ont pas été révoqués sur son ordre, il les aurait simplement invités à prendre l’option de profiter d’une retraite anticipée, par ailleurs fort méritée. À part cela, il y a bien quelques manifestants, à la marge, mais, on n’y peut rien. C’est cela, le lot de la démocratie.

Le fin mot dans tout cela, c’est que dans ce jeu de dupes, personne ne disait vrai. Le langage diplomatique à son code et son lexique. Et aujourd’hui, l’information est quasi instantanée. Tout le monde est au courant de tout ce qui se passe dans n’importe quel coin du globe, presqu’instantanément. Par exemple, samedi soir, vers 10h, deux ressortissants dominicains ont été kidnappés aux abords de la 5e avenue dans le quartier de Bolosse. Eh bien, ce sont les Russes qui ont soulevé ce dossier, hier, lors de ces échanges. Il ne faudrait pas s’imaginer que les Dominicains ne soient pas également au courant dans quelle cachette, à quelle porte frapper, au moment indiqué pour libérer leurs citoyens, si nous n’arrivons pas à faire le ménage nous-mêmes chez nous. La menace du débordement de cette situation chaotique à travers le reste de la Caraïbe est certainement soupesée, à sa juste valeur, aujourd’hui que l’on connaît les risques encourus par les citoyens du reste du monde qui s’aventureraient dans la république démocratique de Jovenel. Lorsque des armes enregistrées dans la garnison du Palais National se sont retrouvées dans un cambriolage à Santo Domingo, l’affaire avait revêtu alors un caractère extraterritorial et international. De même, lorsqu’une situation similaire est arrivée à Kingston, à la Jamaïque, d’autres pays, à bon droit se sentent alors concernés et se demandent quand est-ce que cela parviendra sur leur propre territoire, comme l’appréhendait tout haut la délégation mexicaine, à cette réunion du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations-Unies. La menace est précise et, plus on tarde à l’éradiquer, plus elle risque de se concrétiser.

À mon avis, tout humble qu’il soit, il ne faudrait pas s’étonner que les actions qui suivront cette réunion du Conseil de Sécurité ne soient pas aussi mièvres que les discours de ces ambassadeurs. Mais, là aussi, nous risquons de ne pas avoir voix au chapitre ni le contrôle de l’agenda. Dans ce jeu de dupes, on verra bien qui sera le dindon de la farce.

Pierre-Michel Augustin

le 23 février 2021.

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