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Tribune: l’État des gangs et gangs d’État en Haïti

La criminalité, le viol, le vol, le kidnapping, etc., c’est le vécu de la majorité de tous ceux et de toutes celles qui vivent en Haïti. Des zones interdites de circulation publique, en raison de l’insécurité sous les yeux de la Police, des actes criminels qui restent impunis pendant que les autorités émettent un mandat d’amener contre le comédien Mathias pour l’affaire d’une gerbe de fleurs, des interventions téléphoniques de bandits armés dans certains médias, des démonstrations de ces bandits, dans les rues, lourdement armés, sans aucune crainte, ce sont, entre autres, certaines situations qui expliquent comment la République d’Haïti est prise en otage. Et le pire, c’est qu’il y a délibérément l’inaction des plus récents gouvernements, dans leur fonction de rétablir l’ordre. Pour justifier leur inaction, ils considèrent toute personne qui habite des quartiers populaires tels que: Cité-Soleil, Grand-Ravine, Solino, La Saline, Bel-Air et Village-de-Dieu, comme complice des actes criminels et comme membre de ces gangs. Ainsi, habiter dans ces quartiers est synonyme de n’être pas innocent et innocente. En vrai, c’est une tentative de l’État haïtien pour se déresponsabiliser des actes criminels, et surtout dans les quartiers populaires.
On se souvient, chacun et chacune, d’un acte horrible survenu en Haïti. Les plus récents, très médiatisés, sont, entre autres, la danseuse Nancy Dorléans et le danseur Sébastien Petit, retrouvés calcinés à Tabarre, Méridina Fleurimont, un bébé de huit (8) mois, tué par balle à Cité-Soleil, Godson Joseph, un bébé de cinq (5) mois et sa mère, tombés sous les projectiles des bandits armés à Ganthier. Cette liste, non exhaustive, peut s’ajouter à l’ensemble des rapports sur la situation des droits humains en provenance des instances nationales, internationales et non-gouvernementales, des cas d’absence qui sont en hausse depuis quelques jours, des assassinats qu’on ne peut pas dénoncer, etc. Dans tout cela, les autorités politiques du pays, notamment le Premier ministre Jouthe Joseph, qui sont de connivence avec les groupes armés, ne cessent d’accuser les résidents de quartiers populaires de complices. Ils le font pour se responsabiliser de toute la montée des cas d’insécurité et de criminalité dans le pays.
Sans me référer aux multiples rapports des droits humains, indexant nos plus hautes autorités politiques d’être responsables de la prolifération des gangs armés dans le pays, sans vouloir aussi croire aux déclarations de plusieurs gangs armés, accusant nos hommes et femmes politiques de leur livrer des armes et d’autres munitions, je pourrais me poser les questions suivantes, que vous vous posez toutes et tous d’ailleurs: les gangs armés sont financés par qui? Qui leur procure ces armes de guerre et ces munitions? Ils sont au service de qui? Ce ne sont que les questions les plus évidentes qui méritent de trouver des réponses claires et sincères.
Un gang n’est pas un gang s’il n’est pas suffisamment puissant pour imposer ses règles dans le territoire qu’il gère. Ainsi, chaque gang se procure des armes et des munitions nécessaires pour pouvoir semer la terreur. De plus, ils commettent des actes tels que la bastonnade et des assassinats, qui font appel à la peur constante de la population. Parallèlement, les gangs organisent des activités socio-culturelles, payent des loyers et des frais de scolarité pour certaines personnes, etc. pour être tolérés de la population. Mais cela n’enlève rien à la violence systématique dans ces quartiers. Ainsi, ces gangs, dans leur territoire, ne peuvent être dénoncés. D’ailleurs, ils remplacent l’instance policière et de justice. Si bien, il est presqu’impossible de penser à émettre un mandat contre quelqu’un pour régler un différend, sans leur accord. Et le pire, ne pensez même pas à une intervention policière, au risque de laisser votre peau, après. Bref! Ils sont la Police et la Justice dans leur territoire.
Ils sont très puissants. On le sait tous. Ils ont des armes très sophistiquées qu’on ne trouve pas entre les mains des policiers et policières, des cartouches, des grenades, des gilets pare-balles, etc. et ils s’en vantent. Même avant de savoir où ils les ont trouvées, il faut reconnaître qu’il est de la responsabilité de l’État, de nous garantir la sécurité, le droit à la vie, la liberté de circulation, etc. Tout cela revient à dire que la puissance des gangs armés est corollaire de la faiblesse de l’État. En dehors de sa faiblesse, il se fait complice, donc l’État lui-même est gangstérisé. Une telle complicité aggrave encore plus la situation, et aujourd’hui, même les milieux ruraux très reculés commencent à avoir des gangs armés qui rançonnent la population.
Pour la plupart, ils sont des pauvres, mais possèdent, en si peu de temps, des armes qui coûtent plus d’une centaine de milliers de dollars américains. On peut juste s’appuyer sur la dernière déclaration du chef de gang de Savien, Odma, ainsi connu, qui parle de 185 000 USD, le coût de ses armes. De plus, ils n’ont pas le monopole de l’importation. Ils ne voyagent pas. On peut donc conclure qu’il faut tout un réseau, et certainement des connexions politiques, pour leur donner accès à ces munitions et à ces armes. La preuve, la thèse de l’approche des élections est souvent évoquée pour expliquer la criminalité et l’insécurité grandissantes. En vrai, les gangs sont financés par les politiques pour assurer les élections ou pour leur permettre de rester au pouvoir. De nombreux massacres en témoignent. Je reconnais, toutefois, qu’ils achètent eux-mêmes certaines armes avec de l’argent qu’ils ont reçu pour le financement des projets, pour des kidnappings, des vols, etc.
L’État qui n’agit pas contre les gangs qui rançonnent la population et imposent leurs règles, mais qui au contraire les supporte, veut cacher sa complicité. Ainsi, pour justifier son inaction, il qualifie de complices des actes criminels, tous ceux et toutes celles qui habitent des quartiers populaires, réputés zones à risques. En cela, il veut que la population dépose des plaintes contre les gangs, mais il ne dit pas que ce sont ses gangs. De fait, ceux-ci sont intouchables, car ils travaillent pour nous (l’État), nous les finançons, nous rendons la Police si faible, qu’elle n’ose même pas les attaquer. Aussi, l’État qui traite de complices ces habitants, ne dit pas que si vous déposez une plainte, dans 5 minutes, au maximum, les gangs vont tout savoir. L’État ne dit pas que ce sont ces groupes armés qui reçoivent les financements publics, les financements privés et même ceux des ONG. En fait, ils sont très visibles, et financièrement très puissants.
Dans cette Haïti où c’est l’État qui forme, contrôle, encourage et finance les gangs armés, il n’y a aucune raison de parler de complices pour des habitants qui habitent des quartiers qu’ils contrôlent totalement, mais de préférence de parler des gangs d’État. En somme, ce sont des gangs armés qui travaillent pour l’État.
À quand le jour où l’État ne supportera plus les gangs armés?
Job Pierre Louis
jobpierrelouis.kas@gmail.com

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