Il était une fois, une vache à lait qui s’appelait « Diaspora »

S’il y a un point de convergence entre plusieurs gouvernements haïtiens, c’est bien la nécessité d’élargir l’assiette fiscale du pays. Tout le monde est unanime pour en convenir, afin que le gouvernement, quel qu’il soit, puisse être en mesure de mettre en œuvre, certaines politiques qui lui ont valu les faveurs de l’électorat, lors du scrutin qui a vu son ascension au pouvoir. Les gouvernements de Jean-Bertrand Aristide, de René Préval (de regrettée mémoire), de Michel Joseph Martelly se rejoignent tous sur ce point. Ils diffèrent, fort heureusement, sur les moyens d’y parvenir. Le gouvernement actuel ne fait pas exception dans cette recherche active de plus de financement. Cependant, le problème reste encore les moyens qu’il utilise, les sources qu’il cible en priorité et sa méthode de communication. Tant qu’on était en campagne électorale, il était plus ou moins acceptable de raconter n’importe quoi ou presque, et de promettre monts et merveilles à un électorat pas toujours si crédule que l’on pourrait penser mais qui voulait tenter une autre expérience de gouvernement. Toutefois, parvenu aux commandes des affaires du pays, il a fallu tenir compte de la réalité plus difficile à cerner mais avec laquelle il faut néanmoins pouvoir composer. Comment faire fonctionner un pays de 11 millions d’habitants avec un budget rachitique d’environ 2 milliards de dollars U.S ? Et encore, faut-il tenir compte des appuis budgétaires internationaux sur lesquels le pays n’a aucun contrôle et qui vont en diminuant par les temps qui courent. Comment, en plus, livrer, ne serait-ce qu’une infime partie des nombreuses promesses qu’on n’avait pas hésité à faire miroiter tout au long d’une campagne électorale, lorsque le budget d’investissement du pays se résume à une peau de chagrin? Inévitablement, il fallait s’attendre à un atterrissage laborieux, et c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Le projet de budget 2017-2018 du gouvernement fait foi de ses volontés politiques effectives. Il projette un budget de 144 milliards de gourdes, après un budget révisé à la baisse, à 118 milliards de gourdes pour l’exercice 2016-2017, donc une augmentation de 22 %. Il fallait bien trouver les façons de renflouer les coffres de l’État. Quelques moyens classiques d’y parvenir s’offraient à lui : - une augmentation ciblée et modulée de certains postes de revenus, - une augmentation proportionnelle de tous les postes de revenus, - une augmentation progressive des postes de revenus courants, couplée avec l’addition de nouveaux postes de revenus, - une augmentation de l’efficacité de l’administration dans la collection des taxes et impôts auxquels l’État a déjà droit, sans recourir à une augmentation de leurs taux. Ce gouvernement, contre toute attente, a choisi d’y aller tous azimuts et dans plusieurs directions à la fois. D’une part, il propose une augmentation générale des taxes, des impôts et des frais de toute sorte. Tout le monde y goutte, particulièrement les petites bourses, bien sûr. D’autre part, il envisage de nouvelles taxes et même de s’ingérer dans la fiscalité des individus vivant outre-frontière, si jamais ceux-ci tentent de réaliser une quelconque transaction en Haïti. Comme mesure contre-productive, on a rarement vu pire. Le secteur économique représenté par la diaspora occupe déjà près de 27% du Produit Intérieur Brut (PIB) du pays avec des transferts d’environ 2,3 milliards de dollars U.S par année. Comment comprendre alors que ce gouvernement ne craigne pas de s’attaquer de front à ce secteur, en y allant sans ménagement et surtout sans explication, avec une taxe forfaitaire additionnelle de 10 000 gourdes ? Pour couronner le tout, ce gouvernement exigerait une preuve de conformité fiscale dans son pays de résidence à tout membre de la diaspora qui s’aviserait de faire une quelconque transaction au pays. Imaginons un moment un ressortissant haïtien vivant aux États-Unis qui viendrait louer une voiture chez Hertz, à l’aéroport international Toussaint Louverture pour se déplacer durant son séjour au pays. Lui faudrait-il prouver qu’il est en règle avec le fisc américain ? Sinon quoi ? En plus, il devrait payer 10 000 gourdes pour avoir le privilège de séjourner dans son pays natal et d’y effectuer quelques transactions, enrichissant au passage l’économie nationale? Un beau geste de bienvenue au bercail, n’est-ce pas ? Devant le tollé soulevé par des Haïtiens en diaspora, en Europe, aux États-Unis, au Canada et au Chili, qui se voient visés, à juste titre, par cette mesure d’une grande maladresse politique et administrative, le ministre de l’Économie et des Finances d’Haïti, M. Jude Alix Patrick Salomon, s’est fendu d’un démenti formel : non, la diaspora et les pauvres ne sont pas visés. Il paraît qu’on s’est juste trompé sur ses intentions et qu’il y aurait peut-être une erreur de formulation dans le texte du budget. C’est tout, et il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. « L’erreur du texte est d’avoir accentué sur le citoyen ayant un domicile fiscal à l’extérieur d’Haïti, alors qu’en fait, il concerne tout citoyen ! » Tiens, tiens ! « L’idée que ce texte sous-tend, c’est que si on fait certaines transactions qui supposent un revenu (achat-vente de véhicules ou de maison, importation d’effets, émission de passeport, de permis de conduire, de patente…), et que vous n’avez pas votre déclaration définitive de revenu, alors, QUELLE QUE SOIT VOTRE NATIONALITÉ, vous serez imposés! », a déclaré le ministre Salomon, en guise de précision. À la réflexion, les explications du ministre confortent l’appréhension première que j’avais, intuitivement. La diaspora est bien la principale cible du gouvernement, dans ce dossier. Le problème est que celui-ci avait sous-estimé la réaction en provenance des Haïtiens en diaspora. En définitive, nos gouvernants prennent tous les Haïtiens en diaspora pour de parfaits imbéciles et ne comprennent pas qu’ils sont en train de tuer la poule aux œufs d’or que constitue la diaspora. Ils font tout en leur pouvoir pour se tirer dans les pieds et étrangler l’économie du pays, en décourageant systématiquement le touriste, l’investisseur et l’Haïtien en diaspora qui se seraient égarés dans notre pays, au point de vouloir y investir quelques dollars gagnés au prix de rudes labeurs, à l’étranger. Partout ailleurs, on joue des pieds et des mains pour attirer le touriste étranger et surtout ses compatriotes en diaspora, pour les inciter à revenir souvent et à investir autant qu’ils puissent le faire. En Haïti, nous faisons tout pour que cela n’arrive pas. Faut-il s’étonner que la République Dominicaine voisine ait raflé en 2015, 2,2 milliards de dollars U.S. à titre d’Investissements Directs Étrangers (IDE), alors qu’Haïti se contentait d’un maigre 104 millions de dollars IDE, pour la même période? Et dire que l’on clamait alors sur tous les toits que le pays était « open for business » ! Pour faire bonne mesure et clarifier le débat, la ministre de la diaspora, Mme Stéphanie Augustin, après son équipée récente au Canada, a voulu ajouter son grain de sel dans ce dossier qui touche quand même à sa clientèle particulière, les Haïtiens en diaspora. Lors d’un point de presse tenu lundi à Port-au-Prince, la ministre du MHAVE s’est confondue dans ses réponses sur cette question. Selon ce que rapporte Le Nouvelliste, elle a commencé par démentir la « rumeur » d’une taxe de 186 $ que les Haïtiens devraient payer soi-disant à l’aéroport Toussait Louverture. « Le gouvernement n’est pas au courant de cette taxe. On ne sait pas d’où ça provient. Aucun compatriote n’aura à payer ce montant ni à l’aéroport, ni dans aucun consulat ou ambassade d’Haïti à l’étranger », fait-elle savoir. Toutefois, juste quelques phrases plus tard, la ministre précisait qu’un Haïtien ou un étranger désireux de demander un service public dans le pays, - dédouanement de véhicule, vente de maison ou toute autre transaction impliquant l’État - devra payer une taxe forfaitaire de déclaration définitive d’impôt à la Direction générale des impôts (DGI). « Ce gouvernement veut protéger la diaspora contre les racketteurs. Ces derniers taxent (à) leur gré, les gens voulant acheter ces services. Nous avons maintenant une loi qui fixe un barème qui pourra vous protéger. Les racketteurs vont devoir trouver autre chose à faire », a-t-elle dit, soulignant que l’administration Moïse-Lafontant ne pourchasse pas sa diaspora. « Nous voulons que nos Haïtiens de l’extérieur viennent passer leurs vacances ici, qu’ils viennent investir, et faire valoir la beauté de ce pays ». En effet, les racketteurs, cette fois-ci, auront trouvé chaussures à leurs pieds. Ils seront remplacés, au pied levé, et d’autorité, par les pouvoirs publics du pays. Qui dit mieux ? Vous ne me croirez sans doute pas mais Lucien Jura, porte-parole officiel de la Présidence, a dit encore mieux. Dans ce dossier, il estime qu’il y a eu désinformation évidente. « Il n’est nullement question d’exiger à quiconque (membre de la diaspora) foulant le sol haïtien de donner ladite somme, » explique Lucien Jura. « Cela n’a aucun fondement », glisse-t-il, se voulant rassurant. « C’est une décision qui concerne seulement tout citoyen de la diaspora haïtienne ou un étranger désirant faire une “transaction quelconque” dans le pays. Un montant forfaitaire de “10 000 gourdes” sera réclamé pour toute l’année, peu importe le nombre de transactions qui s’ensuivront, » explique Lucien Jura. Voilà qui est plus clair, n’est-ce pas ? Vous comprenez l’astuce, vous ? Moi, non plus. Le pire dans tout ce vaudeville, c’est que j’ai la conviction intime que ces mauvais acteurs, pour la plupart, et je dis bien, POUR LA PLUPART, ils veulent sans doute le bien du pays. Prenez par exemple le président Moïse qui est sur tous les chantiers, du nord au sud, de l’est à l’ouest, tout en s’occupant de ses dossiers présidentiels, à son bureau au Palais national. Je n’ai pas trop de difficulté à croire qu’il est possible qu’il s’imagine être en train de résoudre tout seul, comme Hercule, tous les problèmes du pays. Et pendant qu’il court par monts et par vaux, quelques loups gloutons de son entourage, bien installés dans son administration, s’occupent consciencieusement à se remplir les poches. Prenez par exemple ce nouveau scandale de kits scolaires surfacturés, vous pensez vraiment que les membres du gouvernement qui le pratiquent, avaient à cœur le bien des petites bourses ou la santé financière de l’État ? Le gouvernement, le Président en premier, condamne cette dérive. Qui qu’il (ou elle) soit, le coupable (ou les coupables) fera face à la justice et devra répondre de ses actes, comme n’importe quel inculpé d’un crime quelconque. Il devra tôt ou tard faire face à la justice. Vraiment ? Pensez un peu aux frasques de Gabriel Fortuné, Maire de la Ville des Cayes, contre qui le journaliste Jean Nazaire Jeanty a porté plainte pour menaces de mort proférées contre sa personne en public et réitérées encore en public. L’affaire vient d’être classée sans suite par le bon commissaire du gouvernement de la métropole du Sud. Ce n’est qu’un petit exemple d’impunités parmi tant d’autres, de la même grappe. Si à cœur de jour, et devant les micros de la presse, autant d’officiels du gouvernement peuvent se fourvoyer et dire tout et son contraire à propos d’une taxe sur la diaspora qui n’en serait pas une pour vrai, sauf au cas où un citoyen quelconque, haïtien ou autre, contracterait au pays… c’est qu’il y a anguille sous roche. En attendant que la mare s’éclaircisse assez pour voir les têtards qui y grouillent, en attendant de savoir le fin mot de ce qu’il advient de la taxe de la diaspora de 1,50 dollars U.S sur les transferts d’argents et de la taxe sur les appels internationaux, en attendant la publication du patrimoine de nos gouvernants avant la prise de leur fonction importante, et pour ne pas avoir à nous casser la tête sur la fortune soudaine de nos dirigeants ou sur les fonds qui ont servi à construire telles villas opulentes sur le bord de nos plages, je proposerais respectueusement à nos Honorables sénateurs de mettre un stop à cette fringale de taxes et d’impôts, jusqu’à ce qu’ils puissent y voir plus clair, eux aussi. En ce qui concerne leurs collègues de la Chambre basse, ils n’y ont vu que du feu, rien qui vaille la peine de s’esquinter à chercher la petite bête. En vérité, il n’y a pas plus aveugles que ceux qui refusent de voir les faits ou qui n’en sont tout simplement pas concernés.   Comme le disait si bien Nicolas Boileau-Despréaux : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement       Et les mots pour le dire arrivent aisément ». Pour le moment, on en conviendra facilement, c’est loin d’être le cas dans le dossier de la taxe de 10 000 gourdes, à administrer comme un remède de cheval à une diaspora qui ne semble pas vouloir se laisser faire, une autre fois.
Publier le : 02/09/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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