La déclaration de politique générale du Dr Jack Guy Lafontant, trop belle pour être vraie

Les cabinets ministériels se succèdent et se chevauchent sur les réseaux sociaux. Le Président Jovenel Moïse prend avantage de tous les podiums possibles pour appeler à l’acceptation de son Premier ministre et à la ratification de sa Déclaration de politique générale. Les législateurs font l’objet d’une pression certaine de la part de certains membres de la Communauté internationale qui font leur petit tour au Parlement pour leur souligner l’urgence de mettre l’épaule à la roue et de pousser tous ensemble, dans la même direction: la stabilité politique, seule garantie de développement du pays à court, à moyen et à long terme. Supposons un moment que le Premier ministre se conforme à toutes les exigences constitutionnelles l’habilitant à occuper ce poste, qu’en est-il toutefois de sa Déclaration de politique générale? Mériterait-elle la sanction d’approbation des Parlementaires? La « Déclaration de politique générale d’un gouvernement », se définit comme suit, en droit constitutionnel : « c’est un acte [un document] par lequel, le Premier ministre engage la responsabilité du gouvernement devant le Parlement ou lui demande une approbation, en présentant son programme de gouvernement. » En essence, il y établit les actions qu’il entend prendre pour réaliser le programme politique sur la base duquel, le Président avait été élu par le peuple, et avec quels moyens il pourra les conduire à terme, dans le cadre de la durée de son mandat. On comprend bien qu’il lui sera difficile de présenter un calendrier détaillé d’exécution de ces grandes actions, de même qu’un budget précis pour les mettre en œuvre. Toutefois, on peut s’attendre à un inventaire des principales actions prévues, des bénéfices généraux qui en découleront pour le pays, des coûts y afférents et des sources de leur financement. C’est une des façons logiques par laquelle, des Parlementaires peuvent apprécier une Déclaration de politique générale. L’autre est la liste des membres du cabinet ministériel, appelé à la mettre en œuvre car sur la foi de leur sérieux, de leur réputation d’intégrité et de compétence, les Parlementaires se baseront pour leur reconnaître l’autorité administrative que leur confèrera le titre de ministre ou de représentant officiel du Pouvoir exécutif. Je ne connais pas encore la liste précise des ministres de l’éventuel gouvernement Lafontant. Je me garderai donc d’opiner sur le cabinet ministériel en tant que tel. Néanmoins, la Déclaration de politique générale du Dr. Jack Guy Lafontant est aujourd’hui publique et je me propose d’en faire l’analyse et de partager les premières réactions qu’elle m’inspire. Ce document de 41 pages, divisé en sept (7) chapitres, regroupe six (6) chantiers d’intervention et un tout petit chapitre pour couvrir les voies et moyens requis pour la concrétisation des actions prévues par le gouvernement. La méthode utilisée pour la présentation de ce document n’est pas celle qui se prête le mieux à une analyse d’un programme de gouvernement. Pour les besoins d’une présentation plus facile à suivre, il eut été préférable d’opter pour un cadre logique, synthétisant chacun des chantiers et montrant en parallèle, les actions à prendre, les résultats escomptés, les coûts afférents, la provenance de ces ressources et les indicateurs de performance pour une rétroaction et une évaluation de ces programmes. Toutefois, je ne m’arrêterai pas à ce détail, quoiqu’important. Le premier chantier est consacré au domaine politique. On y mélange la réforme de la justice, le regroupement des partis politiques et leur financement par l’État, la sécurité routière, la construction anarchique des maisons, l’obstruction de la voie publique, entre autres items. Il y a déjà une loi au Parlement qui traite de la professionnalisation du Corps des Pompiers et de leur présence obligatoire dans toutes les municipalités du pays. Toutefois, la Déclaration de politique générale du Dr. Jack Guy Lafontant l’a aussi prévue dans sa programmation quinquennale. Le futur gouvernement prévoit 19 mesures spécifiques rien qu’à ce chantier. En aucun cas, il ne chiffre les ressources budgétaires nécessaires pour les réaliser. Au deuxième chapitre, il s’attaque au chantier économique. Le gouvernement se donne sept (7) objectifs prioritaires et mise sur la croissance de l’agriculture et de l’agrobusiness. L’action du futur gouvernement dans ce secteur est bien élaborée. On y prévoit la mise sur pied d’une Banque Nationale de Développement Agricole (BNDA) devant faciliter le crédit aux agriculteurs ainsi qu’une assurance agricole, des écoles moyennes d’agriculture dans les dix (10) départements, des parcs d’équipements agricoles à tarifs subventionnés, des services publics de santé animale et un programme renforcé de traçabilité animale, le développement de la pisciculture et la création de l’Institut des Métiers de la mer. Il mise aussi sur la croissance de l’Industrie et du Commerce avec entre autres, une politique de déploiement de micro-parcs industriels, en fonction des potentiels économiques des départements. Sont prévus également la construction et le développement d'une grande « zone franche commerciale », dans la zone du port des Gonaïves ou de celui de Miragoâne, et l'érection, dans la région du Quai de Port-au-Prince, d'un « Entrepôt sous Douane ». Seront établies, en partenariat avec le secteur privé, des Zones d’Agro-Exportation (ZAE), tout en mettant en place les chaînes logistiques adéquates. Des mesures sont envisagées pour le développement du tourisme, en mettant en valeur nos îles adjacentes et la Citadelle Laferrière, selon un plan étalé sur une période de 25 ans. On prévoit aussi d’appuyer la délocalisation vers Haïti (Business Process outsourcing) par le soutien à la création de compagnies haïtiennes, offrant des services de sous-traitance délocalisée vers Haïti dans plusieurs domaines. Toutefois, là non plus, il n’y a aucune mention des coûts afférents ni de leurs sources de financement. Le chapitre 3 rassemble, l’environnement, l’aménagement du territoire et l’habitat. On veut faire progresser de 2 % par année la couverture forestière, en mettant à contribution les élèves du primaire et du secondaire et en constituant une pépinière dans chacune des sections communales pour les approvisionner en plantules. La gestion des déchets sera faite grâce à des partenariats publics/privés (PPP) dont les mairies seront les maîtres-d’œuvre. Mais cela, si je ne me trompe, c’est déjà en cours avec les résultats qu’on connaît. Du même souffle, on veut « aborder la question de la gestion des déchets solides d’un point de vue national ». Mais cela fait déjà l’objet d’une loi étudiée par le Parlement. Alors, rien de nouveau au programme du gouvernement, à ce sujet. En matière d’approvisionnement en eau potable, aucune action spécifique n’est prévue. Le gouvernement ne prend pas avantage du programme d’aide à venir des Nations-Unies, dans le renforcement des capacités du pays à alimenter la population en eau potable, afin de contrer l’impact du choléra sur la population. Dès sa prise de fonction, le gouvernement veut mettre en branle les états généraux préconisés par le Président Moïse. Une Méga Initiative Sociale et Économique (MISE) sera tenue afin de répondre aux besoins exprimés par la population. En d’autres termes, le gouvernement est déjà à court d’idées et se propose de sonder la population afin de s’alimenter de ses réflexions. Le chapitre 4 se consacre aux infrastructures en matière de travaux publics, au transport et à l’énergie. Le gouvernement met le paquet dans ces domaines: achèvement des travaux de réhabilitation de la Route Nationale # 1 ; réhabilitation du tronçon de la Route Nationale # 2 reliant Vieux Bourg d'Aquin aux Cayes ; achèvement des travaux de construction de la Route Nationale # 7 reliant les Cayes à Jérémie ; achèvement des travaux de construction de la Route Nationale # 3 reliant Port-au-Prince au Cap-Haïtien par le Plateau Central ; achèvement des travaux de réhabilitation de la Route Internationale # 8 reliant Port-au-Prince à la République Dominicaine, en passant par la ville frontalière de Malpasse ; achèvement des travaux de construction de la Route Lascahobas - Belladère, jusqu’à la frontière dominicaine ; lancement des travaux de construction de la Route Nationale # 5 reliant Gonaïves à Port-de-Paix. Mais ce n’est qu’un avant-goût de l’ambition du gouvernement à ce chapitre. Il entend également réhabiliter et améliorer tous nos barrages hydro-électriques (Péligre, Drouet, Gaillard, Saut-Mathurine, Onde verte, etc) et en construire d’autres (Artibonite 4-C, Seau-du-Baril et autres). D'autres sources énergétiques seront également exploitées : plantations de forêts énergétiques, énergies de substitution, diesel, biodiesel et GPL, briquettes cellulosiques et biocombustibles. Une politique de financement des producteurs et de renforcement institutionnel permettra d’améliorer l'accès des couches défavorisées aux services énergétiques. Ce chapitre couvre aussi le secteur minier qui ne prévoit aucune activité spécifique en soi, juste une modernisation du cadre légal. Le chapitre 5, c’est le chantier social. Il est autant sinon plus ambitieux que le précédent. On y prévoit la phase 2 du programme EDE PÈP, revu et amélioré pour éviter le gaspillage et la corruption dit-on. Tiens, y en avait-il eu dans la phase 1 ? On y prévoit l’instauration d’un fonds de retraite pour les travailleurs du secteur privé et des parcs industriels, d’un fonds de solidarité pour les personnes âgées et handicapées ; des privilèges spéciaux pour les professionnels des métiers dits de la patrie, le développement de l’économie solidaire, notamment en milieu rural ; une agence de l’emploi et de l’insertion professionnelle pour les jeunes. En matière de santé, on va renforcer la capacité des dix (10) hôpitaux départementaux, de sorte qu’ils puissent offrir tous les services de base requis à la population. En matière d’éducation, dans ce chapitre, le document est plutôt vague. Je retiens que le gouvernement entend « ajouter au curriculum du fondamental et du secondaire, deux nouvelles disciplines : le sport et l’écologie […] et que l’État veut être désormais la principale offre à la demande de la population, en matière d’éducation. » Quand on pense que le secteur privé occupe déjà plus de 85% de l’offre en matière d’éducation, l’État aura tout un rattrapage à faire pour atteindre ce noble objectif, et la facture qui l’accompagnera sera plus que salée. Au chapitre 6, on traite de la Culture, du Patrimoine et de la Communication. Là, il n’y a pas grand-chose à retenir sinon que le gouvernement va mettre en place des « structures et des salles de spectacle pour inciter les artistes à produire et à performer. Tout le reste est du verbiage, à mon humble avis. Avec toutes ces promesses d’actions, on serait en droit de s’attendre à des explications claires sur leur mode et leur source de financement. C’est au chapitre 7 que l’on nous réserve le plat de résistance, le nerf du développement du pays, tel que promis par ce gouvernement. Cependant, la surprise est de taille. Aucun chiffre, aucune donnée ne viennent soutenir ces grands projets. Quant à la source de financement, le gouvernement table sur l’élargissement de l’assiette fiscale d’une part et de l’autre, sur la mise en œuvre de la réforme fiscale initiée en 2012 pour dégager les ressources nécessaires à la mise en œuvre de son énoncé de politique générale. Et voilà, le tour est joué. C’est aussi simple que cela. Le gouvernement est convaincu que par la force de sa foi, il pourra réaliser les miracles de construire environ un millier de kilomètres de routes, sinon plus en cinq ans, de devenir le principal maître-d’œuvre en éducation pour plus de six millions de jeunes et d’adultes. Il pourra aussi réinvestir massivement dans la santé, avec le renforcement de la capacité de 10 hôpitaux départementaux. Il pourra faire passer le niveau de reboisement du pays de 2% à 12% en 5 ans, à raison de 2% par an. Il réhabilitera tous les barrages hydro-électriques du pays et en construira d’autres, tout en investissant prioritairement dans les énergies renouvelables et propres (solaires, éoliennes, biodiesel). Si c’était si simple à réaliser, pourquoi n’y avait-on pas pensé plus tôt ? Le Premier ministre désigné, lui-même, dans un accès de candeur, trouve que son programme « est tellement ambitieux qu’il pourrait susciter des doutes quant à la capacité de mise en œuvre » de son gouvernement, de tant de promesses en si peu de temps, avec des moyens si faibles et si aléatoires. Je me rappelle cette vieille maxime qui est encore valable aujourd’hui : « qui trop embrasse, mal étreint. » À trop vouloir épater la galerie et lui faire miroiter des promesses difficiles sinon impossibles à réaliser, dans les conditions actuelles et avec les moyens disponibles, le Premier ministre désigné pourrait finir par perdre l’aura de crédibilité dont il semble jouir au départ, surtout dans le milieu universitaire qui l’a appuyé publiquement. Je me demande si ses pairs lui maintiendront encore leur appui après la lecture de sa Déclaration de politique générale. Ce n’est pas qu’elle soit mauvaise en soi, mais elle est si peu crédible et si peu étayée quant aux ressources financières requises pour la mettre en œuvre effectivement, que c’en est presqu’une fable, un miroir aux alouettes, préparé à dessein pour berner des parlementaires crédules, et obtenir leur vote. Aux dernières nouvelles, le lundi 13 mars, la présentation de la Politique générale du gouvernement n’a pas pu avoir lieu, les honorables sénateurs du PHTK ayant décidé d’infirmer le quorum et de bouder la séance spéciale prévue à cet effet. La Déclaration de politique générale d’un gouvernement est un document sérieux et d’une grande importance. Les Parlementaires y fondent leur jugement pour agréer un gouvernement et ratifier une équipe d’hommes et de femmes appelés à livrer à la fin de leur mandat, les promesses qui leur ont valu la confiance des législateurs. Tout artifice visant à les berner délibérément ou non, ou à leur faire croire en des rêves illusoires, est une supercherie en devenir. Généralement, quand c’est trop beau pour être vrai, c’est peut-être tout simplement parce que ce n’est pas vrai.
Publier le : 19/03/2017   Auteur : Pierre-Michel Augustin

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