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Nos choix et leurs conséquences …

Le Gouvernement tisse sa toile, tranquillement, et progresse chaque jour vers son objectif ultime: l’avènement et le maintien d’un nouveau système de gouvernement autocratique et personnel, de façon durable, et le renversement définitif de certains droits que nous estimions, peut-être à tort, comme des acquis irrévocables d’une gouvernance qui tendait vers une certaine démocratie institutionnelle. En fait, en parlant de Gouvernement, je devrais plutôt dire le Président Jovenel Moïse car toutes ces décisions et toutes les dispositions qui en découlent, sont le fait de sa propre volonté et de ses propres initiatives. Il est vrai, également, qu’il est en cela supporté par des alliés dont il a su se garantir la fidélité et qui besognent pour lui, inlassablement, dans l’atteinte de ces objectifs.

Prenons, par exemple, le dossier de la nouvelle Constitution dont il veut doter le pays. Il est clair que la Constitution de 1987, même après son récent amendement, comporte encore bien des points à corriger. Cela n’avait été qu’un « lifting » très partiel de ce document. Tous les actes humains, même les plus longuement réfléchis, sont perfectibles et sont appelés à s’adapter avec la couleur du temps. Pour un, le traitement qui y est accordé à la Diaspora ne correspondait nullement à son poids économique réel ni à son potentiel dans bien d’autres domaines importants au pays. De même, la nouvelle structure introduite dans la gouvernance politique, en l’occurrence, le poste de Premier Ministre, était également une grande gageure pour un pays avec un historique présidentialiste aussi important. C’était, dès le départ, courir un grand risque, n’ayant jamais expérimenté ce genre de structure qui exige le respect des nouvelles règles de fonctionnement adoptées par référendum et le cantonnement des nouveaux dépositaires des pouvoirs d’État, chacun dans les attributions qui leur sont assignées. Mais tout s’apprend. Il suffit de le vouloir d’abord et de s’y mettre ensuite. Toutes les sociétés qui ont progressivement adoptées de nouvelles règles de gouvernance ont dû se colleter à cet apprentissage souvent très laborieux. Et plusieurs y sont parvenus.

Pour réussir, encore fallait-il que les règles ainsi établies soient vraiment appliquées, au moins une fois, pour déterminer la limite de leur faisabilité. Encore fallait-il que toute la nouvelle architecture de gouvernance soit complétée. Il était évident que le toit de cet édifice constitutionnel allait couler à la moindre averse politique, si des pans entiers ne sont pas encore installés ou qu’on se contente de bâches de fortune qui deviennent pérennes et qui s’effilochent, avec le temps. Pardonnez-moi ces figures de style mais c’est ainsi que je le vois. En 1987, on avait rédigé une Constitution plus ou moins inachevée. Pire encore, celles et ceux qui en ont hérité et qui avaient le devoir de l’appliquer ne se sont jamais donné la peine de le faire pleinement, comme cela était stipulé. De sorte que, 33 ans plus tard, il manque encore des institutions importantes pour le bon fonctionnement de cette Constitution. Le Conseil Électoral Permanent en est une. Une Cour Constitutionnelle pour trancher les recours qui lui seront soumis en est une autre. Ainsi, pour moi, bien que convaincu de la nécessité de porter des corrections plus que nécessaires à la Constitution de 1987 amendée, il n’en demeure pas moins vrai que l’assaut mené à fond de train contre elle, en ce moment, est fait sur des considérations opportunistes et totalement fallacieuses.

J’écoutais, la semaine dernière, le professeur Louis Naud Pierre en entrevue à l’émission Le Point, à Radio Métropole. Il était la figure représentative du nouveau Comité Consultatif Indépendant et qui devait faire le travail de relations publiques pour cette entité. Je me surprends encore à être étonné de la facilité avec laquelle certains de nos intellectuels sont capables de rationaliser des contre-vérités, par ailleurs, évidentes pour tout le monde, sauf pour la chapelle à laquelle ils ont récemment adhéré et à laquelle ils ont vendu leur âme. Le professeur Louis Naud Pierre, membre éminent de ce Comité Consultatif Indépendant, choisi par le Président pour l’élaboration de la nouvelle Constitution, sans désemparer, expliquait, le plus calmement du monde, que ledit Comité allait pouvoir soumettre au Président de la République, au 30 décembre 2020, soit dans environ 50 jours, une nouvelle Constitution dont il connaîtrait déjà les grandes lignes, avant d’avoir mené sa première consultation. D’abord, on reviendrait à un régime franchement présidentiel, et le poste de Premier Ministre serait commué en une Vice-Présidence dont le titulaire serait tout simplement choisi par le Président. Et puis, il n’y aurait plus de Chambre Haute. On n’a que faire d’un Sénat dont les membres seraient les doublons des députés, car ayant été élus par les mêmes constituants. Alors, un Sénat, pour quoi faire? Ce genre de réponse me donne littéralement des boutons. Le professeur Pierre sait pourtant très bien que c’est le même cas de figure partout ailleurs, ou presque. Les sénateurs canadiens ne représentent pas d’autres constituants que ceux des députés canadiens. Ils ont tout simplement d’autres responsabilités dans la gouvernance du pays. Il en est de même en France, en Angleterre. Et, pour faire plus régional, plus à notre taille, il en est de même en République Dominicaine ou à la Jamaïque. Bref, le bicaméralisme n’est pas une coquetterie haïtienne.

À la question insistante de l’intervieweur sur le référendum de ratification de cette nouvelle Constitution dont la tenue même serait illégale, pour le Professeur, et pour d’autres ouailles qui s’abreuvent à cette même fontaine, l’actuelle Constitution aurait erré et aurait manifestement brimé les droits des citoyennes et des citoyens, en leur interdisant de s’exprimer librement en faveur du changement de la Constitution, à coup de référendum à répétition. D’ailleurs, la loi ou la Constitution ne prévoit pas de mécanismes pour «un changement complet» mais pour «un amendement», donc des modifications partielles. Ce n’est donc pas pareil. Et la logique voudrait que tout ce qui n’est pas strictement interdit par les lois en vigueur ou par la Loi-mère, en particulier, eh bien, elles seraient parfaitement permises. Le Gouvernement, entendre par cet euphémisme: le Président, aurait parfaitement le droit de procéder ainsi. Un décret présidentiel devrait donc suffire pour enclencher des modifications fondamentales dans la gouvernance du pays. Et je vous le dis franchement, je me surprends encore à m’étonner de voir certains de nos intellos se commettre ainsi publiquement et sacrifier cette crédibilité que leur confèrent les longues années passées à réfléchir et à étudier, souvent dans des grandes universités étrangères, à frayer avec d’autres cerveaux et à profiter d’une aura de sérieux et de respectabilité, pour brusquement balancer tout cela aux orties et se mettre à faire l’apologie de l’indéfendable, comme bien d’autres rigolos.

Mais il n’est pas tout seul dans cette galère. Plusieurs autres, tout bardés de diplômes universitaires également, certains ayant même occupé les plus hautes fonctions civiles et militaires au pays, connaissent le même naufrage, à un âge où ils devraient être oints de sagesse, ayant vécu assez longtemps pour transcender les pièges et les vilénies que d’aucuns voudraient jeter sur leurs chemins, comme autant de tentations du Christ dans le désert. Toutefois, j’ai tendance à leur faire un peu grâce, par commisération, par anticipation de cette démence potentielle qui nous guette tous, une fois rendus à un âge assez avancé, sans avoir été autrement épargné par les affres de la vie. Alors, je peux comprendre un peu certaines dérives, même si je ne les absous pas. Mais la posture du professeur Louis Naud Pierre me trouble particulièrement. Dans une de ses déclarations, lors de cette même entrevue, il explique que «la démocratie, c’est l’intégration par la confrontation». Il ne semble pas exclure, d’emblée, les moyens illégitimes par lesquels le pouvoir peut accéder à cette intégration. Qu’ils soient illégaux, voire même inconstitutionnels, peu importeraient les moyens utilisés pour parvenir à cette intégration. Il suffirait juste, à lire sa pensée entre les lignes, de parvenir à l’imposer à celles et à ceux qui sont en désaccord, quand même qu’ils fussent majoritaires. La fin justifierait alors les moyens, semble dire le docteur Louis Naud Pierre. Je plains nos jeunes, exposés à de telles réflexions, et je crains beaucoup la voie que ceux-ci se traceront dans l’avenir, pour bâtir ce pays.

Je m’attache tout particulièrement à ce personnage, parce que je pense, sincèrement, que le professeur Louis Naud Pierre est un intellectuel de belle eau et dont le pays devrait s’attendre, non seulement à une compétence technique et académique sure et éprouvée, mais aussi et surtout à une rigueur intellectuelle qui nous permettrait de prendre ses avis en référence, sur des questions de haute voltige et d’importance majeure pour notre pays. En tant que société, nous avons besoin de cette relève de qualité pour éclairer nos choix et nous assurer de prendre les meilleures décisions possibles, quant à notre avenir, sur la base de réflexions produites par nos meilleurs cerveaux. Et je suis déçu de voir avec quelle facilité, avec quelle légèreté, le professeur peut prendre certaines libertés avec cette rigueur intellectuelle qui devrait être la marque ultime de ses démarches et de ses interventions publiques.

Nous avons gaspillé ainsi d’autres ressources dans des registres très relevés. Il est regrettable que le pays n’ait pu tirer le meilleur de certains de nos sommités intellectuelles aujourd’hui disparues. Par exemple, le professeur Leslie St-Roc François Manigat, éminent politologue, avait beaucoup à offrir au pays, mais notre matrice l’a tout simplement broyé. Il avait fait le choix d’assauter le pouvoir plutôt que de le conseiller, de l’orienter et de l’apprivoiser. C’était son droit le plus entier, en tant que citoyen, d’aspirer à la Magistrature suprême et d’impulser lui-même ce pouvoir qu’il n’a pas su apprivoiser ni maîtriser. L’industriel Pierre Joseph Louis Déjoie, triple diplômé universitaire, en est un autre. Diplômé vétérinaire, puis ingénieur-agronome et ingénieur chimiste, il couronna le tout avec un Master en chimie agricole obtenu de l’Université Cornell de New-York. Quel parcours académique! Lui aussi, avait beaucoup à offrir au pays pour son développement économique, agricole et industriel. Mais la spirale de la politique l’a happé au passage, et on connaît la suite.

Aujourd’hui, la politique trouve d’autres moyens d’avaler nos cerveaux et de les domestiquer. Au mieux, elle les tient en laisse en les impliquant dans des Comités bidons et en les forçant à se compromettre publiquement dans des postures qui seront une balafre à leur statut d’intellectuel et qui les affligeront pour longtemps. Mais au pire, pour celles et ceux dont la colonne ne leur permet pas de pareilles contorsions, c’est l’ultime sacrifice, mais une place respectable pour la postérité et pour l’histoire. Mais faut-il vraiment choisir entre la compromission et le départ soudain vers l’Éternité? Faut-il vraiment accepter de servir la politique lorsque l’offre qui nous est faite est en porte-à-faux avec nos principes cardinaux? Rester intègre ou vendre notre âme au diable: sont-ce là les choix ultimes qui s’offrent à celles et à ceux d’entre nous qui ont su gravir les échelons de la connaissance et de l’excellence, et devant qui s’ouvrent des boulevards de vie, les uns plus cahoteux que d’autres, mais combien plus sûrs et non équivoques, quant à nos choix, lorsqu’ils sont pour la probité politique et intellectuelle? Parfois, il faut savoir aussi dire merci, mais non merci, un peu comme l’avait fait notre barde, Félix Morisseau Leroy pendant que d’autres se laissaient tenter par des hommages flatteurs en provenance d’une pègre politique conspuée par leurs pairs.

Nos choix de vie ne sont jamais très faciles mais ils demeurent essentiellement des choix, les nôtres, et que nous devront assumer devant nos pairs, devant la postérité et face à notre conscience. Ils sont d’autant plus importants que notre stature publique et intellectuelle l’est également et que nous puissions sensiblement influer sur le cours des choses en nous y associant ou en les dénonçant. Éventuellement, nous nous en rendrons compte et, peut-être, battrons-nous notre coulpe, en privé ou en public, c’est selon. Mais alors, il sera peut-être trop tard. Peut-être que le mal sera alors déjà fait. Mais il ne sera pas dit que nul ne nous en avait prévenu, à défaut de notre conscience que nous nous sommes évertués à taire et à endormir pour des fugaces honneurs et une rétribution plus ou moins costaude, en conséquence.

Pierre-Michel Augustin

le 17 novembre 2020

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