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«Pour qu’on redevienne vraiment indépendant !»

Nul n’est sans savoir, qu’au 1er janvier de l’an 1804, cela fait très exactement 217 années, qu’il s’est produit un fait d’un écho retentissant.   Les prouesses de 1804 restent et demeurent un évènement transcendantal et sans précédent, tant pour notre émancipation en tant que peuple issu de l’esclavage mais aussi pour la race noire, en général.  Dès lors, cette nouvelle Nation, ce nouveau Peuple, cette nouvelle Patrie, n’a pas échappé à l’attention de ses anciens bourreaux, en se convertissant en ce centre névralgique pour le triple système colonialiste, esclavagiste et raciste confortablement établi depuis autour de cinq siècles. D’une telle épopée ont surgi des figures emblématiques dont l’une des plus transcendantales et redoutables, Jean-Jacques Dessalines, un titan qui, désormais, n’a sa place qu’au panthéon des Dieux, et particulièrement en celui de la Liberté et de la Dignité humaine.  Mais cela fait 215 ans, depuis que l’âme de l’Empereur erre d’Ayitien en Ayitien, faisant flèche de tout bois et criant aux quatre coins de cette terre pour laquelle il a fait le sacrifice de sa vie, tel le mugissement d’un lion blessé, ne serait-ce que de manière symbolique : « JUSTICE ! », sans pouvoir décisivement reposer en paix.  De la trahison à la domination, en passant par la division, aujourd’hui, nous ne sommes indépendants que de nom.  D’un air heureux, nous semblons avancer dans les précipices de la domination étrangère, d’abord, par la reconnaissance de la dette de l’indépendance par Jean-Pierre Boyer et, aujourd’hui, plus que jamais, par notre nonchalance, notre inconscience, notre insouciance et notre apatridie généralisée.

Mais l’assassinat du Fondateur de la patrie ayitienne n’était que le premier d’un long chapelet d’actes de perfidie de ceux et de celles qui l’ont perpétré, et de trahison envers cette nation naissante.  Le deuxième fut, sans l’ombre d’un doute, la reconnaissance de la dette de l’Indépendance.  Contre toutes sortes de confusions qui oscillaient autour de cette aberrante et insultante dette de l’indépendance, Jean-François Brière, dans un article intitulé : « L’Emprunt de 1825 dans la dette de l’indépendance haïtienne envers la France » publié dans le portail du «The Journal of Haitian Studies »  Vol. 12, No. 2 (Fall 2006), pp. 126-134 (9 pages) par « the Center for Black Studies Research » du State University of New York, Albany, fait la lumière, à sa manière.  En effet, l’auteur n’a pas hésité à rétablir une vérité relative à l’une des décisions les plus contradictoires de notre histoire de peuple, prise par ces dirigeants hybrides, sans aucune conviction, ni attachement, ni encore moins aucun motif réel pour vouloir se défaire du joug colonial.  À preuve, passons en revue textuellement les propos de l’auteur à ce sujet.  « Les conditions de l’Ordonnance du 17 avril 1825, imposée par la France à Haïti, pour la reconnaissance de son indépendance, comprenaient le versement d’une indemnité de 150 millions de francs, payables en cinq (5) ans à la Caisse des Dépôts et Consignations (une caisse de l’État), pour le compte des anciens colons français.  Contrairement à ce que l’on croit, cette indemnité n’a jamais été demandée par les anciens colons qui voulaient récupérer leurs “domaines” mais fut suggérée pour la première fois par Pétion, président de la République haïtienne, lors de ses entretiens avec Dauxion-Lavaysse, envoyé par le gouvernement de Louis XVIII, pour négocier un retour d’Haïti sous le régime colonial français. »  Quelle insulte ! « En effet, l’article 38 de la Constitution haïtienne, qui interdisait aux Blancs de posséder des biens immobiliers en Haïti, ne laissait aux anciens colons qu’un seul moyen de récupérer leurs « propriétés » : une expédition militaire de grande envergure pour reprendre le contrôle de la colonie « rebelle », en leur accordant un dédommagement pour la perte de leurs « propriétés » qui furent transmises aux successions françaises jusqu’en 1825.  Pétion voulait les « désarmer », en leur enlevant tout prétexte à la campagne qu’ils menaient pour la reconquête d’Haïti. » Non pas par la dialectique des armes mais plutôt par la diplomatie de la ruse et de la lâcheté. D’où, depuis lors, la naissance de la spirale de cette diplomatie de la servitude de laquelle nous n’avons, jusqu’à aujourd’hui, pas pu nous en sortir, par peur de la perte de privilège de classe et de race.  « Les gouvernements de la Restauration, qui voulaient voir le commerce de la France avec « Saint-Domingue, avaient écarté, dès 1816, toute perspective de reconquête armée, tentèrent sans succès de faire modifier la constitution haïtienne, puis se rallièrent à l’idée d’une indemnité pour les anciens colons. »

Sur ce, il est de bonne guerre de signaler que malgré les efforts de Dessalines pour l’unification de la nation ayitienne, sous une même et seule bannière, autour d’une seule patrie,  la réticence des mulâtres, se croyant les remplaçants des colons blancs, a toujours marqué notre histoire d’une note négative, pour la simple et bonne raison qu’ils ne s’étaient jamais considérés partie prenante de ce destin commun que l’Empereur a voulu nous sculpter sur la carte indélébile de notre histoire glorieuse de peuple. Leur attachement à l’ancienne métropole était tel qu’ils ne pouvaient guère se défaire de l’idée d’un certain annexionnisme à la France, sous quelque forme que ce soit. Ce drame s’accroît encore davantage aujourd’hui avec les mutations ethniques : germanique, américaine et libano-syro-arabes, composantes en infériorité numérique dans la population, détenant pourtant plus de 80% des richesse nationales.  Au fait, leur objectif est de drainer toutes les richesses du pays vers leur terre d’origine, par le biais du commerce, sans la moindre velléité de promouvoir de véritables activités génératrices de développement de l’économie nationale.  Car ils ne sont pas Ayitiens dans le fond.  Ainsi, on comprendra pourquoi « l’indemnité convenait aux deux parties, du moment où la France acceptait le principe du non-retour de ses colons en Haïti.  Le versement d’une indemnité fut, pour les mêmes raisons, accepté par le successeur de Pétion, Jean-Pierre Boyer.  Toutefois, le montant de l’indemnité fut, lui, fixé unilatéralement par la France, lorsqu’elle imposa l’ordonnance au gouvernement d’Haïti. » Comprendra qui voudra !  Il est donc clair que les dirigeants mulâtres, qui se sont succédé au pouvoir, après la mort de Christophe, lesquelles composent aujourd’hui l’oligarchie et les nantis ayitiens, s’identifient beaucoup plus à leurs anciens maîtres auxquels ils croient ressembler, qu’à plus de 80% de la population ayitienne, qui peine à se nourrir moyennement ! Ainsi, ils crachent chaque jour sur la mémoire de l’Empereur et profanent Vertières qui n’est plus à la dimension de cette bataille décisive.  

Il ne fait aucun doute que le déséquilibre, l’instabilité, l’insécurité et la précarité qui sévissent en Ayiti aujourd’hui et qui tendent à nous caractériser comme peuple, sont dus au fait du divorce de nos dirigeants avec les legs de fierté, de dignité et de gloire de Dessalines et de Christophe.  La vérité, c’est qu’ils n’avaient absolument aucune intention de continuer l’œuvre originelle de construction de la Patrie commune, sur la base d’une seule et même identité nationale, de constituer un nouveau contrat social devant garantir les desideratas populaires, par le biais d’un projet de société inclusive pour toutes ses composantes, sur fond d’équité et d’égalité d’opportunité pour tous, de stabilité politique et de justice sociale, de gestion rationnelle des ressources du pays, de création et de distribution équitable des richesses, de garantie du droit à l’éducation et à la santé, pour ne citer que cela, corollaires potentiels et incontournables pour favoriser le développement endogène et durable, en vue de la création des conditions de vie, dignes des êtres humains, pour la population dans son entièreté. 

Par ailleurs, on ne saurait ne pas signaler que l’agression de cette dénigrante ordonnance, cautionnée par le silence conspirateur des puissances racistes et conservatrices d’alors, n’est pas sans conséquence, tant sur l’atmosphère politique que sur la situation économique qui prévalent dans le pays aujourd’hui.  Ceci se manifeste par la dégradation de l’économie nationale, l’instabilité et l’insécurité politique, la destruction des institutions républicaines, la précarité de la gestion administrative de la fonction publique, la corruption généralisée, le banditisme d’État, la pauvreté et le sous-développement social, économique, voire psychologique dans laquelle patauge le pays.  À cet effet, il est donc à conclure que la formation de la nation ayitienne, dans sa genèse même, est à l’origine de nos maux d’aujourd’hui. Elle est si complexe que seul le respect du serment des ancêtres aux pieds de l’autel de la patrie pouvait nous échapper du labyrinthe mental, du marasme économique ainsi que du cocon de cette transition sans fin, depuis plus de deux siècles, qui, chaque jour, nous fourvoie davantage.  Cette complexité s’est forgée et accrue au fil de l’évolution de notre histoire de peuple, pour nous échapper complètement sous les boulets et la mitraille des machinations impérialistes, dans l’unique objectif de barrer la route, à tout prix, à notre construction comme un tout, pas nécessairement homogène, mais organique, en vue de notre développement endogène et durable, dans le concert des nations.  Et, mis à part : l’Empereur Jacques 1er  et le Roi Henri 1er, je réitère, qui en ont eu la conviction, au point d’en avoir fait le sacrifice de leur vie, de toute notre histoire au début des plus glorieuses et, par la suite, entachée de déboires, aucun dirigeant ayitien n’avait pu comprendre cette vérité historique : Ayiti, nation issue de rudes, intrépides mais dignes guerres de libération, en vue de se constituer en la première et l’unique nation du monde moderne à se frayer une place de choix dans le concert des nations libres et indépendantes, n’a aucune dette, ni de redevance envers quiconque. Car, le devoir est du domaine du droit, et implique donc des responsabilités.  Et être redevable, de son côté, s’avère du ressort de la moralité, et implique des obligations.

L’une des remarques qu’on ne peut s’empêcher de faire par rapport à la dynamique politique en Ayiti, c’est que nos acteurs politiques ont peur des mots, plus particulièrement du poids et du degré d’engagement qu’ils impliquent, comme si c’étaient les mots qui impliquaient des obligations et non l’engagement à de nouvelles résolutions à consentir de plein gré.  À telle enseigne, quand les plus hauts intérêts nationaux et l’intégrité de la notion même de l’État sont menacées, il faut irréversiblement et irrémédiablement mettre de côté les intérêts de parti, le plus souvent partisans et mesquins.  Il nous faut, désormais, bannir, dans nos habitudes et dans nos pratiques politiques, le complexe de Guacanagarix qui consiste, au nom de la théorie des intérêts croisés, à faire alliance avec l’étranger pour combattre un ennemi local ou national.  Plus que la bataille décisive de l’armée indigène pour la reconquête de la liberté et des droits inaliénables de la personne, brutalement privés aux Nègres africains par l’acte abominable de l’esclavage à Saint-Domingue pendant plus de 4 siècles au nom de je ne sais quel dieu et de la cupidité des colons blancs, la Bataille de Vertières, le 18 novembre 1803, reste et demeure  l’expression de colère, de révolte et le cri de justice des Dieux, en faveur du rétablissement de la dignité humaine, non seulement pour la Première République Noire du monde mais aussi sur toute la face de la terre. En effet, cette bataille contre les forces d’imposition, d’asservissement, d’exploitation et contre le ségrégationnisme pour la victoire finale, doit, à chaque célébration, nous rappeler avec fierté et dignité ce que ceux-là qui se disent porteurs de civilisation n’ont jamais eu, ni n’auront le courage de promouvoir et d’accomplir par eux-mêmes, à savoir : le choix de mourir libre et de vivre dans la dignité.  L’internationalisme et le panafricanisme de Dessalines et le panaméricanisme de Pétion ne sont pas appréciés à leur juste valeur.  Et notre souveraineté, chaque jour davantage, se voit foulée aux pieds pour ces raisons.

Ainsi donc, le combat pour la reconquête de notre indépendance, aujourd’hui après plus de deux siècles de la vaine transition d’un État colonial à un État libre, consiste à ne pas être dépendant, c’est-à-dire : à ne pas se complaire dans la dépendance économique, politique, psychologique et culturelle.  À être véritablement indépendant. Indépendant par rapport aux us, torts, coutumes, travers, manipulations, ingérences et influences sociétales et culturelles malsaines.  « Si nous avons osé être libres, osons donc l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. »  Nous devrions être capables aujourd’hui de répéter cette pensée profonde, l’une de ses plus célèbres paroles, avec notre Père fondateur, Jean-Jacques Dessalines, pour que l’écho de sa voix puisse continuer à retentir en nous, des quatre coins de la terre. 

En guise de conclusion à cette réflexion pertinente et verticale autour de notre indépendance versus : ‘’In-dépendance’’, nous savons désormais tous la différence, à l’occasion de sa vibrante, Proclamation du 28 Avril 1803 au Cap-Haïtien, dont mon unique intervention consiste à faire une certaine transposition de l’ordre par ce présent extrait.  « Guerre à mort aux tyrans ! voilà ma devise.  Liberté, indépendance : voilà notre cri de ralliement.  Généraux, officiers, soldats, peu semblable à celui qui m’a précédé, à l’ex-gouverneur Toussaint, j’ai été fidèle à la promesse que je vous ai faite en prenant les armes contre la tyrannie.  Et tant qu’un souffle m’animera, je tiendrai à ce serment.  Jamais aucun colon ou européen ne mettra le pied sur ce territoire à titre de maître ou de propriétaire ; cette résolution sera désormais la base fondamentale de notre constitution.  Que d’autres chefs après moi creusent leurs tombeaux et celui de leurs semblables, en tenant une conduite diamétralement opposée à la mienne, vous n’en accuserez que la loi inévitable du destin qui m’aura enlevé au bonheur et au salut de mes concitoyens.  Mais puissent mes successeurs suivre la marche que je leur ai tracée ! C’est le système le plus propre à consolider leur puissance ; c’est le plus digne hommage qu’ils pourront rendre à ma mémoire… Oui, nous avons rendu, à ces vrais cannibales, guerre pour guerre, crimes pour crimes, outrages pour outrages.  Oui, j’ai sauvé mon pays, j’ai vengé l’Amérique.  Mon orgueil et ma gloire sont dans l’aveu que j’en fais à la face des mortels et des dieux. »  « J’ai redonné à l’humanité, sa dignité dans toute son intégralité, sans épargne même pas d’une miette en avoir fait, ajouterais-je.  Qu’importe le jugement que prononceront sur moi les races contemporaines et futures ? J’ai fait mon devoir ; ma propre estime me reste ; elle me suffit.  Mais que dis-je ? La conservation de nos malheureux frères, le témoignage de ma conscience, ne sont pas ma seule récompense. J’ai vu deux classes d’hommes nés pour s’aimer, s’entraider, se secourir, mêlées enfin et confondues ensemble, courir à la vengeance, se disputer l’honneur des premiers coups.  Noirs et jaunes, que la duplicité raffinée des Européens a cherché si longtemps à diviser, vous qui ne faites aujourd’hui qu’un seul tout, une même famille, n’en doutez pas, votre parfaite réconciliation avait besoin d’être scellée du sang de vos bourreaux. »  Que c’est historiquement, révolutionnairement et humainement beau !  Il ne fait aucun doute, que d’avoir survécu et prendre le dessus, l’idéal dessalinien, Ayiti, continuerait à être à la face du monde ce grand peuple que nous avions été sous le règne de l’immortel Empereur Jacques 1er.

Il nous faut bien comprendre aujourd’hui que nos malheurs ne sont point l’œuvre de la fortuité, mais plutôt le produit d’une source intarissable de turbulences, de machinations, d’incompréhension, d’ingérence étrangère dans les affaires internes du pays, et aussi et surtout de la trahison du serment sacré de nos ancêtres, revêtue de la complicité et de l’irresponsabilité de nos élites, politiques, économiques et intellectuelles qui devraient, a priori, constituer les vrais agents de développement endogène et durable du pays. Un tel état de fait, tel que nous le pouvons constater aujourd’hui, n’a conduit qu’à la défaillance et qu’à la dégénérescence de l’État dans toutes ses composantes.  Ainsi donc, le salut d’Ayiti ne dépend que de sa renaissance, laquelle elle-même relève de la résurgence d’une nouvelle génération d’hommes et de femmes ayitiens, plus conscients de la gravité de la problématique et des défis de l’heure. Capables de prendre en charge le destin du pays avec responsabilité, compétences, expérience, intelligence, loyauté, probité, sérénité, vision, esprit critique, justice sociale et ouverture d’esprit, en vue de frayer le chemin du changement, dans le sens positif, sur la base d’un nouveau contrat social devant conduire à un projet de société inclusif, expression des desideratas de la population ayitienne, dans toutes ses composantes et sans distinction aucune, de race, de classe, de confession religieuse, de sensibilité politique, du rang social, du niveau d’éducation ainsi que de la somme des richesse de quiconque.

10/01/2021

Jean Camille ETIENNE, (Kmi-Lingus)

Arch.Msc. en Politique et Gestion de l’Environnement

camilingue@yahoo.ca

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