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Octobre 2020, un autre mois de déboires de l’opposition en Haïti

Je ne sais pas si cela relève d’un biais exacerbé par l’âge ou par les expériences vécues, mais j’ai de plus en plus de difficulté à me fier à des concours de circonstances fortuites, à des coïncidences qui surgissent à point nommé et qui viennent commodément conforter des positions du gouvernement, souvent, même de la part de ses supposés adversaires radicaux. J’avoue que j’ai été assez perplexe, ces derniers temps, devant la cascade de bévues flagrantes de la part de personnalités importantes de l’opposition au gouvernement, pendant que celui-ci avait le vent en poupe et cinglait allègrement avec des dossiers hautement décriés, sans aucune entrave importante mais dont la réalisation aurait des impacts sur le pays, et pour longtemps. Tout semble faciliter l’imposition d’un calendrier électoral encore flou et même d’une nouvelle Constitution pour le pays, pendant que des acteurs de l’opposition s’entredéchirent sur la place publique, sur des vétilles converties en attaques personnelles, transformant des alliés d’hier en des adversaires quasi-irréconciliables, pendant que le train des changements importants, susceptibles de modifier durablement le paysage politique et juridique du pays, s’approche à toute vitesse. C’est comme si certains faisaient exprès pour torpiller toute résistance au gouvernement et lui paver la voie vers la réalisation de ses projets politiques.

Ces développements bizarres avaient commencé avec la dénonciation sans nuances des démarches du Dr Kelly C. Bastien, ex-Président du Sénat, dans une initiative de négociation avec le Président Jovenel Moïse, au nom du Secteur Démocratique et Populaire dont il est aussi membre, et qui ne lui aurait pas confié un tel mandat expressément. Une telle erreur, si elle avait été commise par une verte recrue, ne m’aurait pas autrement étonné, mais venant d’un jeune vétéran de la jungle politique du pays, cela me surprend un peu. N’importe quel habitué de ce marécage aurait su prendre la précaution d’obtenir un mandat écrit, dûment validé par ses collègues, pour éviter toute contestation, toute mésinterprétation, toute supputation éventuelle d’un agenda personnel, caché. Mais non! Pas lui. Et l’ex-Sénateur a donné en plein dans le panneau. Et, pour comble de méfait, il est allé verser dans des surenchères publiques, aggravant encore davantage la situation. Finalement, il s’est retiré dans ses quartiers, drapé dans son honneur outragé, en se fendant d’une déclaration un peu cornélienne. «Devant le refus catégorique de mes camarades de combat d’élucider la question dans un ultime élan de transcendance, j’assume, par la présente, la double responsabilité morale de rendre justice à la vérité et de tirer la révérence pour ne pas sacrifier mon engagement altruiste, à l’autel des intérêts peu catholique(s)». Et un de moins dans le camp de l’opposition. Cela se passait au début de ce fatidique mois d’octobre.

Ensuite, ce fut le tour d’un autre ex-Sénateur du Nord, l’autre Moïse, Jean-Charles, celui-là, de venir brasser le marécage. Cette fois-ci, il réagissait, à une pique inconsidérément lancée, semble-t-il, par la leader de la Fusion des Sociaux-Démocrates, l’ex-Sénatrice, Mme Edmonde Supplice Beauzile Mais elle ne fut pas la seule à en prendre pour son grade dans la diatribe du leader de Pitit Dessalines. Ce dernier a également copieusement houspillé ses autres anciens collègues du Sénat, aujourd’hui réunis comme lui autour de la table de cette opposition. L’ex-Sénateur, Youri Latortue, leader du parti Ayiti An Aksyon (AAA), Nénel Cassy, ex-Sénateur des Nippes ont également essuyé des attaques cinglantes de la part de Jean-Charles Moïse. Ils ont ainsi passé leur temps à se renvoyer la boue, à qui-mieux-mieux. Et tout cela, au sujet de l’organisation d’une manifestation contre le gouvernement, à l’occasion de la commémoration de l’anniversaire de l’assassinat du Père de la Nation, le 17 octobre dernier. Avec tout cela, nous étions à peine rendus à la mi-octobre. Déjà, l’opposition se consumait toute seule. Chacun de ses leaders, à son tour, sortait un brûlot et mettait le feu à leur fragile édifice commun, déjà chambranlant sur son socle étroit. Et avec l’ex-Sénateur Jean-Charles, voilà un autre cacique qui prend ses distances de cette opposition, cet albatros qui n’arrive pas encore à prendre son envol.

Mais on n’était pas au bout de notre désolation. L’affligeante cascade de bévues politiques devaient se poursuivre jusqu’à la fin de ce mois. Cette dernière semaine, ce fut le tour de l’ex-Président du Sénat, le leader du parti Palmiste, Dieuseul Simon Desras, de plonger également dans la mare. Et, comme à son habitude, il n’a pas mesuré ses coups ni ménagé ses alliés de l’opposition. Bizarrement, le seul personnage à trouver un peu de grâce, dans ses propos chargés de vitriol et d’allégations sulfureuses, c’est l’adversaire commun, le Président de la République, qui négocierait effectivement, selon lui, avec des membres de l’opposition, y compris avec celles et ceux qui paraissent ses plus farouches adversaires, en public (suivez mon regard…). Pour Dieuseul Simon Desras, ses alliés de l’opposition sont des hypocrites qui ne disent pas la vérité et qui discutent avec le président en cachette. Ils auraient, chacune et chacun, son «premier ministrable» à proposer au président, pendant que, pour la galerie, toute la bande tiendrait des propos démagogiques. Et vlan, dans les flancs de l’opposition.

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Il faut dire que les autres membres de l’opposition ne sont pas des anges non plus, et se sont conduits, durant cette période, pour la plupart, comme des novices, des adolescents politiques, agissant avec une impulsivité irrépressible et un manque navrant d’organisation élémentaire. Lorsqu’on se donne un porte-parole, c’est pourtant clair que c’est à ce personnage qu’on accorde la prépondérance sinon l’exclusivité dans l’expression des positions publiques de l’opposition. Encore faut-il choisir ce personnage avec minutie, en fonction de son tact en général et de sa capacité d’éviter de froisser tout le monde à la ronde, à l’occasion. De plus, on ne peut pas constituer une organisation, la moindrement structurée, sans mettre sur pied un secrétariat en mesure de convoquer, indistinctement, tous les ayant droit, aux réunions pour y participer. On s’évite ainsi les reproches, fondés ou non, d’un colonel Himmler Rébu, leader du Grand Rassemblement pour l’Évolution d’Haïti (GREH), qui déclarait récemment encore, ne pas être au courant de ce que fait le Secteur Démocratique et Populaire de l’opposition, une organisation à laquelle, pourtant, il est censé appartenir. Ce genre de «melting pot», d’association fourre-tout et mal arrimée, plus souvent qu’autrement, finit par faire naufrage, faute d’organisation, faute de coordination, surtout entre gens inhabitués à travailler ensemble, avec civilité, dans les ententes comme dans les désaccords. Chez nous, on dit souvent à tort, à mon point de vue, «pwason kraze nan bouyon, nan pwen pèd». C’est peut-être vrai, en général. Mais encore faut-il prendre garde aux arêtes qui se retrouveront bien cachées dans ce bouillon. Et c’est exactement l’expérience malheureuse que connaît actuellement cette opposition bric-à-brac, incapable d’un minimum de discipline pour se concentrer sur l’essentiel et ne pas se laisser distraire par des querelles intestines, souvent largement triviales, pendant que l’adversaire file, allègrement, sur un boulevard qu’elle lui a laissé libre de toute résistance organisée et effective.

Ce qui me met le plus la puce à l’oreille et éveille ma curiosité, c’est la régularité avec laquelle ces «coïncidences» surviennent, au cours des années. À chaque occasion où l’opposition semble prendre des forces et être en mesure d’en faire basculer le rapport en sa faveur, il arrive toujours un pépin, souvent à l’intérieur même des rangs de l’opposition, pour la faire dérailler et perdre le momentum. L’an dernier encore, elle y était presque. Le Président était dans les câbles, virtuellement un SDF dont l’adresse réelle était devenue un secret d’État. Il allait au Palais National quasiment en catimini, à travers un itinéraire que son cortège prenait grand soin de varier à l’infini et de garder strictement confidentiel. Certains prétendaient même qu’il voulait négocier son départ du pouvoir, bien avant la fin de son mandat. Un an après, le vent a tourné. Le Président a repris l’initiative politique. Il conteste même l’échéance de son mandat qu’il fixe désormais au 7 février 2022, soit un an plus tard. Et encore, il ne quitterait pas le pouvoir à cette date, sans transmettre son écharpe présidentielle à un autre élu. À son avis, seul un élu doit succéder à un autre élu. Le message est donc on ne peut plus clair. Ainsi, à défaut d’une élection, il pourrait musarder un peu plus longtemps, le temps de réaliser un référendum sur une nouvelle Constitution. Tout le monde comprendra que cela peut prendre un certain temps pour mener à bien une telle entreprise, cette fois.

C’est Mme Michèle Sison, l’Ambassadrice des États-Unis, qui doit s’amuser des déboires de cette opposition, incapable de serrer les rangs et qui attaque en ordre dispersé. Et lorsque tournent, dans le ciel, des vautours qu’on croyait disparus, relégués aux oubliettes depuis le temps de la disparition de notre petite escouade volante de quatre (4) Marchetti S-211 et depuis le temps révolu des GNB, c’est qu’ils perçoivent de loin, l’odeur du sang, l’odeur de l’argent dont ils doivent en refaire le plein, l’odeur de la curée à continuer impunément sur le trésor national. Et comme dans l’affaire PetroCaribe, ils espèrent pouvoir dormir, après, sur leurs deux oreilles, le coffre repu de sommes sonnantes et trébuchantes. Après tout: «moun sòt ki bay, enbesil ki pa pran», se disent-ils, pour se convaincre de leur bon droit, en faisant mains basses, sans vergogne aucune, sur les miettes qui échapperont à celles et à ceux qui se réserveront la part du lion, comme toujours.

Il faut espérer que la série des déboires de cette opposition se terminera avec le mois d’octobre et avec la mise en place récente de la Direction Politique de l’Opposition Démocratique (DIRPOD). Il était temps d’essayer de mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm et d’organiser l’opposition, de façon plus structurée, plus systématique. Les évènements qui se précisent n’attendront pas indéfiniment un sursaut de pragmatisme de l’opposition et la fin des enfantillages de certains de ses membres. Entre temps, le gouvernement s’est donné un CEP. Il est décrié et n’a même pas pu être assermenté. Mais il est là, sous la manche. Et, à la moindre opportunité, le pouvoir en place essaiera de le faire fonctionner, envers et contre tout, surtout en l’absence d’une opposition organisée et structurée pour le tenir en échec. Le gouvernement est allé encore un peu plus loin. Avec un ramassis de revenants politiques d’une autre époque, qu’on a poivré avec quelques échantillons mal assortis de figures contemporaines, plus ou moins connues, le gouvernement vient d’installer le Comité Consultatif Indépendant pour l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Ce Comité est constitué des personnalités suivantes:

  • l’ex-Président provisoire et ex-Président de la Cour de Cassation, le juge Boniface Alexandre,
  • l’ex-Commandant des Forces Armées d’Haïti, le général Hérard Abraham,
  • l’ancien Secrétaire exécutif du Comité Sectoriel des États Généraux de la Nation, le Dr Louis Naud Pierre,
  • M. Jean Emmanuel Éloi
  • Et Mme Mona Jean.

Si l’on en croit l’ex-Ministre de la Justice, Me Bernard Gousse, la nouvelle Constitution de Jovenel Moïse serait déjà rédigée, et les membres de ce Comité Consultatif Indépendant ne seront que des figurants dans une «comédie de mauvais goût», des faire-valoir qui serviront plus ou moins d’une quelconque caution publique. À vous dire vrai, cet aréopage ne me dit rien qui vaille non plus. Je ne compterais pas sur leurs grandes lumières pour éclairer la lanterne du gouvernement, dans l’élaboration d’une nouvelle Constitution, mieux adaptée à nos réalités que celle qui est en usage aujourd’hui.

Si les déboires récents de l’opposition sont inquiétants, à plus d’un titre, j’ai peine à croire en leur caractère fortuit et à leur arrivée impromptue et fort à propos, de manière tout à fait accidentelle. J’ai l’impression qu’ils sont grandement aidés, voire même suscités par des mains puissantes qui agissent en coulisse, telles des ventriloques sur des marionnettes qui nous laissent l’impression d’agir en toute conscience et de leur plein gré. Pour le moment, seule une population en éveil, encadrée et accompagnée par une élite politique organisée et disciplinée, saura faire échec à ce complot qui la ferait reculer de plusieurs décennies encore, dans sa lutte pour son émancipation politique effective et pour l’instauration d’un État de droit où les règles de la gouvernance démocratique ne seront plus régulièrement bafouées par certains, une minorité, aux dépens de la grande majorité de laissés pour compte. Passé le mois d’octobre, peut-être que l’opposition pourra se ressaisir à temps, pour ne pas rater les rendez-vous historiques auxquels elle sera confrontée, à l’initiative de forces locales et internationales, liguées pour imposer un nouvel ordre à la population d’Haïti.

Pierre-Michel Augustin

le 3 novembre 2020

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