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L’impact des futures élections américaines sur le cours des évènements en Haïti

Dans quarante-neuf jours exactement se tiendront des élections aux États-Unis, à la fois pour la présidence de ce pays mais aussi pour d’autres paliers de sa gouvernance démocratique. Des sièges seront disputés au Sénat, à la Chambre des Représentants et pour des gouverneurs dans onze États et deux territoires. On pourrait être tenté de dire que cela ne nous concerne pas en Haïti mais ce serait très mal comprendre les interactions et les liens entre ces deux pays. Le résultat de ces joutes électorales chez l’Oncle Sam aura certainement des répercussions à court, à moyen et à long termes, sur le reste du monde mais, tout particulièrement, sur notre pays et sur le déroulement des évènements à venir chez nous.

Le 3 novembre prochain, selon les résultats de l’élection présidentielle américaine, selon que ce soit Donald Trump ou Joe Biden, le prochain élu, Haïti aura à gérer des relations différentes, dans une certaine mesure, avec ce grand voisin pas toujours commode. Dans l’éventualité d’une réélection du Président Donald Trump, il faudra compter avec une continuité dans le soutien sans nuance du gouvernement de Jovenel Moïse, par l’administration américaine. En raison de l’alignement de la politique de l’État haïtien sur celle des États-Unis dans le dossier vénézuélien, il apparaît évident que l’administration américaine a consenti un appui total à celle de Jovenel Moïse, malgré les récriminations populaires persistantes et d’importance en Haïti, malgré les allégations de massacres perpétrés dans plusieurs quartiers populaires par des gangs alliés du pouvoir ou tolérés par les forces de l’ordre, inféodées par le pouvoir en place. L’Ambassadrice américaine, Mme Michèle Sison, a été bien silencieuse sur ces dossiers. Elle a gardé un profil très réservé, sans doute, afin de ne pas embarrasser l’allié politique de son gouvernement. En Haïti, l’administration américaine a maintenu une position aux antipodes de celles qu’elle a observées par rapport à d’autres pays pris dans des situations de contestations politiques similaires. En Biélorussie, l’administration américaine ne reconnaît pas l’élection d’Alexandre Louckachenko et s’aligne sur ses alliés européens pour, activement, faire pression sur ce pays, appuyant ainsi la population qui manifeste encore dans les rues contre ce gouvernement qu’elle considère illégitime. L’administration américaine conteste la légitimité du gouvernement du Président Nicolas Maduro au Venezuela et impose des sanctions importantes contre ce pays. Cette administration américaine appuie également les manifestants chinois, à Hong Kong, qui s’insurgent contre une loi qui menace les opposants d’être jugés en Chine continentale pour certaines infractions, portant ainsi une brèche à l’accord pour la remise à la République Populaire de Chine, de cette île longtemps sous juridiction britannique.

Toutes ces ambiguïtés diplomatiques, cette courtepointe de la politique étrangère américaine, risquent d’être maintenues et de perdurer, tout au long d’un deuxième mandat du candidat républicain. Ainsi, il ne faudrait pas se surprendre, dans une telle situation, de voir le mandat de Jovenel Moïse se prolonger, comme le proclame ce dernier, jusqu’au 7 février 2022. Jovenel Moïse aurait ainsi les coudées franches pour gouverner par décrets, pendant une autre année. Il pourrait aussi modifier à sa guise la Constitution du pays ainsi que les lois organiques de certaines institutions de contrôle qui balisent, aujourd’hui encore, l’étendue de son pouvoir. On pourrait ainsi revenir au pouvoir autocratique du début des années 80, avec pour seule modification, le recours à des élections ponctuelles dont les modalités de réalisation seront prédéfinies par un Exécutif tout-puissant et ne reculant devant aucune exaction, même pas devant l’assassinat brutal de ses adversaires, au besoin. On peut ainsi voir poindre le cycle des rapines d’État, des assassinats d’État, dont on a déjà quelques avant-goûts. Mais ce n’est pas tout. La réélection de Donald Trump sonnera probablement le glas pour la prolongation de séjour de quelque 46 000 Haïtiens, bénéficiaires du statut de «TPS». En effet, la justice américaine vient de lever un dernier obstacle judiciaire à la volonté manifeste du président américain de vider son pays des ressortissants de «shit hole countries», dont le nôtre, dûment identifié comme tel, par l’actuel locataire de la Maison Blanche. Il ne s’est d’ailleurs jamais excusé d’avoir tenu de pareils propos ni ne les a récusés, non plus. Cela nous donne une petite idée du personnage et du niveau de sa réflexion, en général, du moins en ce qui nous concerne, en tant que nation. Alors, pour une certaine empathie par rapport à la situation en Haïti ou à une connaissance historique des relations entre son pays et le nôtre, franchement, il faudra repasser.

Néanmoins, les projections prédisent une victoire de son adversaire démocrate, l’ex-Vice-président Joseph Robinette Biden Jr, dit Joe Biden. Clairement, celui-ci paraît plus populaire que le Président en exercice, d’après presque tous les sondages. Mais le problème, c’est que les élections présidentielles aux États-Unis ne se gagnent pas au scrutin populaire, au suffrage universel, mais un peu au deuxième degré, selon un décompte de «Grands Électeurs», attribués d’après un système où le gagnant au suffrage universel rafle tous les fameux «Grands Électeurs» (winner-takes-all system). C’est ainsi que des aberrations électorales se répètent d’une élection à l’autre, aux États-Unis. Par exemple, Albert Arnold Gore Junior, dit Al Gore, avec plus de 500 000 voix d’avance, avait gagné le suffrage universel en 2000, pourtant, ce fut Georges Walker Bush qui remporta la victoire au décompte des Grands Électeurs. La même situation est survenue en 2016, lorsque Hillary Rodham Clinton gagna le scrutin populaire avec 2,86 millions de votes de plus que son adversaire, néanmoins, ce fut Donald John Trump qui prêta serment comme 45e Président des États-Unis d’Amérique.

Si les sondages disent vrai, cette fois-ci, et que les Démocrates remportent la mise, cela permettra sans doute d’anticiper une certaine variation dans la politique étrangère américaine, du moins, par rapport à Haïti, en ce qui nous concerne. Si tel est le cas, au minimum, le changement de personnage à la Maison Blanche pourrait nous valoir une amnistie pour nos bénéficiaires de TPS(Temporary Protected Status i-e: statut temporaire protégé) et non un sursis jusqu’en mars 2021. Ce sera toujours cela de pris. Car, depuis hier, la Cour d’Appel des États-Unis a levé l’interdiction de déportation de ces immigrants spéciaux que privilégiait l’administration du Président Obama. De sorte que, dès mars 2021, l’administration américaine pourrait se prévaloir de cette autorisation pour retourner quelque 46 000 immigrants haïtiens, classés dans cette catégorie. Clairement, ce ne serait pas dans les priorités d’un gouvernement Biden/Harris. Mais l’on peut être sûr qu’un Président Trump ne ratera pas cette opportunité de se débarrasser de ce groupe d’immigrants qu’il porte en sainte horreur.

Par ailleurs, avec l’implication de personnalités haïtiano-américaines connues, tant dans l’entourage de Joe Biden que de sa colistière, Kamala Harris, candidate à la vice-présidence pour le ticket démocrate de cette année, on pourrait espérer une certaine remise en question de ce soutien aveugle et sourd des États-Unis par rapport aux frasques du gouvernement haïtien actuel. La nouvelle administration américaine va peut-être demander des explications à Mme Michèle J. Sison, son Ambassadrice, et signaler au Président Jovenel Moïse que la «bamboche autocratique» est terminée. Au moins, on reviendrait au strict respect d’un semblant de normalité dans les règles de gouvernance démocratique. Donc, plus question d’assassiner ses propres citoyens ou de laisser faire ses gangs amis, sans s’attirer les remontrances et les sanctions des instances internationales ou régionales, sous prétexte d’avoir payé son dû en reniant le Président Nicolas Maduro. Plus question non plus de bafouer les règles démocratiques en modifiant allègrement une Constitution pour se garantir une victoire truquée aux urnes.

Cependant, il ne faut pas trop se faire d’illusions, non plus, quant à la bienveillance absolue de cette nouvelle garde politique américaine envers Haïti. Après tout, ce sont les Démocrates qui avaient forcé le repêchage de leur poulain, Sweet Micky, au premier tour des élections du 28 novembre 2010. Il est aujourd’hui de notoriété publique, en attestent, pour l’histoire et pour la vérité, les déclarations de M. Pierre-Louis Opont, Directeur général du CEP d’alors, à l’effet que le candidat Michel Joseph Martelly aurait été classé en troisième ou quatrième position, n’était-ce la lourde insistance de l’administration américaine pour le faire surclasser. Si les Américains n’avaient pas imposé leur choix pour aller au 2e tour, on aurait hérité d’un gouvernement dirigé par une première femme élue à la Magistrature suprême du pays, en la personne de Mme Mirlande Hyppolite Manigat, ou par M. Jude Célestin, l’héritier désigné du Président sortant, M. René Garcia Préval. Nul doute que le cours de notre histoire aurait été différent et que nous aurions probablement évité de perdre une décennie en tâtonnements administratifs, en dérives autoritaires, en destruction de nos institutions, en gaspillage et détournements de fonds publics. Certes, le pays ne serait pas redevenu, entre temps, la Perle des Antilles, mais on ne croupirait pas non plus dans la cale des nations les plus mal prises de ce continent.

L’image du genou d’un policier blanc sur le cou d’un civil afro-américain, a fait le tour de la planète et a choqué le monde. Pourtant, les bottes de la toute-puissance américaine sur les faibles ressources des petits et moyens pays, de notre continent et d’ailleurs, n’ont pas le même impact sur la conscience de l’opinion publique, même si cela fait autant sinon beaucoup plus de mal. La décennie 2010-2020 que nous avons perdue, avec l’expérience menée à nos dépens par le laboratoire politique de Washington, s’est soldée par un recul économique absolu de notre pays, par la mort de nombreux de nos compatriotes et le saccage de nos faibles institutions. Aujourd’hui, avec près de 5 millions d’affamés sur notre territoire, nous ne savons pas encore jusqu’où ira cette descente aux enfers ni ce que cela nous coûtera, encore moins quand est-ce que nous pourrons espérer un certain retour à une vie normale, un fonctionnement plus ou moins adéquat et prévisible pour notre pays. Nous en sommes là, sans horizon, sans perspective et forcés de poursuivre dans cette voie qui ne nous mènera nulle part, pas parce que nous l’avons choisie de gaieté de cœur ou par étourderie, mais par la force des autres et au bénéfice de leurs intérêts.

Il n’est pas sûr que les élections américaines du 3 novembre prochain, quels que soient leurs résultats, changeront cette donne fondamentale: la prévalence de l’intérêt cupide des autres aux dépens d’un mieux être relatif de notre population démunie et appauvrie jusqu’à la misère odieuse, jusqu’à l’infra-humanité sans nom, pour une bonne partie des nôtres. Le 3 novembre prochain, sans que nous n’ayons eu notre mot à dire dans les résultats de ce scrutin aux États-Unis, invariablement, notre pays en sera impacté. De quelle manière et avec quelle force ? Nous n’en savons encore rien. Si les Démocrates, comme le prévoit la tendance, emportent la timbale, on s’en portera, sans doute, un peu mieux. Le monde entier poussera un ouf de soulagement. Au moins, la décence aura à nouveau droit de Cité. On mettra sans doute une sourdine plus que bienvenue à une certaine arrogance d’État à laquelle on avait laissé libre cours, ces dernières années. Cela se traduira-t-il par de meilleurs rapports entre ces deux pays, par une meilleure compréhension, de part et d’autre, susceptible de nous permettre de cheminer dans le respect de l’un et de l’autre, et pour le mieux de nos intérêts réciproques? Cela reste à voir. Mais, une chose est certaine, notre pays en sera impacté, d’une façon ou d’une autre.

Pierre-Michel Augustin

le 15 septembre 2010

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