La rentrée des classes du 4 septembre 2017

Le jour de la rentrée des classes, pour l’année académique 2017-2018, était arrivé hier. Le ministre de l’Éducation, M. Pierre Josué Agénor Cadet, l’avait fixé au 4 septembre. Pour bien montrer l’importance qu’il y accorde et sa maîtrise de la situation, le président lui-même, M. Jovenel Moïse, avait pris la peine de réunir récemment toutes les autorités concernées, afin de s’assurer d’une rentrée des classes réussie. Le président transmettait ses meilleurs souhaits aux nombreux écoliers. Mieux encore, il s’était rendu dans la matinée du 4 septembre, au lycée Pétion, à Port-au-Prince, accompagné des plus hautes autorités de son gouvernement, pour donner officiellement le coup d’envoi à cette nouvelle année scolaire. Il y a tenu un discours fleuve qui a duré environ une heure, semble-t-il, mettant en relief tous ses efforts depuis qu’il a accédé au pouvoir, l’urgence de valoriser l’éducation, de soutenir les enseignants et d’entreprendre une réforme en profondeur dans le système éducatif haïtien. Mais malgré tout le décorum de cette opération, la trame de fond de cette rentrée restait lourde de nuages menaçants. Les parents demeuraient encore dans l’expectative et peu d’élèves ont fréquenté les salles de classes, tant à la capitale que dans les villes de province. Même qu’à Port-de-Paix, la ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, Mme Stéphanie Auguste, déléguée pour superviser la rentrée scolaire dans ce département, a dû affronter la grogne des enseignants mobilisés devant le lycée Tertullien Guilbaud, qui lui ont réservé une manifestation en règle, réclamant du gouvernement le paiement des arriérés de salaire et non des kits scolaires surfacturés, de sorte qu’ils aient les moyens d’envoyer eux aussi leurs enfants à l’école.   Par ailleurs, deux nouveaux scandales touchant le secteur éducatif défraient les chroniques depuis quelques temps: la surfacturation des kits scolaires et la fraude de certains directeurs d’école. Le premier a emporté le ministre des Affaires sociales et du Travail, M. Roosevelt Bellevue, et on ne sait pas encore quelle sera l’étendue des dommages dans les rangs ministériels et dans les étages supérieurs du pouvoir. On aurait surfacturé l’achat de kits scolaires. Ceux-ci coûteraient environ 7 dollars américain l’unité sur le marché mais auraient été achetés à environ le quintuple de son coût réel, soit 36 $ l’unité. Et le grand responsable serait le ministre des Affaires sociales et du Travail, promptement remplacé par intérim par le Premier ministre Jack Guy Lafontant. Toujours est-il que dans ce cabinet ministériel, il flotte une odeur de suspicion réciproque, entretenue par la rumeur publique qui soutient, peut-être à juste titre, que l’arnaque de la surfacturation des kits scolaires ne saurait être réalisée tout simplement par un ministre satellite, sans la complicité réelle et organisée d’autres fonctionnaires et ministres plus puissants dans ce cabinet. Le ministre des Affaires sociales a bien protesté avec véhémence de son innocence mais le mal est fait. Il a perdu son poste et, fort probablement, sa réputation publique restera entachée pendant encore longtemps. Certes, on a déjà vu en Haïti des repris de justice passer directement de la prison au rang de sénateur de la République, presque sans transition, avec en prime, la bénédiction officielle du CEP qui prétexte ne rien savoir de leur casier judiciaire. N’était-ce la vigilance de la justice américaine, on en aurait eu un, recherché pour crime transnational, bien en selle dans la Chambre haute, à l’abri de son immunité parlementaire. Bien sûr, on a déjà un cas d’espèce où un inculpé officiel a pu prêter serment et accéder à la magistrature suprême, sans que personne, y compris la Communauté internationale généralement si chatouilleuse sur les principes, n’y voit d’inconvénient. Toutefois, ce n’est pas la meilleure façon d’obtenir un ticket vers ces promotions politiques et sociales, on l’avouera bien candidement. Le commun des mortels procède généralement autrement.   Pour le second scandale, il est limité, pour le moment, à des directeurs d’école (68 officiellement indexés) qui auraient encaissé frauduleusement des frais de 750 gourdes, pour un total de plus de 3 millions de gourdes, exigés de chacun des élèves recalés (et ils sont légions) pour pouvoir participer aux examens du bac. Cette fraude serait totalement à l’extérieur du périmètre du pouvoir, se dit-on. Mais est-ce vraiment le cas ? On ne saura le fin mot de l’histoire, si jamais on la creuse suffisamment, que si certains de ces directeurs inculpés accepteront de se mettre à table pour alléger leur sentence et leur conscience, ou afin de ne pas être les seuls boucs-émissaires, alors que d’autres gros bonnets s’en échapperaient avec la quiétude d’esprit du juste. Selon Haïti-libre, «le ministre de l’Éducation a indiqué que parmi ces présumés fraudeurs, on retrouve (en plus des directeurs d’école) entre autres, 4 inspecteurs du Ministère, un maire adjoint et un pasteur (…) Il confirme que les dossiers des accusés avaient été transférés lundi au bureau du Secrétaire d’État à la Sécurité publique pour le suivi avec le Commissaire du Gouvernement qui mettra la justice en mouvement contre les accusés.» Comme on peut le constater, au pays, par les temps qui courent, ce ne sont pas les scandales qui manquent pour agrémenter l’actualité. Comme si cela ne suffisait pas, il y a le problème de la disponibilité effective des manuels scolaires, pourtant officiellement subventionnés, jusqu’à être surfacturés, mais qu’on ne retrouverait pas sur le marché, en raison des décisions tardives des ministères concernés et du non déblocage des fonds requis pour payer la facture de certaines maisons d’édition. C’est le cas par exemple de la Maison Henri Deschamps qui a affirmé qu’il lui était «matériellement impossible» de livrer la commande dans les délais voulus, en raison des procédures incomplètes du ministère de l’Éducation et du paiement encore en souffrance de commandes antérieures. Cette indisponibilité des matériels scolaires ne serait pas un fait circonscrit à certaines régions éloignées mais s’étendrait au pays tout entier. Il s’agit là d’un simple cas de grossière incompétence administrative. Depuis le temps que les gouvernements subventionnent régulièrement les manuels scolaires et transigent avec des maisons d’édition locales, on serait en droit de s’attendre à ce que les fonctionnaires affectés à cette tâche soient rompus aux procédures à compléter et aux étapes à franchir, et qu’ils ne risquent pas d’hypothéquer la rentrée scolaire à cause des procédures bâclées. Dans le menu des difficultés associées à cette rentrée des classes, il reste d’autres facteurs plus importants encore à évoquer. Les administrateurs scolaires, les professeurs et les élèves sont des acteurs incontournables du problème social que le gouvernement devra gérer adéquatement et avec tact, pour avoir une rentrée réussie et surtout une année scolaire paisible. D’abord, il est aujourd’hui de notoriété publique que les enseignants inscrits dans le système public d’éducation ont un grief de longue date, relatif au non-paiement d’arriérés de salaires couvrant de nombreux mois. Après quelques jours de grève et de débrayages pas toujours réussis, ils ont quand même déjà signifié à l’État et à la société en général, qu’ils ne pouvaient plus accepter de travailler sans être rémunérés pour le faible salaire qui leur est dû. Ils ont déjà publiquement expliqué, qu’à défaut d’une provision adéquate dans le budget 2017-2018, ils débraieront à nouveau et cela risquera de mettre en péril l’année scolaire. «Kidonk, lagè avèti pa touye kokobe.» En attendant, il y a un sursis accordé à l’État, d’ici à l’adoption du budget 2017-2018. Plusieurs sénateurs de la République auraient tiré la sonnette d’alarme, à l’effet qu’il n’y aurait pas de provision à cet effet ou qu’il n’y aurait qu’une enveloppe insuffisante au budget pour régler ce dossier. Si tel est le cas, il ne faudrait pas se surprendre qu’il y ait un peu de tumulte dans la confrérie des enseignants et des débrayages à la clé. Ce seront alors les élèves qui écoperont des dommages collatéraux. D’autre part, toujours en lien avec le personnel enseignant, un nombre important de professeurs avaient été engagés dans le système public, au cours des dernières années, sans pour autant détenir une lettre de nomination officielle. Ceux-ci exigent aujourd’hui qu’elle leur soit livrée comme il semblerait qu’on la leur ait promise, au temps des campagnes électorales, officialisant du coup leur engagement et leur garantissant un revenu couru à recevoir. «Pwomès se dèt » dit le proverbe haïtien. Ce problème remonte également aux sombres années du premier mandat du PHTK et reste à régler, tôt ou tard. On finira bien par se colleter avec cette situation. Toutefois, il vaudrait mieux que ce soit avant que cela ne dégénère en grabuge social. Néanmoins, le ministre Cadet, lors de son passage au congrès de la Confédération Nationale des Enseignants Haïtiens (CNEH) du 30 août au 1er septembre, en plus de roucouler des éloges à n’en plus finir à l’endroit de la CNEH, il a aussi formellement rappelé aux enseignants non détenteurs d’une lettre officielle de nomination, de ne pas pénétrer dans aucun établissement scolaire. Parmi ces congressistes, on peut présumer que bon nombre étaient logés à cette enseigne. Cette mise en garde ministérielle ne présage donc rien de bon pour ceux et celles qui attendent encore leur lettre de nomination officielle et qui risquent de ne pas prendre cette rebuffade de gaieté de cœur ni avec un brin de philosophie. La situation de défaut de paiement des employés de l’État ne semble pas se limiter aux seuls enseignants. Les policiers qui doivent assurer la sécurité publique et tout particulièrement celle de la gente estudiantine, eux non plus, n’auraient pas été payés récemment, de sorte que la grogne s’étendrait à cette clientèle également. La rumeur veut qu’ils entreprennent une opération «bras croisés», à l’occasion de la rentrée. Ils voudraient ainsi manifester leur mécontentement, sans aller jusqu’à entreprendre une grève dans les règles de l’art et mettre en péril la sécurité publique. (Une civilité et un professionnalisme très méritoires de leur part). Toutefois, pour ce qui a trait à la fluidité du trafic automobile dans les artères congestionnées de la capitale, on devra peut-être en faire son deuil dans les prochains jours. C’est dans cet atmosphère délétère de tension sociale et politique que le gouvernement a pris la décision bizarre de mobiliser une flotte d’hélicoptères, à grand frais, pour dispatcher des ministres à travers le pays afin d’aller superviser personnellement la rentrée des classes dans neuf départements. Évidemment, il n’est pas venu à l’idée d’aucun ministre, de suggérer que les frais de location des hélicoptères pour la ballade de supervision, pourraient être mieux investis dans le paiement des arriérés de salaires des enseignants et des policiers, entre autres, et de recommander que le monitoring de la rentrée des classes soit délégué à des représentants locaux attachés au ministère de l’Éducation qui pourraient bien s’en acquitter à moindre coût. Cela serait d’autant plus indiqué qu’il est bien connu que bon nombre de parents peinent à envoyer leurs enfants à l’école, ne sachant pas d’où viendra l’argent qu’il leur faut pour acheter les uniformes et payer certains frais scolaires pourtant abolis par la loi Kelly Bastien mais que personne ne s’occupe d’appliquer ou de respecter. Pour contourner toutes les difficultés qu’il trouve sur son chemin, le président Jovenel Moïse détient une recette universelle qu’il utilise à tout coup. Il lui suffit de balancer quelques promesses pour détourner l’attention et diminuer la pression sur les problèmes immédiats. C’est du moins ce qu’il croit et qu’il pratique avec une grande ferveur et assiduité. Pour cette fois, il en a sorti d’autres. « Mon administration va réaliser une réforme globale du système éducatif, de la petite enfance à la formation universitaire », a annoncé le président, lors de son allocution, à l’occasion de la rentrée scolaire du septembre 2017. Durant son mandat, « un total de 12 000 salles de classe seront construites à travers le pays. » Cela fait deux promesses, en plus de toutes les autres que nous connaissons déjà. Évidemment, comme d’habitude, le président n’a offert aucune explication ni information sur les modalités de cette réforme en profondeur ni sur les moyens à mobiliser pour la construction des 12 000 salles de classes. Mais qu’importe ? L’essentiel, ce n’est pas de réaliser ces promesses mais de faire rêver un peuple crédule qui n’exigerait rien de plus. Pour la suite des choses, on verra en temps opportun quelles autres promesses à annoncer pour faire passer le temps, pour endormir les esprits peu perspicaces et dégourdis qui espèrent contre toute logique qu’il suffit de rêver tout haut pour que suivent inévitablement les moyens de réaliser tous les mirifiques châteaux en Espagne.
Publier le : 10/09/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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